12 recommandations aux responsables de l’éducation nationale pour l'égalité

Je reprends ici la question soulevée par Lucie Delaporte dans son excellent article du 11 août 2013 : « Egalité garçons-filles à l’école, comment éviter un nouvel échec ? » Voici mes recommandations pour réussir l'égalité entre les filles et les garçons dans le système éducatif.

Il existe une nouvelle version de ce billet de blog, mis à jour en prenant les changements dans l'égalité Femmes-Hommes.

https://blogs.mediapart.fr/viviane-micaud/blog/030817/agir-concretement-pour-legalite-entre-les-filles-et-les-garcons-lecole

Je reprends ici la question soulevée par Lucie Delaporte dans son excellent article du 11 août 2013 : « Egalité garçons-filles à l’école, comment éviter un nouvel échec ? »

Voici mes recommandations pour réussir l'égalité entre les filles et les garçons dans le système éducatif.

Une politique dont les fondamentaux sont établis au niveau international par l’ONU en 1979

La problématique de l’égalité fille-garçon à l’école est apparue à l’école dans une circulaire de 1982, un peu après la finalisation de la convention CEDAW des Nations Unies en 1979, CEDEF en Français (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ou Convention on the Elimination of All Forms of Discrimination Against Women). Cette convention traite de tous les aspects de l’égalité entre les femmes et les hommes. La France l'a signé en 1983. Aujourd’hui 104 pays l'ont ratifié, dont des pays peu réputés pour leur attention à la condition des femmes.

Voici les extraits de la convention CEDAW concernant les domaines de l’éducation et les préjugés liés aux sexes appelés communément « stéréotypes de genre » ou "stéréotypes sexués". Ces préjugés sont principaux moteurs des inégalités dans l’éducation.

« Article 10

Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l’égard des femmes afin de leur assurer des droits égaux à ceux des hommes en ce qui concerne l’éducation et, en particulier, pour assurer, sur la base de l’égalité de l’homme et de la femme :

a) Les mêmes conditions d’orientation professionnelle, d'accès aux études et d’obtention de diplômes dans les établissements d’enseignement de toutes catégories, dans les zones rurales comme dans les zones urbaines, cette égalité devant être assurée dans l’enseignement préscolaire, général, technique, professionnel et technique supérieur, ainsi que dans tout autre moyen de formation professionnelle;

b) L’accès aux mêmes programmes, aux mêmes examens, à un personnel enseignant possédant les qualifications de même ordre, à des locaux scolaires et à un équipement de même qualité;

c) L’élimination de toute conception stéréotypée des rôles de l’homme et de la femme à tous les niveaux et dans toutes les formes d’enseignement en encourageant l’éducation mixte et d’autres types d’éducation qui aideront à réaliser cet objectif et, en particulier, en révisant les livres et programmes scolaires et en adaptant les méthodes pédagogiques;

(…]

h) L’accès à des renseignements spécifiques d’ordre éducatif tendant à assurer la santé et le bien-être des familles, y compris l’information et des conseils relatifs à la planification de la famille. »

L’article 5 porte sur les préjugés concernant le rôle de la femme et de l’homme. Il recommande de faire évoluer les pratiques coutumières quand elles sont à l’origine d’inégalité.

« Article 5

Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour :

a) Modifier les schémas et modèles de comportement socio-culturel de l’homme et de la femme en vue de parvenir à l’élimination des préjugés et des pratiques coutumières, ou de tout autre type, qui sont fondés sur l’idée de l’infériorité ou de la supériorité de l’un ou l’autre sexe ou d'un rôle stéréotypé des hommes et des femmes;

b) Faire en sorte que l’éducation familiale contribue à faire bien comprendre que la maternité est une fonction sociale et à faire reconnaître la responsabilité commune de l’homme et de la femme dans le soin d’élever leurs enfants et d’assurer leur développement, étant entendu que l’intérêt des enfants est la condition primordiale dans tous les cas. »

Il est à noter que le mot genre n’est pas employé dans la convention CEDAW.

