Enfumade Bugeaud, attentat esthétique n°1

La statue de Bugeaud au Louvre est-elle une oeuvre d'art ou un symbole de la conquête de l'Algérie par la France en 1830 ? Pour couper court au débat sur le déboulonnage des statues lancé cet été avec Black Lives Matters, le Président de la République a déclaré : "Nous ne toucherons pas au passé". Rappel des actes de Bugeaud en Algérie, cette vidéo est mise en ligne pour l'anniversaire de l'insurrection algérienne du 1er novembre 1954.

Enfumade Bugeaud, attentat esthétique n°1 © Les films de l'Atlantide

Qui est Thomas Robert Bugeaud (1784-1849)?

Engagé à vingt ans dans la Grande Armée, ce jeune aristocrate du Périgord se distingue vite, d'Austerlitz aux campagnes de Prusse et de Pologne, mais c'est en Espagne en combattant les guerilleros qu'il acquiert l'expérience qui lui servira le mieux en Algérie où il est envoyé en 1836 avec l'ordre d'écraser la révolte de l'Émir Abd El Kader. D'abord opposé à la colonisation qu'il juge onéreuse, il se voit néanmoins nommé, par le ministre Thiers en 1840, gouverneur général de l'Algérie où il adapte ses méthodes militaires pour mener une guerre totale à la population. Son but, disait-il, "n'était pas de faire fuir les Arabes, mais de les soumettre" (...) "Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […], ou bien exterminez-les jusqu'au dernier » « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards. » Interpellé à ce sujet à la Chambre des Pairs, il déclare : « Le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment. » 

Genèse de la vidéo :

À la sortie de mon film Algérie du Possible fin 2016, j'avais rencontré nombre d'historiens et constaté que malgré la qualité de leurs recherches et d'importantes productions sur la colonisation française, ils sont encore mal entendus. La société française résiste à cette partie de son passé, elle connaît un peu la guerre d'Algérie qui la déchire encore mais elle ne sait rien de la conquête de 1830 et de ce qui a suivi, ça ne figure pas dans les programmes scolaires. Or, c'est de cette violence historique qu'est venue l'insurrection armée du 1er novembre 1954 qui aboutira à l'indépendance de l'Algérie après huit ans de guerre.

L'historien Mohammed Harbi m'incitant à travailler sur cette séquence de la conquête coloniale, je propose à Kader Attia, dont l'oeuvre engage toujours le corps et le geste, de faire une performance sous la statue de Bugeaud au Louvre, rue de Rivoli. Je n'ai pas osé leur dire que l'entrepreneur qui a réalisé la maçonnerie de l'aile nord du Louvre est mon trisaïeul Charles Candas dont je porte le nom comme artiste. Il construit ce mur qui prévoit des niches pour accueillir les statues des maréchaux d'Empire et trouve normal de glorifier Bugeaud. Au regard de cette génération, la colonisation est un bienfait pour la France. Cette partie restaurée du Louvre est inaugurée par Napoléon III en 1865, moins de vingt ans après les enfumades de Dahra (1847), pour ne citer que celles-ci qui avaient suscité quelque indignation parmi les hommes de troupe et dont la presse de Paris et Londres s'était fait l'écho ; l'Empereur consacre ainsi celui qui a théorisé leur nécessité. Il n'est pas possible aujourd'hui d'ignorer que cette statue est un outrage à la mémoire des victimes.

Ce lien familial découvert assez tard, j'en avais honte et n'en parlais pas alors que c'est juste l'histoire d'une famille française. Avant que naisse une conscience totalement anticolonialiste, il faudra attendre que Georges Candas, fils de Charles, s'établisse en Tunisie où il dirigera l'agence Havas, soutiendra une grève ouvrière, fera de la prison pour ses idées jaurèssiennes qui le feront porter candidat du 3ème collège musulman ; puis que sa fille Lola, fondatrice du premier réseau tunisien d'ambulances civiles après-guerre, mette au monde mon père, Yves Mathieu, avocat révolutionnaire qui consacrera sa vie à l'indépendance du pays où il est né et mort, l'Algérie. 

