Habiter

Les humains ne sont pas les seuls à "habiter" : pour les animaux aussi, c'est une préoccupation. Sous la pression économique, les humains n'abandonneraient-ils pas la nécessité d'"habiter" pour se résigner à "loger"?

Dans notre maison en construction, dame rougequeue avait décidé de faire son nid au-dessus d’une future fenêtre. L’idée pouvait paraître a priori excellente – un coin abrité et cependant ouvert –, mais des huisseries allaient être posées d’un jour à l’autre, et madame ayant pondu, couvé, se retrouverait prisonnière. Nous lui avions donc signifié, en balayant les premières brindilles et les premières plumes que non, mieux valait chercher ailleurs. Elle avait protesté, riposté, nous avait, perchée sur l’échafaudage, copieusement engueulés. Si bien qu’abdiquant notre savoir au futur, on l’avait laissé faire et qu’on avait eu des jours et des jours pour l’observer, choisissant son emplacement, à la lumière mais pas trop, près de l’ouverture mais pas trop, à l’abri des courants d’air mais pas confinée ; qu’on l’avait vu (on travaillait, elle aussi, chacun de son côté, la hache de guerre enterrée) accumuler les matériaux (comme nous), les agencer (comme nous) les intriquer (comme nous) bref faire son nid (comme nous).

À un signal (on avait commencé à chauler les murs, était-ce l’odeur de la chaux ?) elle était partie d’une heure sur l’autre, nous laissant son nid inachevé. Nous l'avons conservé jusqu’à ce jour comme un symbole, au-dessus de la fenêtre, lieu de rencontre entre des êtres d’espèces différentes mais liées par cet acte vital : habiter.

L’intelligence de la petite bête réputée chiche en neurones nous a touchés, nous partagions les soucis des constructeurs : emplacement, orientation, choix des matériaux, environnement. Et bien sûr, avant d’avoir la possibilité de faire ces choix, nous avions dû subir les uns et les autres des lieux de vie temporaires, nous en accommoder non sans mal parce que le travail n’était pas loin, parce qu’on était fauchés, parce que.

Mais que des architectes, des êtres humains doués d’intelligence et de sensibilité, qui ont fait des études et voué leur vie à la question de l’habitat aient pu concevoir ça

 

Vaulx en Velin © Virginie Lou-Nony Vaulx en Velin © Virginie Lou-Nony

laisse béant – sans voix ni pensée.

Ceux qui y vivent, bien sûr, n’ont pas le choix. Sauf que là d’où ils viennent, les constructeurs ont d'autres solutions :

 

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Quel mirage de progrès, quelle croyance en quel avenir pourrait donner envie de troquer l'un pour l'autre si des réalités cruelles, famines, guerres, persécutions, n'obligeaient à partir?

Ici la vie s'absente et des mots vides, grange, lutins, posent sur le réel sordide un voile de paillettes fatiguées.

Vaulx en Velin, jeux d'enfants © Virginie Lou-Nony Vaulx en Velin, jeux d'enfants © Virginie Lou-Nony

Vaulx en Velin, aire de jeux © Virginie Lou-Nony Vaulx en Velin, aire de jeux © Virginie Lou-Nony

Les enfants ne marchent pas dans la combine : un mercredi après-midi, seule une corneille occupe pensivement l'aire de jeu. D'ailleurs tout est vide : les rues, les squares, les terrains vagues clôturés (mais pourquoi?) de barrières en fer :

Vaulx en Velin, terrain vague © Virginie Lou-Nony Vaulx en Velin, terrain vague © Virginie Lou-Nony

Dans l'après-midi, avant de prendre ces photos, j'ai rencontré des êtres "qui ont vécu", comme on dit pudiquement. Intéressés, intéressants mais quasi muets, las, coupés d'eux-mêmes et de leur racine sauvage (je ne confonds pas sauvage et barbare, les plantes sauvages n'ont rien de barbare, de même que les cultivées n'ont rien de civilisé); j'ai rencontré des gens murés comme leurs nids de béton, mais qui avaient encore le courage de tendre une main au-dehors. Mes respects.

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