Une préoccupation de l’Education Nationale depuis plus de 30 ans

Le rapport de l’inspection générale de l’éducation nationale « L’égalité entre filles et garçons dans les écoles et les établissements » rappelle l’histoire de la prise en charge de ce sujet dans l’éducation nationale (paragraphe 3 page 22).

 La première circulaire sur l’information et l’éducation sexuelles date du 23 juillet 1973. Il y a donc  déjà 40 ans.

L’incitation des filles à s’orienter vers les métiers technologiques et scientifiques porteur d’avenir a fait l’objet d’une circulaire en 1982, puis d’une convention en 1984.

La première convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif, traitant de l’ensemble de la problématique date de 2000. Elle a été renouvelée en 2006 et en 2013.

Les trois chantiers de la version 2013 sont :

1. Acquérir et transmettre une culture de l’égalité entre les sexes

2. Renforcer l’éducation au respect mutuel et à l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes

3. S’engager pour une plus grande mixité des filières de formation et à tous les niveaux d’études.

Le rapport de l’inspection générale constate, pour ce qui est mesurable, une progression très faible.  Depuis 20 ans, le diagnostic est et globalement pertinent. Cependant, jusqu’à aujourd’hui la stratégie de pilotage et l’attention sur le sujet n’ont jamais été au niveau de ce qui est nécessaire pour avancer.

Alors comment faire ? Je vais faire une série de recommandations.

Recommandation 1 : Ne pas considérer les différentes circulaires de l’éducation nationale comme une finalité à atteindre mais comme des contraintes pour atteindre des finalités qui sont inscrites dans le paragraphe suivant.

L’éducation nationale s’appuie sur une vision bureaucratique et donc peu efficace. Pour arriver à un résultat, il faut se recentrer sur les finalités et agir avec pragmatisme.

Les problématiques de l’égalité filles garçons

L’égalité entre les filles et les garçons touchent les sujets suivants :

Sujet 1 : le planning familial et la santé

Sujet 2 : les relations équilibrées et respectueuses entre les filles et les garçons

Sujet 3 : l’apprentissage du respect des différences en particulier celles liées à l’orientation sexuelle

Sujet 4 : la prévention des déséquilibres dans la réussite scolaire et dans  la vie professionnelle future à cause de l’appartenance à un sexe

 

Les quatre sujets interfèrent avec les missions de l’école et doivent être traités séparément.

Recommandation 2 : Chacun de ces sujets doivent faire l’objet d’une stratégie au niveau de l’académie et au niveau de chaque établissement.  Tout interfère. Cependant le niveau de pilotage  et la stratégie à appliquer sur ces 4 sujets sont différents.

Les trois derniers sujets sont objets d’inquiétude chez certains parents, à cause de la crainte légitime d’un prosélytisme pour des façons de vivre qu’ils ne souhaitent pas pour leurs enfants, ou à cause de croyance en la participation du gouvernement à un prétendu complot de la « théorie du genre », complot inventé de toutes pièces par des activistes d’une certaine droite intolérante. Je vais reprendre les sujets un à un. Le plus complexe est le sujet numéro 4. C’est à cause de la complexité de ce sujet qu’il faut avoir une attention de pilotage disjointe sur les 3 autres sujets, qui autrement risquent d’être oubliés.

Sujet 1 : Le planning familial et la santé

Ce sujet  concerne la compréhension des changements du corps liés à la maturité sexuelle, la contraception, les maladies sexuellement transmissibles et la manière d’accéder la contraception et de trouver de l’aide en cas de rapport non protégé ou de grossesse.

A ce sujet, s’ajoute la prévention des abus sexuels avec un message adapté pour l’enfant ou l’adolescent.  En particulier, il convient de rappeler à l’adolescente que lorsqu’elle aura atteint la maturité sexuelle, elle-seule doit savoir si elle a envie ou pas, et ne pas le faire pour imiter ses copines mais parce  qu’elle en a envie.  Personne n’a le droit de la forcer.

