Comprendre la réforme du collège, ses enjeux et ses freins

Ce billet très long est construit pour que quelqu’un qui découvre le sujet comprenne la problématique complexe. (Le pdf est disponible pour être téléchargé à la fin du billet, mais uniquement pour les abonnés Mediapart).

La partie la plus originale, celle qui ne se retrouve dans aucun autre écrit, est le chapitre 6, intitulé « les causes réelles des réticences des enseignants ».

Les réticences analysées et explicitées sont les suivantes :

-          La première réticence est liée au ras-le-bol que le ministère les prenne pour des imbéciles.

-          La deuxième réticence est liée l’incapacité du ministère à prendre en compte les expériences passées.

-          La troisième réticence provient que les enseignants, dans leur majorité, ne voient pas en quoi la réforme va résoudre les problèmes du collège.

-          La quatrième réticence concerne les programmes qui sont dans une autre logique que ceux qu’ils ont l’habitude d’utiliser.

La conclusion est optimiste. Le sujet a été bien balisé. Les enjeux sont vitaux pour la nation. Avec le dialogue et la prise en compte des réticences des enseignants, les premiers concernés, l’intérêt général va triompher.

 

1 - LES FONDATIONS

Grâce à un énorme travail de fond, les stratèges de la refondation de l’école sont arrivés à ce que la quasi-totalité des courants impliqués dans l’éducation, les organisations ayant pignon sur rue, les grandes voix de l’éducation liés à la gauche, les parlementaires de droite comme de gauche impliqués dans le processus s’accordent sur une même vision de ce que à quoi sert la scolarité obligatoire, celle qui s’arrête en fin de collège.

Voici le texte, il est dans l’annexe du décret du 31 mars 2015 (1). Il s’agit d’objectifs très ambitieux.

[La scolarité obligatoire] donne aux élèves une culture commune, fondée sur les connaissances et compétences indispensables, qui leur permettra

-           de s'épanouir personnellement,

-          de développer leur sociabilité,

-          de réussir la suite de leur parcours de formation,

-          de s'insérer dans la société où ils vivront et

-          de participer, comme citoyens, à son évolution.

Certains réactionnaires se complaisant dans la critique sans fondement ou dans le populisme assumé, ont été laissés de côté. Cependant, une énergie importante a été déployée pour associer les alliés habituels du Parti Socialiste, y compris et surtout, ceux qui s’étaient fourvoyés dans des analyses inexactes et simplistes qui ont longtemps fait partie des freins rédhibitoires à l’évolution de l’école pour une meilleure efficacité (comme l’étaient les théories inexactes et simplistes de la droite). Il y a eu un changement de paradigme visible chez plusieurs de ces alliés habituels, de nombreuses vérités toutes faites ont été abandonnées, une à une. (Pas toutes, mais on y est presque).

Il s’agit d’un travail remarquable, invisible pour les non-initiés, que je salue. Aucune refondation ne peut réussir sans une clarification des finalités, communes, non ambigües et appropriées par les principaux acteurs et par une masse critique de ceux qui sont concernés. C’est ce qui permet de converger quand il y a des désaccords sur les détails pendant la mise en place.

Parce que les comparaisons internationales des systèmes éducatifs montraient que c’était, sans aucun doute, la seule solution réellement efficace, le premier cercle des personnes impliquées se sont mises d’accord sur les principes structurants suivants :

-          La scolarité obligatoire reste à 16 ans.

-          Le collège doit être un collège unique, mais pas uniforme et organisé pour faire progresser tous les élèves, dans les buts de

  •  leur donner les connaissances et compétences utiles pour leur vie future et
  • de créer une culture commune chez ceux qui sont passés par l’école de la République.

-          Après le collège, le jeune choisit son parcours parmi les possibilités qui lui sont offertes, en fonction de ses acquis, de sa volonté à faire des efforts pour réussir et de son projet de vie, dans une perspective de formation tout le long de sa vie.

