Jusqu'ici tout va bien

Les premiers mois se déroulent globalement bien. Puis un jour, sur le chantier, il fait une chute de 2 mètres d’un échafaudage. Plus de peur que de mal, aucune blessure.

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Eric a été embauché dans une grande entreprise du secteur pétro chimique. Reconnue pour son savoir-faire et son expertise, les salariés ont l’opportunité de travailler sur des projets internationaux pouvant aller jusqu’à plusieurs milliards de dollars. Ces projets sont ambitieux et intéressants, la majorité des salariés sont passionnés par leur métier, certains ne comptent pas leurs heures mais l’entreprise prévoit des bonnes contreparties (prime, augmentation, évolution de carrière).

En 2010, la crise du pétrole éclate, les projets se font de plus en plus rares, sont de taille plus réduite. Vient une période de gel des salaires, de gel des embauches et de réduction des coûts (moins de déplacements, plus de contrôles sur les frais). L’entreprise se fait rachetée par un grand groupe qui accentue davantage la politique d’économie déjà en place. La fusion est mal vécue par les salariés qui la décrivent comme un « choc des cultures », certains se disent « dépossédés », que l’entreprise n’a plus les mêmes valeurs. Le turn-over augmente.

Eric, passionné par son travail, est toujours aussi impliqué. Ce qui compte c’est que le client soit content, que les projets avancent. Ça fait maintenant 5 ans qu’il a participé à plusieurs chantiers en Europe, en Afrique, en Asie, avec des équipes de toutes tailles. Ces responsables sont contents de son travail, il a évolué. Il s’entend bien avec ses collègues. Il intervient en amont des chantiers pour charger l’ensemble des équipements et installations sur les plateformes, c’est un travail rigoureux et physique qui demande beaucoup de réactivité, un bon relationnel et de savoir anticiper. C’est différent tous les jours. Certaines journées, il lui arrive d’enchaîner les urgences à traiter jusqu’à 10 heures d’affilée, il est fatigué mais il est dans son élément et il sait que ça ne dure que quelques semaines.

Il est sur un nouveau projet stratégique en Afrique, qui contribue à la relance du business. Le chef de projet lui a donné l’opportunité d’occuper un poste d’ingénieur même s’il n’a pas le diplôme, il connaît le métier, c’est l’expérience qui compte, même si le salaire ne suit pas encore.

Il se confie sur sa maladie chronique

Les premiers mois se déroulent globalement bien. Puis un jour, sur le chantier, il fait une chute de 2 mètres d’un échafaudage. Plus de peur que de mal, aucune blessure.

L’entreprise fait très attention à ce genre d’incident, sa politique de gestion des risques HSE (Hygiène Sécurité Environnement) prévoit un protocole très strict : l’incident est répertorié, une déclaration est signée, un rdv chez le médecin est prévu, une enquête est réalisée. Son responsable essaie de comprendre ce qui s’est passé. Selon Eric, c’est un bête accident d’inattention, lié à la précipitation. Il se dit que peut-être la fatigue accumulée lors des 15 heures de vol en classe économique avec une longue escale, la chaleur étouffante, le manque de sommeil, les heures supplémentaires et la pression ont joué, mais il ne développe pas et rassure son responsable sur sa capacité à gérer. Ce dernier insiste sur son état de santé et Eric finit par confier avoir une maladie grave (chronique et auto-immune) mais les symptômes sont traités et pour lui, peut être que cela a joué sur sa fatigue mais ce n’est pas la raison principale.

Son responsable, surpris, s’énerve : il se dit trahi, s’il avait su, il n’aurait jamais accepté qu’il vienne. Il n’est pas fiable, voire il représente un risque pour le chantier et pour ses collègues. Eric répond que deux médecins du travail l’ont déclaré apte à travailler sur le chantier et qu’il est en capacité de faire le travail malgré sa maladie. La conversation s’arrête là.