L’éducation à la sexualité est dans l’article 10, alinéa h de la convention CEDAW, citée plus haut dans le texte. Elle est dans le code de l’éducation depuis plus de 20 ans.  La loi sur la refondation de l’école précise dans son annexe ( page 31, promouvoir la santé) :

« L’éducation à la sexualité fait l’objet d’au moins trois séances annuelles d’information dans les écoles, les collèges et les lycées, qui peuvent être assurées par les personnels contribuant à la mission de santé scolaire, par des personnels des établissements ainsi que par d’autres intervenants extérieurs. Ces personnels sont spécifiquement formés dans ce domaine. »

Toutefois, l’éducation à la sexualité comprend également en partie  les sujets 2 et 3 (relations filles-garçons, et respect des différences liées à l’orientation sexuelle).

L’idéal serait que ce sujet soit organisé par l’infirmière scolaire en lien avec le planning familial. Il est important que les adolescents aient au moins un endroit à s’adresser. J’avoue que je ne connais pas l’état des lieux sur ce domaine, ni s’il existe un programme recommandé. Il s’agit d’une problématique d’organisation avec des moyens suffisants.

Sujet 2 : Les relations équilibrées et respectueuses entre les filles et les garçons.

Les domaines à traiter :

- l’absence de rapport de domination d’un sexe sur l’autre dans toutes les situations

- le respect de l’un et l’autre sexe dans les rapports sociaux de sexe et dans l’exercice de la sexualité.

- la mise à disposition d’un numéro ou d’un lieu d’accueil gratuit pour répondre aux questions des jeunes.

Ce sujet doit faire partie intégrante de «  l’enseignement moral et civique » prévue dans l’article 41 de la loi de refondation de l’école.  « L'école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l'égalité entre les femmes et les hommes ainsi que de la laïcité. »

Cependant, l’enseignement théorique sur ce sujet doit être en phase avec les règles écrites ou non que font respecter les adultes de l’établissement dans les couloirs et dans les salles de classes.

Ce sujet doit être coordonné avec les actions de prévention réalisées dans le cadre de la politique de la ville, en particulier dans les quartiers où il existe un phénomène de bandes avec une forte pression du groupe.

Recommandation 3 : Communiquer sur l’importance de cet aspect pour le bien-être de l’enfant et donc sa capacité à s’investir dans l’effort scolaire.  Il s’agit également d’une prévention des violences entre conjoints dans un couple.

Recommandation 4 : Trouver la bonne personne pour l’information sur l’exercice de la sexualité.

Recommandation 5 : Certains pans de ces sujets doivent être traités en séparant les sexes. Ne pas être doctrinaire sur la mixité des sensibilisations sur ce domaine.

Recommandation 6 : Eviter les incohérences entre ce qui est enseigné dans l’éducation morale et laïque et les comportements entre filles et garçons que tolèrent les adultes dans les murs de l’établissement.

Dans de nombreux établissements, la recherche de domination des garçons sur les filles est visible pour une personne extérieure de l’établissement. Il faut alors une volonté forte de l’équipe éducative qui dépend de la volonté du chef d’établissement et du conseiller principal d’éducation, ainsi que  de la perception de l’importance du sujet par tous. Cela nécessite un minimum d’adultes dans les couloirs et les cours de récréation.

Sujet 3 : l’apprentissage du respect des différences en particulier celles liées à l’orientation sexuelle

Ce sujet doit être pleinement intégré dans la politique de prévention de l’établissement sur le harcèlement. En particulier, il doit y avoir une formation à comment faire si un enfant est harcelé pour son homosexualité.

L’information sur les différences des LGBT, et le respect de leur différence doit pleinement faire partie de l’enseignement de la morale laïque et civique. Il ne s’agit pas d’une différence par rapport à une normalité, mais une différence par rapport à ce qui est le plus souvent constaté.

Il convient de prévoir les informations sur les moyens d’être aidé, numéro téléphone ou d’un lieu d’accueil gratuit (qui peut être le même que ceux des aspects liés à la sexualité ou aux autres formes d’harcèlement.)