Cela n’a pas été facile. La gauche revendicative niait, tant la réalité des systèmes éducatifs internationaux, que les connaissances des sciences cognitives sur les étapes de maturité de l’homo sapiens sapiens et poussait vers une scolarité obligatoire à 18 ans. La droite discriminante souhaitait des pré-orientations le plus tôt possibles pour ceux qui n’ont pas les acquis, oubliant que les rythmes d’apprentissage ne sont pas homogènes, et beaucoup d’enfants se débloquent à un moment de leur scolarité, en particulier les surdoués de profil complexe pour reprendre la terminologie de Fanny Nusbaum, Dominic Sappey-Marinier et Olivier Revo. (Mon deuxième fils qui a deux diplômes bac+5 de bon niveau dont un Master aux Etats-Unis, n’aurait jamais réussi un examen d’entrée en 6ème).

Pour l’après-collège, le consensus n’est solide que dans le premier cercle. Dans le deuxième cercle, il y encore des gens qui nient qu’il est impossible, après la 2nde  et dans la même classe, à la fois, de faire rattraper des lacunes en lecture et expression incrustées depuis la fin de CE2 et de donner les compétences et connaissances nécessaires pour faire des hautes études littéraires.  Les plus virulents sont liés à la gauche revendicative. Mais ce refus de voir est, encore relativement partagé parmi ceux qui se nomment les « progressistes » et que, par provocations, je nommais dans mes précédents billets « paléomodernistes consensuels ». Ces personnes et groupes d’intérêt (intellectuels, syndicats, associations) sont plus ou moins liées au Parti Socialiste ou à EELV et ont eu longtemps la conviction que l’amélioration de l’école se ferait par la mise en place de nouvelles pédagogies « plus efficaces car modernes » (d’où paléomoderniste car « le moderne est forcément plus efficace » est considéré comme une croyance fausse depuis les années 1980). Ils ont pris l’habitude de se concerter pour établir des consensus sur la solution qui peut sauver l’école (d’où consensuels). Cette mouvance responsable de certains excès passés a su évoluer vers une vision plus pragmatique, et parmi eux se trouvent les acteurs les plus constructifs de l’amélioration de l’école. Cependant, il y a des personnes qui se sont trop mouillées dans la vente du « zéro sélection dans le parcours secondaires et universitaires » pour revenir en arrière, y compris devant les preuves indéniables du caractère profondément discriminant socialement de cette doctrine.

Un deuxième changement s’est fait aussi assez récemment sur la manière de voir la gouvernance du système Education nationale. Nous sommes passés d’une vision tayloriste, à une vision dite organique de la gouvernance. Ceux qui concevaient les réformes de l’éducation nationale, auparavant, voyaient les enseignants comme des comme des opérateurs dont la mission est d’appliquer avec diligence, les décisions prises à mille lieues des réalités du terrain. Or, en éducation, cette façon de voir est inopérante. En effet, toutes les situations sont différentes (nombre d’enfants, nombre de perturbateurs, capacité d’aider des parents, phénomènes de groupes oppressifs ou non, niveau acquis des enfants, enfants avec des difficultés d’apprentissage particulières). Il est totalement impossible de trouver un mode opératoire générique qu’il suffirait d’appliquer. Il faut considérer l’enseignant comme un expert de haut niveau qui met en place des stratégies d’action pour faire progresser toute la classe en générale, et chaque enfant en particulier. Le système Education nationale ne doit pas être centré sur l’élève, mais sur l’enseignant à qui on donne les moyens de faire progresser chaque élève. Le résultat mesuré est la progression des élèves.

2 - LA PROBLEMATIQUE DU COLLEGE

Les chiffres concernant le collège ne sont plus contestés. « A la fin du CM2, 12% des élèves ne maîtrisent pas les compétences de bases en Français, 9% dans le même cas en mathématiques. A la fin de la 3ème, ces chiffres passent à 25%en Français et 13% en mathématiques. » L’enseignement de la scolarité obligatoire en France est un des plus inefficace de l’OCDE si on met en balance l’argent dépensé et le résultat.

Un enfant qui arrive aujourd’hui, en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression ne reçoit pas une aide efficace pour acquérir ces fondamentaux et se retrouve à partir de la 4ème, dans toutes les matières, devant des devoirs que, quels que soient ses efforts, il ne peut pas réussir. Il finit en fin de 3ème avec un niveau extrêmement faible et une estime de soi détruite avant d’être orienté via un logiciel aveugle vers un métier qu’il n’a pas vraiment choisi.

