Virginie Lou-Nony
Ecrivain, initiatrice d'ateliers d'écriture, présidente de l'association L'Ermitage
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Billet de blog 20 janv. 2017

Le pays du cul-entre-deux-chaises

Il suffit de traverser un périphérique pour changer de monde, à Vaulx-en-Velin comme à Paris. On croyait rendre visite à un groupe de femmes intéressées par les livres, et c’est un autre pays qu’on découvre, un pays qu’aucune carte ne nomme et que ses habitantes, à l’issue de la rencontre, et dans un éclat de rire, baptisent : le pays du cul entre deux chaises.

Virginie Lou-Nony
Ecrivain, initiatrice d'ateliers d'écriture, présidente de l'association L'Ermitage
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

D’abord il y a le choc des murs. À la Croix-Rousse, charmante colline lyonnaise où l’association vaudaise qui m’invite a trouvé à me loger, les immeubles les plus moches sont fraîchement repeints de couleurs pastel et dépassent rarement huit étages. Il y a des parcs et des places, des bistrots en veux-tu en voilà, des commerces, des boutiques, des librairies, des cinémas, un théâtre splendide… Dans le studio où je loge, plafond et escalier de bois menant à la mezzanine convoquent, en même temps que les courants d’air polaire, cette poésie des lieux patinés par le temps.

Vaulx-en-Velin n’a pas d’âme. On y loge, on y transite, mais sauf en quelques quartiers épargnés, on n’y habite pas. Quelques centres commerciaux ponctuent les groupements de tours indifférenciées, et lorsque le bâilleur met de la couleur pour égayer un peu tout ça, c’est le ricanement qui vient aux lèvres, plus que le sourire.

Quantité d’associations, à Vaux, quantité d’hommes et de femmes s’emploient à tisser des liens entre les habitants, à relier les errants, à rattraper par la main ceux qui sont tentés de faire sécession, à accueillir les nouveaux arrivants, à les guider dans le maquis des paperasses, à compenser par leur sollicitude des administrations kafkaïennes, à leur apprendre la langue, leur proposer des films, des fêtes entre amis, des sorties au musée. L’association qui m’invite en résidence, Dans tous les sens, promeut la littérature et les ateliers d’écriture. Bref derrière les murs il y a des vies, des cœurs, des mains ouvertes et heureusement – comment serait-il possible, sinon, d’y supporter l'existence ?

C’est là qu’en plusieurs occasions et lieux, je rencontre des femmes. Toutes voilées, jeunes et vieilles, sauf exceptions remarquables.

Peut-être celles qui se rassemblent dans ces associations sont-elles parmi les plus récemment arrivées, dans la douleur de l’exil, et d’autant plus fidèles aux signes d’appartenance au monde qu’elles ont quitté ?

Pas du tout. La plupart sont nées ici, à Vaulx, ou arrivées en bas âge. Comme l’écrit l’une d’elle : Je suis entrée en France à deux ans et demi, j’ai été à la maternelle où j’ai appris les comptines françaises, à l’école primaire et au collège où j’ai appris l’Histoire de France.

Pourtant, on lui refuse la nationalité française.

Il y a maintenant 13 ans que j’ai déposé ma demande à la préfecture pour devenir française. Dès l’entretien, les questions qui m’étaient posées concernaient uniquement la religion. À la suite de l’entretien, j’ai reçu un courrier de refus de ma demande, me reprochant de ne vivre que d’aides sociales. Dix ans plus tard, ma situation professionnelle avait changé, je travaillais depuis trois ans. J’ai décidé de redéposer une demande pour acquérir la nationalité française. Lors de l’entretien, j’ai été confrontée à une dame qui m’a très mal reçue. Une fois entrée dans son bureau, elle m’a demandé d’enlever mon foulard et m’a dit : "Vous n’avez pas honte de venir habillée comme vous l’êtes à la préfecture ?" Pendant tout l’entretien, ses questions ont porté sur la religion. Quelques mois plus tard, j’ai reçu un nouveau courrier de refus.