Recommandation  7 : Bien gérer les risques de craintes des parents et d’actions provocatrices de différents lobbys. Il s’agit d’un sujet extrêmement sensible. Il convient de bien vérifier l’acceptabilité de la communication pour les parents qui, dans leur écrasante majorité,  pensent  que les choix personnels doivent être respectés mais qui ne veulent pas de prosélytisme sur des formes de relations entre adultes qui ne sont pas les leurs. Il convient aussi d’éviter toutes caricatures sur le sujet. Il convient de former les enseignants pour argumenter vis-à-vis des parents. Ces derniers  sont capables de comprendre l’extrême souffrance des jeunes qui se découvrent homosexuels alors que leur bande de copains ricanent contre les gays et leurs parents ont une appréhension pour ce choix de vie. D'autant que les chiffres sur le suicide des jeunes homosexuels sont éloquents. 

Il s’agit ici d’une prise de position qui ne fait pas l’unanimité. Cependant je suis convaincue que c’est la seule acceptable par la communauté des parents. Cela me semble être aussi la position du ministère.

Sujet 4 : la prévention des déséquilibres dans la réussite scolaire et dans  la vie professionnelle future à cause de l’appartenance à un sexe

Aujourd’hui, tout compris,  les femmes gagnent 27% de moins que les hommes quand elles travaillent dans le privé. Alors que toutes les études sérieuses montrent qu’elles ont le même cerveau que les hommes (en moyenne). Par ailleurs, les filles réussissent mieux scolairement jusqu’à la fin du lycée.

Il y a plusieurs raisons à cette énorme différence de salaire :

- les femmes s’occupent plus souvent des enfants et se positionnent plus souvent sur un temps partiel à cause de cela,

- les femmes se dirigent souvent vers des métiers « dits féminins » qui sont moins bien payés, qui permettent moins un déroulement de carrière et qui sont plus sujets à temps partiel,

- les femmes avec un niveau de responsabilité, un diplôme et une ancienneté égaux gagnent 10% de moins que les hommes,

- les femmes à compétence et diplôme égaux ont moins de promotion que les hommes.

La principale cause de ces injustices est liée à des représentations de la société du comportement normal d’une femme et d’un homme, comportement qui provient de l’éducation. C’est ce que les sociologues appellent les « stéréotypes de genre », et que je recommande d'appeler "stéréotypes sexués".

- il est perçu comme normal que les femmes fassent 80% du travail domestique quand les deux parents travaillent,

- de nombreuses jeunes filles s’auto-censurent quand elles sont attirées vers les métiers « dits d’hommes » car elles ne veulent pas transgresser les normes,

- avec un CV strictement identique, la femme est perçue moins capable de tenir un rôle d’expert, comme moins capable de conviction,

- lors qu’une femme défend ses idées comme le fait un homme, elle sera perçue comme agressive.

- une femme sait, en moyenne, beaucoup moins bien qu’un homme repérer les positions qui peuvent se libérer dans l’entreprise et repérer qui il faut convaincre pour se faire coopter,

- une femme a beaucoup moins l’habitude qu’un homme de communiquer sur la qualité de son travail, si elle le fait, elle sera perçue comme vantarde alors qu’un homme peut le faire.

Tout cela crée les inégalités de la société.

Ces informations sont étayées par des études, des témoignages et reconnues par toutes celles et tous ceux qui agissent dans le domaine.

Les stéréotypes interviennent également dans la capacité de réussir une épreuve et un examen. Steele (1995-1997) a appelé ce phénomène la "menace du stéréotype". 

Par exemple, une figure géométrique est donnée à reproduire à des enfants. L’exercice est proposé en disant que c’est une épreuve de dessin, les filles et les garçons réussissent de la même manière. L’exercice est proposé en disant que c’est une épreuve de maths les garçons réussissent mieux. Quand une petite difficulté arrive une fille, qui est sûre que les maths ne sont pas pour elle, va inconsciemment se dire que c’est normal et va être incapable de mobiliser son énergie, un garçon mobilisera son énergie beaucoup mieux. (Voir les travaux de Catherine Thinus-Blanc, Pascal Huguet ou Isabelle Regner en France)

Il s’agit d’un sujet qui dépasse le cadre de l’école, mais pour lequel l’école peut agir.

Que peut faire l’école sur ces inégalités ?