La raison intrinsèque de ce désastre est connue : Le système Education Nationale donne aux enseignants une mission infaisable, tout en étant dans le déni sur ce fait. Il n’est pas possible d’à la fois de finir des programmes trop lourds, préparer les jeunes pour le brevet des collèges et de faire travailler les fondamentaux d’expression aux élèves en phase de découragement avancé. Ce constat n’est pas nouveau : il est quasiment identique depuis les années 1980. (2)

Aussi, les enseignants font  « au mieux » dans le cadre d’action auquel ils ont droit, dans le système de représentation des causes de la difficulté qui est le leur, pour aider les jeunes à progresser. Le mieux culturellement admis parmi les enseignants est de faire le programme et la préparation aux exercices du brevet, en aidant au mieux tout le monde, en sachant pertinemment que les plus en difficultés ne s’en sortiront pas, sauf s’ils ont de l’aide par ailleurs. D’autant plus que, jusqu’à une période très récente, les enseignants n’étaient pas formés pour comprendre les blocages dans les apprentissages dus aux différences cognitifs des enfants (dys, tendance autistique, déficience de la mémoire auditive, surdoués à profil complexe, ..).

Les membres de la plus haute hiérarchie de l’Education nationale (Inspection générale et Direction de l’Enseignement Scolaire) sont, au moins depuis 20 ans, culturellement dans le déni. Certains ont une analyse très fine et très juste de la situation, mais ils se gardent bien de la partager officiellement. Cette transgression serait fatale à leurs possibilités d’action. Il y a donc provenant des hautes sphères, une langue de bois déconnectée des réalités, qu’il est interdit de contredire officiellement, vis-à-vis de la hiérarchie et vis-à-vis des parents, parfois même en salle de profs quand des personnes liées à des syndicats y veillent.

La haute hiérarchie avait repris les théories selon lesquelles il faut protéger l’enfant des agressions de l’enseignant présumé malveillant. (3) A tel point que dans certains établissements, la parole de l’enfant est devenue supérieure à celle de l’enseignant. Les consignes pour aider à la tenue de classe étaient de véritables entraves à la bonne gestion du climat scolaire, comme le montre les commentaires d’un article du café pédagogique « le scandale des exclusions de cours » (4). Ces discours-là n’ont plus cours, mais depuis moins de 6 mois.

Les études sérieuses montrent depuis longtemps, que l’enseignement le plus efficace est l’enseignement explicite où on apprend les concepts et notions progressivement avec un enseignant qui vérifie avec bienveillance qu’elles sont bien apprises et recommence au besoin par une autre approche si ce n’est pas le cas. Malgré cela la haute hiérarchie n’a jamais complètement abandonné les doctrines où le môme en faisant des projets retrouve seul les concepts que les esprits les plus structurés ont mis des siècles à stabiliser (5). Les programmes de 2008 sont dans cet esprit dans beaucoup de matières. Les attentes sur les postures que l’enseignant devrait avoir lors des inspections ne sont pas forcément en lien avec l’efficacité de l’enseignement.

La situation dépend du chef d’établissement, du DASEN et inspecteurs locaux, de leur capacité à être pragmatiques et à faire filtre. Mais, dans certains cas, la situation est bien pesante et les enseignants doivent se débrouiller avec les injonctions contradictoires. Ils font au mieux avec un dévouement impressionnant. Chacun a des pratiques dans le secret de sa classe, un peu en désaccord avec l’orthodoxie officielle, mais bien plus efficaces.  Pour comprendre, il faut lire les 33 épisodes du Journal d’un prof débutant sur le point.fr (6).

Les problèmes du collège sont :

-          Que les enseignants n’ont pas les moyens de faire progresser les élèves qui n’ont pas acquis les fondamentaux de la lecture, de l’expression au point d’être coulés (temps à consacrer insuffisant et manque de formation sur les méthodes d’apprentissages de la lecture et de l’expression à un élève en difficulté),

-           Qu’à partir de la 4ème les élèves ayant de fortes lacunes sont, dans toutes les matières, devant des contrôles que, quels que soient leurs efforts, ils ne peuvent pas réussir. Le jour où ils décident de s’investir dans l’effort scolaire, elle ou il va passer du temps pour apprendre la leçon et s’appliquer sur le devoir, la note ne va pas bouger, voire diminuer. (C’est cela qui explique la perte de confiance en soi des élèves français.)

