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Billet de blog 10 déc. 2020

marseilleS

marseilleS raconte une ville plurielle : le tiers de sa population vient de l'immigration, ses nouvelles générations sont plus religieuses que leurs parents. Démarré en 1986 sur fond de montée du FN autour d'une famille algérienne retrouvée en 2018, le film révèle les problèmes d’exclusion que la loi sur le séparatisme prétend régler. En partenariat avec Mediapart, Beur FM, le Bondy Blog

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Autour de 4 extraits du film, rencontre de Viviane CANDAS, la réalisatrice, avec l'historien Tramor QUEMENEUR, enseignant à Paris 8, membre du Conseil d’orientation du Musée d’histoire de l'Immigration, spécialiste de la guerre d’Algérie, de ses mémoires et de l’immigration algérienne.

(Avertissement concernant les extraits vidéos : il s'agit d'un travail en cours ; les rushes présentés ne sont ni mixés ni étalonnés)

TRAMOR QUEMENEUR : J'ai vu dans ce que tu as tourné en 1986 puis en 2018 des archives précieuses ; c'est riche et fécond, car beaucoup de choses sont dites qui ouvrent sur ce qu'il y a à dire maintenant. Quelle a été la genèse de ce travail ?

Viviane CANDAS : À l'origine de tout, il y a ma rencontre avec Fatima Bendeddouche-Haggoug, l'hiver 1973-74 ; c’était au cours de la fête d'une colonie de vacances anti-raciste, à laquelle, elle et son mari, avaient confié leurs enfants. C'était un moment d'essor particulier du mouvement anti raciste à Marseille, suite à une série de crimes anti Arabes, qui ont culminé avec l’explosion d’une bombe au Consulat d'Algérie. A l’époque, j'entrai en fac, quand Fatima, à moins de 30 ans, était femme au foyer avec quatre enfants. Nous avons formé avec d'autres femmes de son quartier un groupe féministe très solidaire qui lui a permis de reprendre ses études et d'avoir un métier ; elle est devenue agent de relogement pour la Ville et très appréciée professionnellement et humainement. Femme exceptionnelle, elle a été mon amie et bien plus tard mon témoin de mariage ; elle est décédée il y a eu juste 20 ans, ce 8 décembre.

Sans elle, ce film n'aurait pas été possible. La résonance avec ce projet de loi contre le "séparatisme", c'est justement que Fatima ne me parlait jamais de religion. Avec ses fils, que j'ai vu grandir, et ses belles-filles qui sont pratiquant(e)s, l'islam constitue aujourd'hui une vraie différence entre nous, une sorte de séparation. Mais cette séparation s'analyse, je crois, comme étant un produit historique, le fruit d'une construction politique de plusieurs décennies, menée conjointement par la gauche et la droite alternant au pouvoir, pour dénier aux musulman(e)s de France leur pleine citoyenneté et menacer de la leur retirer.

Dans les années 80, je revenais souvent à Marseille voir ma famille, et j'étais saisie par la parole raciste qui montait de la ville, comme celle d'un chauffeur de taxi par exemple. J'ai proposé à un autre ami, le journaliste André Bercoff, de venir à Marseille rencontrer Fatima pour en parler.

03 DEF MEDIAP FATIMA V COURTE © Laurent Hébert

Pour financer ce tournage, j'avais sollicité un industriel algérien, Djilali Mehri, lequel comme Bercoff a évolué ensuite vers d'autres directions ; mais à l'époque il y a eu cette convergence qui ne serait plus possible aujourd'hui. Donc, en février 1986, en pleine campagne des législatives, Bercoff débarque à Marseille, va dans les bars du Front National sur le Vieux Port, puis rencontre Fatima et l'invite à déjeuner avec des militants du FN. Elle accepta cette rencontre devant la caméra, c'était courageux.