- Inscrire une sensibilisation à l’égalité entre les femmes et les hommes au travail, dans l’enseignement morale et laïque, en se basant sur ces chiffres,

-  Mettre en place une stratégie ayant pour but une répartition plus équilibrée des filles et des garçons dans les différentes filières,

-  Obtenir des éditeurs de manuels scolaires une représentation équilibrée des femmes et des hommes  dans la société et dans le milieu professionnel

- Former et accompagner les enseignants pour qu’ils évitent de renforcer les représentations fausses sur les  filles-garçons dans leur pratique quotidienne de la classe.

Pour le premier item, je propose la recommandation 8. Pour les autres, je vais développer un paragraphe.

Recommandation 8: Mettre dans le programme de l’enseignement moral et civique une sensibilisation aux inégalités entre les femmes et les hommes au travail.

Depuis, plusieurs années, l’éducation nationale publie des statistiques sexuées sur l’orientation et sur la réussite aux examens de très bonne qualité.

Recommandation 8bis: Pérenniser, voire approfondir, l’établissement et la publication de statistiques sexuées pour ce qui est mesurable et en lien avec la réussite scolaire ou l’orientation professionnelle.

L’égalité fille-garçons prise en compte dans l’orientation

Ce sujet est dans la convention CEDAW rédigée en 1979, article 10 alinéa a.

L’article 47 de la loi de la refondation de l’école indique que l’orientation favorise la représentation équilibrée entre les femmes et les hommes parmi les filières de formation.

Et je n’ai rien à ajouter par rapport à ce qui a été écrit dans l’annexe de la loi.

« Il s’agit de faire l’orientation – que ce soit vers l’apprentissage ou vers une filière technologique ou générale – un choix réfléchi et positif et non une étape où l’élève est passif, déterminée uniquement par ses résultats au collège et les stéréotypes de genre. L’information délivrée en matière d’orientation s’attache donc particulièrement à lutter contre les représentations préconçues et sexuées des métiers. »

Puis plus loin :« Déterminant dans la construction de l'orientation de tous les élèves, qui doivent être informés et éclairés tout au long de leurs études secondaires sur les métiers, sur les formations qui y mènent et sur les entreprises dans lesquelles ils s'exercent, un nouveau parcours de découverte du monde économique et professionnel, mis en place à partir de la rentrée 2015, s'adressera à tous et trouvera sa place dans le tronc commun de formation de la sixième à la troisième. »

Il faut que ce qui est prévu soit mis en place. Je suis assez optimiste car il y a une attention sur le sujet à l’ONISEP et une volonté forte du ministère des droits des femmes pour ce thème qui ne demande qu’une attention soutenue.  Toutefois, l'expérience montre que sans un pilotage dans tous les lieux de production de document ou autres medias que "le naturel revient au galop".

Recommandation 8ter : Rappeler régulièrement et systématiquement aux producteurs de contenu pour l'orientation du rôle des descriptions stéréotypées dans les inégalités entre les filles et les garçons, de la nécessité de former les personnes qui sont dans le processus de production et de la vérification systématique de tous les documents avant leur impression ou mise en ligne.

Personnellement, je propose en 6ème et en 5ème un cours structuré sur le monde économique par domaine, du type : Hôpital, médecine de ville, usine, logistique de transport, commerce, artisanat, réalisation d’un quotidien, réalisation d’un film, etc.. Les métiers sont présentés comme tous aussi importants dans la production du bien ou du service, et ils sont exempts  de représentations stéréotypées qui feraient croire qu’il y a des métiers pour les femmes et des métiers pour les hommes et que les postes de direction ou d’experts sont réservés aux mâles de type caucasien.

L’important est de mettre en place une relecture systématique de tous les documents et vidéos produites car, mêmes les personnes sensibilisées, ont tendance à reproduire inconsciemment dans leur choix les représentations de la société.

Les personnes chargées d’accompagner les jeunes dans leur parcours d’orientation doivent avoir, bien entendu, reçu une formation sur le rôle des stéréotypes (de tout type) dans l’orientation.

Les entreprises qui collaborent en permettant à leurs jeunes employé-e-s de venir présenter leur métier sur leur temps de travail, font attention à cette représentation équlibrée de leurs ambassadrices et ambassadeurs.

