En résidence

En résidence on rencontre quelques lézards et quantité de bipèdes aptes à la survie en zone grise. Mais pas une vache, pas un mouton, même pas une mouche…

Aux écrivains (du moins à ceux qui ont l’entregent, l’énergie, la foi de se battre pour être, consécration, publiés), on propose parfois de venir en résidence. L’écrivaine et l’écrivain moyens, partageant le syndrome de bourseplate, acceptent : Nom de dieu ! nourri.e, logé.e et payé.e ! La perspective d’en finir ne serait-ce que temporairement avec le souci obsessionnel du fric…

La première fois, c’est assez souvent le cauchemar.

L’écrivaine, (je parle de moi) encore novice, éblouie par cette reconnaissance soudaine, se retrouve dans un galetas avec vue sur chantier, et sommée d’oublier ses travaux en cours trime pendant quelques mois à la réparation de déchirements sociétaux que le politique, dans son adoration sans frein du puissant, contribue de son côté à institutionnaliser tout en finançant, bonhomme, avec nos impôts, la résidence.

Elle (l’écrivaine), pas insensible hélas aux flagorneurs (la chair ! faible la chair !), flaire néanmoins le lézard quelque part. Par acquit de conscience ou réflexe maniaque, elle va au dictionnaire et découvre qu’en résidence  ne s’emploie qu’en un cas précis…

Certes, nous dit le poète, en l’occurrence Marcel, la résidence, dans la maison située au milieu d’une pluie égale et continue, avait la glissante douceur, le silence calmant, tout l’intérêt d’une navigation

Certes, des bourgeois grands et moyens ont distingué la résidence principale de la secondaire.

Certes, des Importants ont disposé de résidences papales, princières, voire impériales.

Certes, des tyrans ont assigné des poètes à résidence.

Mais l’oracle de la langue, consulté, ne relève qu’une occurrence du syntagme en résidence : Mesure préventive de police consistant dans l’obligation faite à une personne jugée dangereuse pour l’ordre public de résider dans un lieu fixé par l’autorité publique et de subir un contrôle limitant sa liberté de déplacement.

Le Figaro, grand prêtre de lalangue, confirme par cet extrait daté de 1952 : Les leaders nationalistes tunisiens ont été appréhendés hier matin à Tunis et placés en résidence surveillée.

Ah !

Revenue de cette première expérience, voire revenue de tout, je m’étais dit qu’on ne m’y reprendrait plus et pendant deux décennies, j'ai décliné les résidences. Et puis… Un potau, un camarade, un ami poète me dit, Allez, viens chez nous ! Je suis sûr après avoir lu tes livres que nous sommes sur la même longueur d’onde, on a des choses à faire ensemble !…

Ah ? Tu crois ? Tu es sûr ? Vraiment ? Ah ! Bon, bon, c’est bien parce que c’est toi…

Et je quitte mon paradis de campagne bercé par la chute du fleuve au bas du jardin pour ça:

Vaulx-en-Velin Vaulx-en-Velin

Tout ce que j’ai fui se dresse là, ricanement de la brute, rot satisfait du maton : empilements de béton, laideur obtuse, décharges sociales où le gouverneur, débonnaire, fait peindre des fresques multicolores pour la grande joie du Pleupleu. 

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Surfaces venteuses que les corps traversent penchés. Parfois les ados y dessinent des territoires de conquête. Parfois ils laissent tomber. Ça éclate. Il y a des morts.

On habite, là. On dort dans ces cages assourdissantes. Je vais habiter là, de mon plein gré, moi qui ai désiré, lutté pour vivre ailleurs, bossé y compris de mes mains pour habiter une maison comme on en fait peu, la maison des petits cochons disait en rigolant le copain architecte pour expliquer que ces constructions, bois et paille, moins chères que celles en parpaings ou briques, mais bien plus confortables, économiques, écologiques, n’aient aucun succès : le grand loup des contes anciens avait fait des ravages, et les Lafarge & co, auteurs des contes modernes, ont un tel pouvoir de persuasion…

Bref je quitte ma maison, mes collines côtelées de terrasses et plantées de cyprès dansant gracieusement sur le bleu du ciel pour me glisser de mon plein gré dans cette froidure, murs froids, sol froid, draps froids, fenêtre unique sur la rue grise plantée d’arbres maigres.

Je suis en résidence à Vaulx-en-Velin, ruminant d’improbables jeux de mots sur les veaux mort-nés dont on exploitait la peau pour faire le vélin, histoire de trouver une raison…

Et la question me bouleverse : comment peut-on habiter là ?

On peut parce qu'on a pas le choix, d’accord, quand vivre équivaut à survivre. Des êtres humains ont bien survécu en camp de concentration. Mais comment réussit-on à habiter, à accepter comme seconde peau ces tours, ce paysage découpé de main d'homme et partant inhumain? Qu'éprouve le corps dans ces zones où des arbres maigrichons et des pelouses râpées caricaturent un semblant de nature, où on n’entend pas un oiseau, ne voit pas une mouche, pas un papillon, à peine une araignée, là où les chiens sont tous en laisse et les chats obèses sur des coussins ? Pas une fleur, pas une musaraigne, pas un mulot, pas une bête aussi loin que porte le regard… Comment peut-on, face à la menace si présente de la rupture mortelle des liens entre humanité et nature, anticiper l’horreur et vivre ainsi ?

Avec diplomatie, je tente la question auprès des habitants. La réponse est unanime : Habiter à Vaulx ? Mais c’est formidable ! Je ne vivrais jamais ailleurs, les gens sont tellement gentils !

Ah bon ? Si vous le dites…

C’est ainsi que commence une aventure…

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