Philippe Alfonsi co-produisit, pour l'émission TAXI sur FR3 (France 3 aujourd'hui), un deuxième tournage sur la jeunesse au dernier jour du Ramadan. Je suivais le fils aîné de Fatima, Nouredine Hagoug, au coeur d'une radio libre antiraciste, radio Galère, créée et animée par mon camarade Jacques Soncin, militant connu du mouvement anti-raciste marseillais. Finalement, TAXI ne diffusa pas le film. Le FN venait de faire un score national de 10%, une véritable percée électorale qui fit entrer 35 députés FN à l’Assemblée Nationale. Dans le but de diviser la droite, le Président Mitterrand instrumentalisa Jean Marie Le Pen et lui ouvrit un large accès aux plateaux de télévision et radios où ce dernier joua au diable avec, dès 1987, l'affaire du "détail" au sujet des chambres à gaz nazies.


TRAMOR QUEMENEUR : Le contexte est alors marqué économiquement par la deuxième crise pétrolière et la hausse du chômage, qui favorise la montée du Front national. Le chômage touche aussi les jeunes issus de l’immigration, qui éprouvent des difficultés à entrer sur le marché du travail et qui sont victimes de racisme et de discrimination.

01 DEF MEDIAPART BAR JEUNES © Laurent Hébert

Nous sommes alors trois ans après la Marche contre le racisme et pour l’égalité, qui commença à Marseille le 15 octobre 1983 pour aboutir à Paris le 3 décembre, avec plus de 100 000 manifestants. Les promesses politiques n’ont alors pas abouti à des résultats concrets, si ce n’est la carte de séjour de 10 ans pour les étrangers. L’association SOS Racisme servit de caution politique au parti socialiste sans que la situation ne bouge réellement pour toute cette génération. En revanche, la situation était tout autre de l’autre côté de la Méditerranée...


Viviane CANDAS : Effectivement en Algérie, deux ans plus tard, c'est la tragédie du 5 octobre 1988 ; des manifestations de jeunes éclatent dans presque toutes les villes du pays et tournent à l'émeute. Des témoins m'ont raconté qu'à Alger, ce sont les islamistes qui auraient emmené les jeunes jusque devant le siège de la DGSN (Direction Générale de la Sureté Nationale). L'armée tire, il y a de nombreux morts. Ce drame d'une portée considérable pour l'Algérie, aura un retentissement très fort auprès de l'immigration algérienne en France. Je me souviens que Fatima en était bouleversée, elle répétait : "C'est l'armée du peuple qui a tiré sur le peuple !"


TRAMOR QUEMENEUR : Ce qui ressort aussi de ton film, c’est la parole des jeunes qui parlent du « mythe du retour au pays » de leurs parents en 1986. Les pères étaient venus travailler en France, rejoints ensuite par leurs épouses. Ils pensaient que leur vie en France ne serait que temporaire et qu’ils rentreraient en Algérie pour leur retraite. Sauf qu’ils ne savaient pas qu’ils ne pourraient pas toucher leur retraite s’ils ne vivaient plus en France, et que leurs enfants, qui avaient passé toute leur vie ici, n’entendaient pas suivre leurs parents vers un pays qu’ils ne connaissaient pas ou peu. Or le discours du Front national, emprunt de la mémoire de la guerre d’Algérie, continue à réclamer l’expulsion des enfants d’immigrés, alors qu’ils sont Français !


Viviane CANDAS : Oui, au fil du temps le vieux rêve de retour au pays des parents immigrés s'est effacé au profit du fantasme persistant du FN (maintenant Rassemblement National) : les Arabes dehors, les immigrés dehors, les musulmans dehors ! La trajectoire de Fatima est un paradigme d'intégration sans aucun reniement : pendant la guerre d'indépendance, elle épouse à 16 ans un militant et débarque à Marseille dans un de ces bidonvilles qui sont alors des viviers FLN. Vingt deux ans plus tard, en tant qu'agent de relogement pour la LOGIREM, et dans le cadre de la résorption de ces habitats "provisoires" qui auront duré trente ans, elle sera chargée des derniers bidonvilles. En 1986, elle évoque la possibilité de retourner "vieillir au pays" mais aussi sa demande de nationalité française. Étant née en 1945, il s'agit en fait d'une réintégration en nationalité. Ce n'est pas une démarche évidente, pour elle qui est sœur de chahid (martyr); mais en même temps, elle désire participer pleinement à la société où elle vit, à Marseille, en France. Fatima représente l'aventure humaine des primo-migrants et leur évolution sociale, leur conscience politique élevée, surtout chez les Algériens car ils ont vécu la guerre d'indépendance.