Pour des raisons que je pense non légitimes, l'éducation nationale refuse de reconnaître les difficultés particulières à l'orientation des filles et des garçons dans les fillières courtes. L'autocensure était visible dans le rapport l'inspection générale sur l'égalité entre les filles et les garçons déjà citées plus haut. Comme ces difficultés demandent une énergie et des moyens, il est indispensable de les reconnaître pour pouvoir les traiter et les faire disparaître.

Recommandation 9 : Etablir et traiter au sein de l'éducation nationale et en liaison avec les régions, les problématiques spécifiques de l'accueil des jeunes filles et des jeunes hommes dans les filières où elles ou ils sont très minoritaires.

Les jeunes hommes dans ce cas sont, en général, très bien accueillis par leurs camarades femmes dans les formations. Par contre, les représentations de la société alimentent une suspicion d'homosexualité. A l'exception notable du domaine de la petite enfance, ils n'ont aucun mal à trouver un stage. Pour la petite enfance, le point de blocage est lié aux représentations des parents.

Les jeunes femmes, par contre, peuvent être, très mal accueillies dans les lieux où les adultes (formateurs, encadrants) n'ont pas eu de sensibilisation pour faciliter leur intégration. En effet, certains jeunes garçons perçoivent comme une transgression que des filles aillent dans "leur territoire" et peuvent être très durs. Par ailleurs, les jeunes femmes ont parfois du mal à trouver un stage :  Dans les petites structures, la femme du patron ne préfère pas. Dans les entreprises, il y a souvent des problèmes de locaux pour se changer et se mettre en bleu de travail. Il existe des fonds pour subventionner l'adaptation des locaux et la création d'un vestiaire femme, mais c'est compliqué juste pour un stage. Il faut un accompagnement organisé au niveau de la Région pour convaincre les employeurs de s'organiser pour l'accueil des femmes : par l'installation d'un vestiaire femme, par la formation des encadrants à l'accueil de jeunes filles dans un milieu masculin.

La suppression des représentations stéréotypées des femmes et des hommes dans les manuels scolaires

Ce sujet est dans la convention CEDAW, article 10 alinéa c.

Il s’agit d’un enjeu majeur pour lequel il n’y a pas de solution. La difficulté est que les éditeurs ont la contrainte de réaliser les manuels dans des délais impossibles et prennent des risques financiers très importants. Il est totalement impossible de faire un contrôle a priori, ni même de faire une évaluation sur la prise en compte d’une représentation égalitaire des femmes et des garçons dans un manuel avant la date où les équipes éducatives choisissent le manuel, pour des raisons de délais.

Par ailleurs, le Centre Hubertine Auclert (centre de ressources de la région Ile-de-France pour l’égalité entre les Femmes et les Hommes) a fait récemment plusieurs études sur des manuels d’histoire, de maths et de littérature, aucun manuel  ne méritait un satisfecit. Un encouragement a été donné à ceux qui avaient fait le plus d’efforts, mais ils étaient très loin du niveau « acceptable ».

C’est possible, si les éditeurs préparent en amont  une banque d’image et une bibliographie égalitaire, si les auteurs et les relecteurs sont formés pour détecter les stéréotypes, et si les éditeurs sont convaincus que leur manuel se vendra mieux s’ils font cet effort.

Il y a deux types de problématiques :

-  celles des livres d’histoire et de littérature où il faut que le sujet soit pris en compte au moment de la conception des programmes,

- ceux des livres de lecture, de maths, de physique où il s’agit uniquement d’une volonté de l’éditeur. 

Recommandation 10 : Faire une priorité de la suppression des stéréotypes liés au sexe dans les manuels scolaires lors du renouvellement des manuels du primaire et du collège à la rentrée 2015.

La question de pérennisation se posera dans un deuxième temps. Aujourd’hui, je n’ai pas la conviction que la solution ait été trouvée pour ce sujet, ni que les moyens nécessaires ont été mis pour résoudre le problème. Pourtant, il s’agit d’un levier fondamental, un sujet sur lequel l’échec serait inexcusable.