Isolement et solitude

Les jours passent. Son responsable devient froid et distant, ses collègues l’évitent à l’hôtel et il prend ses repas seul. Il passe son temps seul entre le chantier et l’hôtel le soir. Pas de distraction possible à l’extérieur là où ils sont, sortir est même dangereux. Petit à petit, on lui confie des tâches moins intéressantes, plus administratives à faire dans les bureaux, donc moins sur le chantier, au prétexte de le préserver. Il est traversé par des émotions contradictoires : il se sent coupable mais également dans son droit -son état de santé étant confidentiel-, il se sent dévalorisé même s’il sait de quoi il est capable. Lorsqu’il essaie d’en parler à ses amis et sa famille, ils lui répètent qu’il travaille trop, qu’il est trop impliqué dans son travail que « ce n’est pas nécessaire de se mettre dans cet état, ce n’est qu’un travail, il n’a qu’à partir ». La distance n’aide pas pour échanger sur ce qu’il vit. Il s’enfonce dans sa solitude.

Un matin, son chef de projet le convoque. Il a été positionné sur un autre projet, au siège à La Défense, il lui affirme que c’est un projet très intéressant, qu’il s’y plaira. Il part dans quelques jours. Alors que l’équipe est ensemble 24h/24h, il trouve le départ assez brutal et est déçu de ne plus être sur un chantier à l’étranger. Il n’a pas vraiment son mot à dire et cela fait partie du métier de bouger de projet en projet, c’est normal, pas de dîner de départ. Juste un au revoir froid de l’équipe.

A son arrivée, il sent un malaise dans la nouvelle équipe. Il se rend compte qu’on ne l’a pas choisi, il remplace quelqu’un qui a été positionné sur un autre projet. Il sent qu’il n’est pas le bienvenu, même si sa nouvelle équipe n’a rien contre lui, il a été imposé au détriment de quelqu’un d’autre. Consciencieux, il fait son travail pour que rien ne lui soit reproché. Tant bien que mal, il s’intègre dans le collectif même si les seules interactions avec ses collègues concernent le projet. Il ne fait plus vraiment d’effort non plus, il a du mal à se lever le matin et parfois il a une boule au ventre quand il vient. Généralement ça passe.

Coup de poing dans le ventre

Du côté de sa vie personnelle, ça se complique. Sa relation de couple se fragilise, sa compagne devient de plus en plus distante, elle a du mal à accepter les déplacements et horaires à rallonge et lui reproche d’être devenu irritable. Son père est hospitalisé dans un hôpital de province. C’est à un moment important du projet, des réunions avec la direction sont prévues avec des documents à préparer. Il pose quelques jours pour aller le voir tout en continuant de travailler à distance, à côté de son lit d’hôpital.

A la fin du projet, Eric a l’impression d’être vidé au bout de ces quelques mois passés. Ça ne lui est jamais arrivé avant alors qu’il a déjà travaillé beaucoup plus d’heures sur d’autres projets dans des conditions similaires voire plus difficiles. Mais cette fois-ci, il est content d’avoir fini et d’avoir réussi à gérer malgré l’ambiance un peu froide. 

En parallèle, le chantier en Afrique sur lequel Eric avait travaillé se termine, c’est un succès. A chaque fin de chantier, un pot est organisé pour remercier les collaborateurs. Il reçoit l’invitation, il ne fait pas partie des destinataires comme ses collègues, il est en copie « pour information ». Même s’il ne comptait pas y aller, ça lui fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre.

C’est la fin de l’année, un an et demi est passé, c’est le moment des évaluations annuelles. Les années passent et le discours reste le même : lié au contexte économique, malgré la reprise timide des projets, son manager -qu’il n’a pas vu de l’année- lui annonce qu’il n’aura pas d’augmentation, ni de prime, ni de promotion -qu’on lui avait fait miroiter l’année dernière. De plus, le manager a eu des échos sur la qualité de son travail qui se serait dégradée « ce qui ne va pas dans le bon sens ». Il l’assigne sur un nouveau projet, de grande ampleur, à l’étranger, dans une nouvelle équipe : un nouveau challenge pour rebondir, montrer sa motivation et ses compétences et qui permettra d’envisager à nouveau l’évolution de carrière.

En sortant de l’entretien, il se dit que cela aurait pu être une bonne nouvelle. C’est complètement l’inverse, Eric n’en peut plus, il est complètement abattu. Malgré tout ce qu’il a donné, il doit encore à nouveau faire ses preuves. Mal à l’aise, il va voir son médecin traitant. Il lui prescrit un arrêt d’un mois à renouveler si nécessaire pour troubles anxieux liés au travail.

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