TRAMOR QUEMENEUR : On voit qu’en 2018, le discours sur le retour n’est plus présent ; il est devenu totalement dépassé. Par contre, la recherche des origines, d’éléments constitutifs d’une identité, passe par un discours religieux plus affirmé, même si ce discours n’était pas absent auparavant.


Viviane CANDAS : On le comprend à travers l'évolution des 3 fils de Fatima qui vivent toujours à Marseille ; ils ont fondé des familles et dessiné chacun leur trajectoire dans la société française. Ils sont dans l'affirmation constante de leur foi en l'islam et de leur pratique religieuse. C'est ce qui ressort de ce que disait Nouredine, le fils aîné de Fatima, en 1986 et de la discussion qu'il a sur la plage avec son copain Fathi Bouaroua. C'est "celui qui croyait en Dieu et celui qui n'y croyait pas".

02 def MEDIAP RELIGION © Laurent Hébert

TRAMOR QUEMENEUR : Les personnes présentées dans le film, certes plus religieuses que leurs parents, représentent néanmoins la majorité des pratiquant.es de cet islam qui est devenu, aujourd'hui, la deuxième religion de France. Les trois fils de Fatima se distinguent nettement de ce qu'on voit se développer dans les banlieues françaises depuis quelques années et qui est le salafisme qui touche surtout les jeunes générations. C'est à dire cette façon d'adopter ou d'inventer des normes restrictives de l'islam en les attribuant à Dieu. Là où les jeunes se sentaient relégués et assignés à l’indignité, ils acquièrent une nouvelle identité par le biais du fondamentalisme religieux qui les rehausse à leurs propres yeux en rabaissant les « autres », les « roumis », ceux qu’ils accusent de les avoir humiliés tout au long de leur existence dans des quartiers de relégation. Il s'agit d'un mouvement de fond.


Viviane CANDAS :  Devant les musulmans de France, l'islam est maintenant désigné comme ce qui les sépare des autres Français, c'est une frontière en mouvement. La génération que montre le film, qui a la vingtaine en 1986 et donc la cinquantaine aujourd'hui, a surtout été confrontée dans sa progression sociale (donc dans son intégration) à ce qu'on appelle le plafond de verre. Ils sont aussi très peu représentés dans les partis politiques. Il est significatif qu'on ne laisse jamais s'exprimer à la télévision des personnes de cette qualité, l'image courante du descendant d'immigrés est le jeune de banlieue dealer ou salafiste (ou les deux). Le cinéma français reflète parfaitement ce mépris. Peu de films français ont intégré la guerre d'Algérie comme constitutif du tissu social français. C'est toujours un trou noir. En 1986, quand je tourne avec eux, les jeunes en sont conscients. L'islam est alors bien plus le lieu de leur lien culturel, familial, de leur identité, que cette trajectoire de rupture avec la société française qu'il est devenu par la suite.


TRAMOR : Justement, ton film ferait le lien avec l'Algérie comme fond constant de ce qui se passe à Marseille, dont un tiers de la population s'est formé à partir des immigrés en majorité algériens et chez qui la décennie noire a eu une résonnance très forte. Avec au début des années 1990, l'arrivée de militants du FIS (Front Islamique du Salut) chassés par l'Armée algérienne, dont certains se sont installés durablement à Marseille et y ont mené un travail qui a certainement participé de la réislamisation des nouvelles générations parallèlement à celles d'Algérie.