La limitation du renforcement des stéréotypes dans la pratique quotidienne de la classe

Ce sujet est aussi  dans la convention CEDAW, article 10 alinéa c.

C’est un sujet pour lequel, je recommande plus que, pour tous les autres, le pragmatisme, et la prise en compte de ce que vit chacun des enseignants dans le contexte où il enseigne, ainsi que  le niveau d’implantation des activistes de « l’intolérance pour tous ».

Nous n’arriverons à rien en ayant une communication agressive vers les enseignants, ni en alimentant des polémiques avec les parents des élèves.

D’autant plus, que même les personnes informées et motivées sur le sujet, inconsciemment, contribuent aux renforcements de ces représentations liées aux sexes.

Le premier défi est que tous les membres de la communauté éducative aient la compréhension du rôle de ces représentations dans des injustices concernant les filles et les garçons, qu'ils aient intériorisé les enjeux d’agir sur les représentations liées à ces injustices (et uniquement celles-là). En effet, les garçons sont plus souvent en échec scolaire et plus souvent décrocheurs. La menace du stéréotype joue en défaveur des filles dans les examens les plus sélectifs.

Il convient de dialoguer, développer une compréhension commune et former les professionnels. Les points suivant sont à prendre en compte :

- développement d’une compréhension commune de la problématique avec les fédérations de parents d’élèves, y compris (et surtout) celles qui ne se positionnent pas à gauche,

- formation initiale par l’intermédiaire des ESPE (Ecole Supérieur du Professorat et de l’éducation),

- sensibilisation de l’encadrement supérieur de l’éducation nationale (par exemple, une demi-heure à une heure couplée avec une réunion),

- formation continue des enseignants et de l’encadrement l’éducation nationale. Celui-ci, peut-être fait, par exemple, via une formation sur internet à disposition du personnel de l’éducation.

Jusqu’à maintenant, quand ce thème est proposé en formation continue, les formations sont, dans la plupart des cas, annulées pour cause de « nombre d’inscrits insuffisant ».

Le principal risque est le manque de pertinence des actes de sensibilisation ou de formation.  Ce sont des sujets compliqués. Les communications qui intéressent les personnes très impliquées sur le sujet sont quasiment toujours incomprises de ceux qui découvrent le sujet et peuvent même provoquer un rejet. Il convient, dans un premier temps, d’être centré sur les injustices réellement perçues comme telles par les personnes auxquelles on s’adresse et communiquer des éléments factuels qui entraînent une prise de conscience.

En particulier, le grand public ne connait pas le mécanisme des stéréotypes. Sans démonstration, ils ne voient pas les conséquences. Par exemple, quand il y a des protestations de féministes parce dans d’un documentaire tous les experts sont des hommes, les personnes mises en cause pensent sincèrement que les réactions  des féministes sont inappropriées et excessives. Il convient de l’expliciter le mécanisme d’autocensure lié aux stéréotypes, chaque fois que l’on s’adresse à une population de non-initiés.

En particulier, la notion de « genre »  a été galvaudée et entraîne des confusions dans le grand public.  Sans nier la richesse de ce concept pour les études sociologiques, il me semble raisonnable de s’en passer pour la communication vers le grand public.

De la même manière, les enfants qui naissent avec une ambiguïté de sexes sont de 1/5000. Il est tout à fait compréhensible de percevoir la difficulté de ces enfants qui sont nés ni fille ni garçon, ou plutôt à la fois fille et garçon, de se positionner dans la société qui est catégorisée en femmes et en hommes. La société doit mettre les moyens pour aider la construction psychologique de ces jeunes qui sont, aujourd'hui, souvent détectés à la naissance. Les adultes qui aident les enfants quand ils ont des difficultés avec la sexualité doivent être informés sur ce sujet. C'est une vraie question de savoir s'il faut mieux leur attribuer un sexe en fonction des envies des parents, ou non. Cependant leur problème concerne 0,02% de la population et n’est pas directement reliée aux discriminations que subissent les femmes.