Le foulard revient de groupe en groupe comme un leitmotiv : pourquoi s’en prend-on au voile alors que kippa et croix, sur les places, les collines et les poitrines, sont pleinement tolérées ? (sans parler des pyromanes qui allument des crèches dans les mairies).

Foulard et foulard

Le foulard est le signe qui désigne chacune de ces femmes à la vindicte administrative ou patronale : on n’embauche pas une femme voilée, même comme femme de ménage – alors que se protéger les cheveux d’un foulard quand on nettoie la merde des autres est un réflexe aussi sensé qu’enfiler des gants en caoutchouc, non?

Mais il y a foulard et foulard. Celui-ci, qui protège les cheveux, n’est pas celui-là, étendard d’une conviction religieuse, qui protège les cheveux et la gorge. Celui-ci néanmoins ne vous met pas à l’abri des problèmes comme en témoigne Z, d’origine turque : Un jour où je faisais la queue à la caisse du supermarché, une femme est sortie de nulle part. Elle a commencé à m’agresser, à me traiter de tous les noms, "Sale juive ! Regarde comme tu es habillée ! Tu n’es pas une musulmane ! Tu portes le foulard n’importe comment !"

Cela m’a choquée et surprise : jamais je n’avais entendu ça. J’ai toujours été acceptée – surtout en Turquie. Avant, je n’étais pas voilée. Je me suis voilée à 30 ans, parce que ma mère l’était. Je n’avais pas envie de le faire avant : je ne le sentais pas, et mes parents ne le voulaient pas. Pour mes fiançailles, j’ai reçu un foulard mais j’ai refusé de le mettre, malgré la culture.

Une nuit, dans mon rêve, un ange m’a donné un foulard. Le lendemain, dès mon réveil, je l’ai mis, et depuis, je l’ai tout le temps. 

Point de fixation des autorités françaises, le foulard, ça se dit quand même à demi-mot, l’est aussi côté musulman. En France, me disent-elles, les hommes sont en tension sur le foulard, plus qu'au bled. Ce n’est pas qu’ils obligent, mais une femme aux cheveux libres en entend des vertes, des pas mûres, des obscènes et des trumpiennes. Pour avoir la paix, elle se voile. Mais si elle se voile, pas de boulot.

Entre deux.

Et pas seulement là ! Reviennent-elles au Maroc, en Algérie, en Tunisie, au pays de leur… non pas enfance mais, peut-être, de leurs racines familiales, généalogiques, qu’elles se le prennent en pleine tête, Non mais où tu te crois, eh, l’émigrée !

Finalement on est, on est… dit S., qui porte un immense foulard jaune canari couvrant sa tête et ses épaules. Elle s’étouffe de rire, celle qui peu de temps auparavant évoquait les souffrances endurées pendant son enfance parce qu’elle était trop grosse au regard des autres, tandis que telle autre était trop maigre, telle autre trop intelligente, tel autre trop bête, et insinuait que la norme rend fou. On est le cul entre deux… Elle rit encore, et de l'abri de son immense voile jaune canari finalement ose : Le cul entre deux chaises.

Voilà c’est dit. Tout le monde rit. Ça n’en reste pas moins inconfortable.

Quand on reprend la voiture, sur la place de la mairie de Vaulx-en-Velin, une femme intégralement voilée de noir, une « boîte aux lettres », est invitée par son mari à prendre le volant. Devant nous, un barbu en costume religieux traditionnel traverse la rue.

La laïcité façon Valls, qui consiste à persécuter les femmes portant le foulard mais à accepter les signes extérieurs des religions catholique, protestante, juive, bouddhiste etc. ; les récupérations de l’espace public façon Wauquiez nous mettent en danger, nous majoritairement athées. Il serait peut-être temps de reprendre le flambeau, et de remettre « la calotte » et ses sœurs de fanatisme à leur place, dans leurs églises, leurs mosquées, leurs synagogues et leurs temples, avant qu’elles n’occupent et n’ensanglantent y compris nos territoires.   

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