Viviane CANDAS : Ces militants du FIS obtenaient assez facilement des visas de la France, contrairement aux démocrates menacés de mort ensuite par le GIA (Groupe islamique armé); les Algériens ne l'ont pas oublié, j'en entends souvent parler là-bas ! Par contre, à Marseille, parler du FIS c'est mal vu. On m'a dit que certains étaient arrivés comme des "missionnaires" et aussi le contraire. Mais beaucoup de ces militants du FIS se sont installés durablement en France, ils ont obtenu la double nationalité. À Marseille, ils se seraient fondus discrètement, restant dans l'ombre, évitant les contacts, le temps d'avoir leurs papiers en règle. Puis, ils se sont lancés dans des associations, le commerce, le social, et aussi l'enseignement dans les lycées publics. Progressivement, ils ont occupé une place dans la société, ils font maintenant partie du tissu social marseillais mais ne veulent pas s'investir publiquement et restent en retrait. Ils sont restés très réservés, ne font pas les prêches mais viennent participer au débat public et associatif ; ils votent, exercent leur citoyenneté mais ont perdu confiance dans le politique. Pour ceux qui avaient été pro-FIS, il y aurait eu une grosse culpabilité par rapport à ce qui s'est passé en Algérie au moment des massacres de masse (1997). Le retour de la nouvelle génération vers la religion est un courant de fond, mais les salafistes auraient joué un rôle indirect.

TRAMOR QUEMENEUR : On constate la même influence algérienne de détachement du politique par rapport au pouvoir et le rejet du djihadisme qui est proposé pour la masse des gens.. Il y a eu quand-même le cas de la mosquée As Sounna, située en plein centre de Marseille (Bd National). Ce lieu de culte du centre-nord de la ville a été fermé par arrêté préfectoral en décembre 2017 au motif des prêches jugés trop radicaux de son imam, El Hadi Doudi qui a finalement été expulsé. Cet Algérien prêchait dans cette mosquée depuis une dizaine d'années, depuis la fin des années 90. Lui, comme d'autres en France, a certainement participé à la réislamisation des nouvelles générations, parallèlement à celles d'Algérie. Bien plus tôt dans sa vie, El Hadi Doudi avait eu comme disciple Ali Belhadj (fondateur du FIS) et il était le beau-frère de Mustapha Bouyali, leader du Mouvement Islamique Algérien (MIA), abattu en 1987 par les forces de sécurité. La fermeture de cette mosquée très fréquentée a été vécue par ses fidèles comme une injustice.

Viviane CANDAS : En Algérie, après la décennie noire, les islamistes ont investi les sphères du pouvoir, lequel a favorisé le développement du salafisme quiétiste à travers d'innombrables mosquées ; mais c'est un islam qui rejette le terrorisme dont la population a tant souffert. En France, c'est le pouvoir, avec Sarkozy en 2007, qui a vendu les banlieues au Qâtar qui voulait y contrer l'influence de l'Arabie Saoudite. Aujourd'hui, comment défendre la « laïcité » et autres « valeurs de la République » sans voir que les dites « valeurs » s’enracinent dans la tradition coloniale française ? Si le salafisme permet d’inverser symboliquement la place du dominé et du dominant, il est normal qu'il progresse, aucune loi ne peut rien contre ça, il est absurde de penser qu'on peut empêcher les êtres d'avoir faim de dignité. Comme le disait Martin Luther King :"L'obscurité ne peut pas chasser l'obscurité, seule la lumière le peut." Tant que le travail mémoriel sur l'histoire coloniale de la France n'est pas fait, en particulier avec l'Algérie, le phénomène djihadiste se produira et l'extrême droite sera plus forte.

TRAMOR QUEMENEUR : La présence massive de rapatriés d'Algérie est également une des causes des succès du Front National sur le littoral méditerranéen.