En effet,  les études fondamentales sur le genre qui sont à l’intersection de la biologie, de la sociologie et de la psychologie sont passionnantes. Je ne connais pas assez le sujet, mais je suis sure qu’il y a plusieurs chercheuses en pointe dont il faut encourager les travaux pour valoriser la France sur la recherche mondiale et faire avancer la science. Seulement, un grand nombre de ces chercheuses sont sur un aspect pointu de ce domaine, et ne sont pas les plus à même à communiquer vers le grand public, de la manière la plus juste et la plus opérationnelle, pour être comprises sur ce sujet complexe.

Recommandation 11 : Accompagner et réguler la mise en place des formations et des sensibilisations sur l’égalité entre les filles et les garçons, de manière à obtenir un haut niveau de pertinence. Cet accompagnement doit être fait par des personnes très qualifiées pour la communication sur les sujets complexes et pour  l’animation d’équipe en dehors de toute hiérarchie,

 Les risques de dérives sont nombreux:

- le risque de ne pas être compris, car il est indispensable de prendre en compte le niveau de connaissance du  sujet par public et parfois la culture du public auquel on s'adresse,

- le risque d' interférer avec des représentations d'estime de soi des enseignants car on remet en cause des pratiques habituelles,

-  le risque de mécompréhension des parents à cause de représentations fausses sur l’encouragement à l’homosexualité et/ou la croyance d’un complot autour de la "théorie" du genre,

Aujourd’hui, les injustices dues aux représentations stéréotypées de la société et l’importance pour l’avenir des garçons et des filles de prendre en compte ces représentations dans les pratiques pédagogiques sont insuffisamment perçues par la communauté éducative. Grâce à la formation dans les ESPE et aux différentes actions, cela ne sera plus le cas d’ici quelques années.

L’enseignant a de nombreuses missions et gère son énergie en fonction de sa perception des priorités. Il y a une nécessité de changer le pilotage de nombreux services académiques et le pilotage de nombreux établissements. Dans de nombreuses situations, les enseignants ont des consignes impossibles à mettre en œuvre et s’ils cherchent un soutien, il leur est répondu « si tu n’y arrives pas, tu es un mauvais enseignant ». Alors ils se taisent et font au mieux dans les contraintes que le système Education Nationale leur donne. 

L’éducation nationale est en train de changer. En attendant, le pragmatisme doit prévaloir. Il n’est pas possible de s’interroger sur sa manière de solliciter les filles et les garçons dans une salle de classe quand la priorité est d’arriver à faire son cours et qu'on n'a pas un soutien adapté à la difficulté rencontrée.

Recommandation 12 : Faire respecter la liberté pédagogique de l’enseignant sur ce sujet, comme sur tous les autres.  

Si les enjeux sont compris, si les mécanismes psychologiques de l’autocensure ou du découragement sont connus, l’enseignant naturellement agira pour aider le jeune garçon et la jeune fille à améliorer sa confiance en lui ou en elle.

Conclusion

L’éducation nationale française est une des plus inefficaces de l’OCDE. Une des raisons est la vision bureaucratique de son organisation. Alors qu’il aurait fallu sensibiliser les établissements et les enseignants aux enjeux, de manière à ce que le sujet soit intégré dans les préoccupations et donc pris en compte dans les pratiques journalières, on avait envoyé une série de recommandations qui se noyaient dans des centaines d’autres.

Quand une personne de l’établissement était motivée, elle faisait venir des bénévoles d’une association pour une action de sensibilisation.  Le chef d’établissement était généralement d’accord, car cela remplissait une ligne dans le bilan de l’établissement.

Aussi, depuis 30 ans, les actions provenaient de l’énergie de quelques personnes motivées et les actions s’arrêtaient au départ de ces personnes.

Aujourd’hui, même si ce n’est pas gagné et il y a des chausse-trapes, la volonté est là, portée par le ministère des droits des femmes, et la stratégie d’y arriver semble pertinente. 

Les deux actions les plus complexes, et dont l'enjeu est le plus fort, sont :

- la suppression des stéréotypes dans la manuel scolaire (recommandation 10)

- la pertinence des formations et des sensibilisations auprès de la communauté éducative (recommandation 11).  

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