Racines et révolution :

Il m'a été donné de vivre enfant à Alger l'enthousiasme des années post indépendance et bien plus tard, celle du hirak déclenché en février 2019. Sans que j'y manifeste, mais par son observation, il m'a traversée et ressourcée sur le plan esthétique. J'ai plus appris du hirak en quelques semaines sur ce qu'il faut aujourd'hui en matière d'art qu'en dix ans en France. Le peuple par millions drapé dans le drapeau national, sa seconde peau, manifestait dans tout le pays en force obstinée et anonyme qui permet alors à chacun à dire ce qu'il veut comme il veut avec des moyens très simples mais incisifs : cette vieille dame en haïk blanc qui, tous les vendredis, arpentait la rue en donnant des coups de balai en rond et riait, les pantomimes, déguisements, happenings, masques, pancartes, dessins, collages, banderoles peintes, les chants des stades et les bouteilles d'eau fraternellement envoyées des balcons, c'était jubilatoire. Un peuple créatif qui en appelle à ses martyrs à travers le corps même de sa nombreuse jeunesse et avec humour surtout. L'humour algérien c'est ce que là-bas les gens laissent couler de leur acceptation d'être encore humains malgré l'horreur du monde et, à ce prix-là, il a le droit d'être féroce. C'est peut-être une façon d'en partager entre eux le consentement. 

Ce serait bienfait si le narcissisme qui gangrène les élites françaises pouvait se dissoudre (avec la Covid-19 ?) et leur faire reconnaitre le génie algérien et que l'Algérie a toujours été un laboratoire de l'Histoire, un lieu d'expérimentation. Pas seulement des essais nucléaires français de 1960 à 66, mais en particulier de cet islam politique qui aujourd'hui tourmente et assassine en France alors que, durant la décennie noire, les Algérien(ne)s étaient si seuls au monde à se battre contre le terrorisme. Il n'est peut-être pas trop tard encore pour écouter leurs avertissements précieusement utiles. Mais il faut pour cela admettre véritablement que c'est avec de l'intelligence politique que l'Algérie a gagné son indépendance et pas seulement par le courage de se dresser contre ce qui était alors la 4ème armée du monde équipée des armes de l'OTAN dont le napalm. 

Pour en revenir à la vidéo, car c'est bien le hirak qui me l'a inspirée, il a fallu, pour que son urgence s'impose, le discours de Macron du 14 juin 2020 où il assurait que "la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue". Voilà un couperet à l'intelligence du rôle de la culture quand un mouvement de masse s'en empare.  

Le feu au Louvre :  

De retour à Paris, j'ai pensé faire la performance seule, en Columbia brûlant un fumigène vert-blanc-rouge ; mais une caméra de surveillance est placée juste sous la statue de Bugeaud - il s'agit quand-même du plus célèbre musée du monde - il fallait anticiper une intervention policière rapide ou l'intégrer à la performance, je n'avais pas le rapport de force pour ça. D'où l'idée de l'enfumade de la statue avec des moyens spéciaux, ce qu'on appelle des trucages, qui ont été réalisés par un ami de mon fils cadet. Ainsi que le directeur de la photographie, il ignorait ce qu'étaient les enfumades, la conquête coloniale. C'est important de travailler avec des jeunes, justement parce qu'ils ignorent ce passé, la transmission est un formidable carburant pour l'énergie et ça stimule le talent de tous. 