Viviane CANDAS : En 1973, quand culminent les attentats racistes, il y a 40 000 immigrés à Marseille pour 100 000 Pieds-Noirs. Le climat est très tendu, dix ans après la fin de la guerre d'Algérie. Alors qu'un groupe appelé Charles Martel, émanation de l'extrême droite de la police française, revendique l'attentat au Consulat d'Algérie de décembre 1973 qui tua et mutila des dizaines de personnes, le maire socialiste Gaston Deferre ne marque aucune empathie à l'égard des Algériens de Marseille, mais il avait aussi très mal accueilli les rapatriés Pieds-Noirs en 1962... 

TRAMOR QUEMENEUR : Il y a une influence historique de l'extrême droite chez les Français d'Algérie, et le rôle central des anciens partisans de l'Algérie française dans l'émergence régionale du Front national durant les années 1980. Mais si un vote pied-noir marqué à l'extrême droite a bel et bien existé, il est aussi repris par certains descendants et s’est ancré dans la société française.

Viviane CANDAS : Je remarque seulement que le discours du FN tenu au repas que j'ai filmé en 1986 est devenu aujourd'hui celui du pouvoir, il est hégémonique. Il y a eu un travail de fond, par le jeu de vases communicants mis en place par Mitterrand puis tous les Présidents successifs, entre l'électorat musulman et celui du FN ou RN ; des politiques apparemment erratiques mais bien trop convergentes pour ne pas avoir été stratégiquement pensées. Pour les trois fils de Fatima, en 2018, c'est clairement établi, étayé d'exemples et d'expériences, c'est ce qui ressortira de la discussion avec eux quand le film sera terminé. Quant au personnage de Dédé Lambert que l'on voit en vive polémique avec Fatima au repas, il convient de noter qu'en mars 1988, deux ans après avoir participé à notre tournage, il tirera au pistolet à grenaille dans le visage d'un jeune tunisien (animateur dans un centre culturel) puis menacera au 22 long rifle les policiers venus l'arrêter et sera finalement condamné à 18 mois avec sursis !

04 DEF MEDIAP REPAS FATIMA FN titres © Laurent Hébert

TRAMOR QUEMENEUR : Les hommages publics à « l’Algérie française » et même à l'OAS sont fréquents en région PACA : le littoral méditerranéen, de Perpignan à Nice, concentre par exemple les trois quarts de ces noms de voirie emblématiques de l'OAS (Organisation Armée Secrète); il y a aussi des stèles, des monuments, des statues glorifiant cette organisation. Ce « sudisme à la française » comme l’avait montré Benjamin Stora, est né précisément là où les rapatriés d'Algérie se sont établis massivement après 1962, jusqu'à constituer au recensement de 1968 (le seul qui établit des statistiques sur la question) 6 à 8 % de la population des Bouches-du-Rhône, des Alpes-Maritimes, du Var ou de l'Hérault. 

Viviane CANDAS : Personnellement, je peux comprendre que les Pieds-Noirs et anciens de l'OAS installent des stèles un peu partout dans la région où ils vivent depuis 1962 sans jamais avoir cessé de penser à l'Algérie. L'OAS, constituée à l'issue de l'échec du putsch des généraux d'Alger de 1961, est née du ressentiment, ça fait partie de l'Histoire, certes. Mais il faudrait quand-même que ces Pieds-Noirs admettent que c'est l'OAS elle-même qui a rendu impossible leur maintien en Algérie (contrairement aux accords d'Évian) avec sa politique de la terre brûlée, la destructions des infrastructures et, quand-même, plusieurs tentatives d'assassinats de De Gaulle, Président de la République ! Une mémoire qui n'est pas travaillée moisit, elle forme un humus qui conserve la trace du terrorisme OAS et sera le terreau du vote Front National comme on sait, mais aussi et je le crois profondément, le terreau du terrorisme islamiste par une sorte de retournement du refoulement. 

TRAMOR QUEMENEUR : Pour en revenir au film, dont le caractère d'actualité saute aux yeux, que va-t-il devenir maintenant?

