Omerta au bloc

On leur a donné le deal, l’avenir (de l’hôpital) est entre leurs mains, trop de bruits, trop de révoltes, et c’est la menace de la fermeture… l’image du bloc ne dépend que d’elles, de leur capacité à la robustesse, de leur ténacité dans l’adversité, de leur silence surtout…

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Elles s’appellent Emilie, Dominique, Evelyne et Karine, elles ont 45, 33, 51, et 56 ans, elles ont des parcours très différents, les unes connaissent l’expérience libérale, les autres le privé et le public. Toutes sont Infirmières anesthésistes ou infirmières de bloc opératoire. 

Elles sont réunies aujourd’hui parce qu’un danger grave a été déclaré, elles n’ont pas le choix que d’être là, la notion de volontariat est alors toute relative, tant on sent suinter les tensions et les craintes. L’atmosphère est lourde, chargée de non-dits mêlés au ras le bol de se taire, d’accepter que les tabous perdurent dans ce monde feutré de la médecine toute puissante… Elles ne sont qu’infirmières, au service de chirurgiens et d’anesthésistes  reconnus, de grands pontes, de ces grands hommes qui réussissent parfois l’impossible, le spectaculaire, le sauvetage, l’opération qui les mettra à jamais sur l’estrade de la toute puissance, admirés, craints parfois, mais ayant souvent la vie entre leurs mains. 

On leur a donné le deal, l’avenir (de l’hôpital) est entre leurs mains, trop de bruits, trop de révoltes, et c’est la menace de la fermeture… l’image du bloc ne dépend que d’elles, de leur capacité à la robustesse, de leur ténacité dans l’adversité, de leur silence surtout…

Elles nous racontent les sous effectifs, les changements de plannings de dernière minute, la vie privée où telles des acrobates, elles tentent des figures pour ajuster, composer, et faire en sorte que les spectateurs aient l’illusion, qu’elles gèrent, maîtrisent les repas, les devoirs, les bobos comme elles organisent les endormissements, les réveils, les transferts, sans jamais interrompre la cadence, sans faiblir et avec le sourire. 

On sait à quel point l’hôpital va mal, le personnel donne de lui, encore et toujours, mais ce n’est pas l’objet de l’échange, ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est la loi du silence. Cette fameuse règle tacite selon laquelle tout ce qui se passe au bloc reste au bloc, celle-là même qui oppose le corps médical au corps paramédical, celle qui autorise un individu à outrepasser l’éthique, sous prétexte de connaissances et de prouesses, celle qui peut s’exprimer par l’exemple suivant : une obstétricienne s’adressant aux infirmières « elle peut bien accoucher sans péridurale puisque tant de femmes du tiers monde n’y ont pas accès ». La patiente n’a qu’à serrer les dents, toute contestation ou tentative de discussion est vaine. Un petit goût d’impuissance, mêlée de colère, de valeurs professionnelles et humaines bafouées, mais que faire, que dire ? «Finalement on respecte la hiérarchie, on respecte le CV, les titres, on ne remet pas en cause les pratiques des pontes, jamais… Ceux qui s’y sont risqués y ont laissé des plumes, on tente d’adoucir, d’arrondir les angles, on sourit, on protège comme l’on peut nos patientes».

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