Avec Algérie du Possible, j'avais commencé à explorer les possibilités des effets spéciaux dans la reconstitution de l'attentat de Mourepiane en filmant le plan depuis la terrasse même d'où cette vision m'avait marquée presque bébé. Après l'explosion du dépôt de pétrole, les flammes se voyaient depuis l'autre côté de la baie de Marseille. On se situe là à la limite de l'inconscient, de l'image primitive et tout ce sur quoi l'imaginaire travaille toute la vie. Je me souviens que mon producteur français, juif algérien "rapatrié" très concerné par cette histoire, m'avait demandé où j'avais trouvé cette archive d'explosion, comme si le FLN avait eu les moyens en août 1958 de poster un cameraman qui filme à plusieurs kilomètres de distance dans la nuit, l'explosion hasardeuse d'une bombe dans un dépôt de pétrole !

Ceci n'est pas anecdotique, mais révèle une possibilité de substituer au manque (ou à l'inaccessibilité) de certaines archives, comme le napalm déversé en Algérie par l'aviation française en 1956-60, sur quoi je travaillerai pour un prochain attentat esthétique. Certains vidéastes travaillent avec des effets spéciaux, mais pour un public de musée ; sinon, en communication de masse, les trucages sont plus habituellement réservés à la publicité, au cinéma de distraction et commercial (James Bond), ils renvoient à une domination, à la consommation compulsive et infantile d'un produit. Je m'intéresse aujourd'hui à comment cette technologie peut servir le dévoilement de faits ignorés et soutenir une vision politique en touchant la sensibilité individuelle des gens, peut-être à leur inconscient, pour atteindre au refoulé de l'Histoire. C'est ce que porte le projet de la série vidéo des Attentats Esthétiques dont Enfumade Bugeaud est le pilote.

Elle invite aussi à d'autres performances sans dégradation, à investir l'une des niches vides du mur de Rivoli. Pour la garnir, notre Président de la République pourrait commander une statue de l'Émir Abd El Kader ou de Fatma N'soumer, autre héroïne de la résistance à la colonisation. Il ne s'agit pas de repentir, mais de restitution historique et de réparation par le travail mémoriel où l'art joue son rôle d'avant-garde.

Du cinéma en Algérie :

Depuis 2018, je suis revenue durablement en Algérie pour préparer un film, adaptation écrite avec mon ami Jean Claude Carrière d'un conte des 1001 Nuits, oeuvre féministe majeure qui distille une philosophie de la métamorphose bien salvatrice. Ayant obtenu pour ce projet un financement du ministère de la culture algérien, pour former mon équipe j'ai rencontré dans le milieu du cinéma un foisonnement de talents et de compétences, avec une conscience forte des ressources que la beauté du pays peut offrir. Le cinéma est d'abord une affaire de désir. L'Esclave devenue Roi, dont le titre synthétise la trajectoire narrative du personnage principal, offrira ce rôle, pour la première fois dans le cinéma algérien, à une actrice noire du Sahara où se tournera la moitié du film.  

Après un confinement de plusieurs mois, vécu avec mon compagnon le Docteur Aggoune, orphelin vétéran de plusieurs guerres dont la dernière, toujours en cours, contre la Covid 19, je suis pourtant revenue en colère, fin août. J'avais bataillé tout l'été afin de déclencher le tournage de ce film pour lequel mon équipe attend, soit une quarantaine d'actrices, acteurs et techniciens qui n'ont pas comme en France le régime protecteur des intermittents du spectacle, ils sont en situation de détresse, en urgence de travailler. Mais le producteur, mauvais Djinn, incapable de produire ce film ou de démissionner, bloque tout. Apparenté à un grand avocat du FLN historique qui échappa aux tueurs de la Main Rouge et plaida avec mon père devant les tribunaux militaires dès 1959, il aura abusé de la confiance que je lui faisais à cause de ce lien pour moi sacré. La fille aînée de ce grand avocat m'a dit de m'en remettre à la justice.

Cette trahison des valeurs de la révolution de novembre me touche d'autant que je suis presque née avec elle à la première heure du 2 novembre, à Paris. Ma mère m'a raconté que mon père arriva les bras chargés de journaux en annonçant : "Les frères algériens viennent de déclencher l'insurrection armée !" Ainsi, ma naissance fut d'essence algérienne.

 

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