Viviane CANDAS : J'ai laissé dormir mes rushes de 1986 dans une malle en fer pendant 32 ans jusqu'au jour où j'ai voulu voir ce qu'il en restait. Première surprise : l'intérêt que ces images suscitaient chez les jeunes techniciens du labo ! J'ai donc cherché les moyens d'une post-production. Avec la chef monteuse Claudine Dumoulin, complice de tous mes films, nous avons travaillé pendant le confinement du printemps 2020, elle à Paris, moi à Alger, pour faire un bout à bout de 4h30. Une campagne de financement participatif a démarré https://fr.ulule.com/marseille-1986-2021/ Nous y proposons aux contributeurs d'utiliser certaines séquences pour des débats en ligne, puisque cette loi sera débattue à l'Assemblée Nationale en février 2021. Par exemple, notre premier parrain contributeur, l'ANPNPA (Association Nationale des Pieds Noirs Progressistes et de leur Amis) disposera de l'intégralité du repas filmé où Bercoff fait rencontrer Fatima et les gens du FN. Également marraine contributrice, Frédérique Marty, l'enseignante chercheuse à Penn State University (Behrend College) aux USA, qui travaille avec mes films depuis 3 ans, organise une visioconférence avec ses étudiants et notre équipe où elle invite Aïssaya, la lycéenne de 1986 qui est devenue psychiatre. Je suis très curieuse de ces expériences autour de marseilleS, c'est un work in progress participatif.


TRAMOR QUEMENEUR : C'est aussi une vraie recherche autour de l'image archivistique.

Viviane CANDAS : Bien-sûr, car entre 1986 et 2018, on est passé de l'analogique au numérique qui est plus froid ; mais quelque chose d'autre s'est perdu qui reste inscrit dans l'ancien support vidéo. Si l'on compare les rushes de 1986 avec ceux de 2018, on constate que le repas Fatima contre FN dégage plus de chaleur que la réunion, en 2018 sur un plateau de télévision, d'une famille dont les membres ont des vues concordantes. En 1986, la guerre d'Algérie peut s'inviter à la table de ceux qui l'ont vécue ; en 2018, elle est déjà de l'Histoire ! Les membres de cette famille délivrent une mémoire commune par des points de vue tout aussi intéressants et complémentaires ; mais ils sont séparés par leur insertion sociale propre, leur intégration, justement. Comme le dit Abderrahim, le benjamin de Fatima : "Il n'y a pas en France une seule communauté issue de l'immigration et de culture musulmane ; il y en a plusieurs". Et Sid Ahmed, le cadet, souligne même le rejet qui se fait des nouveaux immigrés, jeunes et clandestins, les "blédards" vus comme dangereux. Il faut comprendre que le spectre de la radicalisation hante tout autant, si ce n'est plus, les musulman.es de France que tous leurs compatriotes, car dans le monde ce sont elles et eux qui en sont les premières victimes.


TRAMOR QUEMENEUR : Mais si nous avions eu une rencontre entre des militants du Rassemblement national et la famille de Fatima en 2018, celle-ci aurait probablement tourné à la confrontation et la mémoire de la guerre d’Algérie se serait invitée sur le plateau, avec des termes très durs. Il n’y a qu’à voir les déclarations de Zemmour et autres… Mais est-ce que cela aurait été productif ?

Viviane CANDAS : Pour ma part, je crois au pouvoir du cinéma et des images quand on les travaille honnêtement et pas juste pour séduire et faire du buzz. Si le refoulement mine le psychisme des individus, des familles et sociétés, il n'est jamais trop tard pour révéler la mémoire, c'est dans son surgissement qu'elle est révolutionnaire. Et puis dans le désastre économique, social et politique qui est en train d'advenir, c'est justement l'art, ou ce qu'on appelle la culture, qui doit produire les symboles dont les gens ont besoin pour supporter la réalité.

 (Remerciements à Catherine RUELLE pour la relecture de cet entretien)

pour soutenir la campagne marseilleS : https://fr.ulule.com/marseille-1986-2021/

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