-          Qu’avec la suppression du redoublement et les consignes « bisounours » sur les sanctions, les enseignants n’ont plus de moyens pour inciter les jeunes à faire des efforts.  Or pour faire réussir, il faut être exigeant et bienveillant. Les enseignants n’ont parfois plus les moyens d’être exigeants.

-          Que les enseignants sont obligés d'utiliser la langue de bois officielle, « nous aidons tous les élèves à progresser ». Or, leur mission étant infaisable, par pragmatisme, les enseignants sont obligés d’aider insuffisamment les plus en difficulté pour qu’ils aient une chance de s’en sortir (sauf quelques cas particuliers).

-          En milieu prioritaire, les élèves ont l’impression qu’on leur ment sur l’égalité des chances, l’accès aux études et à l’emploi, d’où des attitudes de rejet de l’école. Et, je pense qu’ils ont parfaitement raison. Nous mentons sur l’efficacité de l’accompagnement qui leur est donné. Nous explicitons insuffisamment les implicites. Les règles officielles conseillées pour réussir son orientation étaient, jusqu’à il y a peu de temps, fausses. C’est bien cela qui crée le repli vers une identité d’islam intégriste et son corollaire, la montée de l’extrême droite.

La langue de bois officielle pour expliquer l’inefficacité du collège était que les notes traumatisent les enfants et que les enseignants ne savaient pas intéresser les élèves. C’était donc de leur faute s’ils sont dissipés. Les deux raisons sont évidemment fausses.

Voici deux extraits du rapport d’information de la mission sur la politique d’éducation prioritaire, rédigée conjointement par l’Education nationale et  le secrétariat général pour la modernisation de l’action public (SMAP) présenté le 23 juillet 2013 à l’Education nationale (7) : « Les jeunes sont rassurés par une école qui dit ce qu’elle attend, qui montre ce qu’il faut faire et qui étaye les démarches d’apprentissage avec bienveillance. » page 12 §1.5.  « Tout montre que les enseignants qui réussissent dans ces écoles et ces collèges ont pour leurs élèves de l’ambition. Confrontés au manque de motivation, ils ne cèdent pas sur le niveau d’exigence mais mettent en place des feed- back réguliers et des aides pour permettre aux élèves d’atteindre des acquis ambitieux et solide ». page33.

3 - LE CONTENU DE LA REFORME DU COLLEGE

Comme je l’ai déjà écrit, il y a eu un large consensus des associations, syndicats, politique et membre de la société civile, sur la place du collège dans le parcours de l’élève qui a été inscrit dans le socle de connaissance, de compétence et de culture. (1)

[La scolarité obligatoire] donne aux élèves une culture commune, fondée sur les connaissances et compétences indispensables, qui leur permettra de s'épanouir personnellement, de développer leur sociabilité, de réussir la suite de leur parcours de formation, de s'insérer dans la société où ils vivront et de participer, comme citoyens, à son évolution.

Le socle contient cinq domaines de formation qui définissent les grands enjeux de formation durant la scolarité obligatoire :

« 1° Les langages pour penser et communiquer : ce domaine vise l'apprentissage de la langue française, des langues étrangères et, le cas échéant, régionales, des langages scientifiques, des langages informatiques et des médias ainsi que des langages des arts et du corps ;

« 2° Les méthodes et outils pour apprendre : ce domaine vise un enseignement explicite des moyens d'accès à l'information et à la documentation, des outils numériques, de la conduite de projets individuels et collectifs ainsi que de l'organisation des apprentissages ;

« 3° La formation de la personne et du citoyen : ce domaine vise un apprentissage de la vie en société, de l'action collective et de la citoyenneté, par une formation morale et civique respectueuse des choix personnels et des responsabilités individuelles ;

« 4° Les systèmes naturels et les systèmes techniques : ce domaine est centré sur l'approche scientifique et technique de la Terre et de l'Univers ; il vise à développer la curiosité, le sens de l'observation, la capacité à résoudre des problèmes ;

« 5° Les représentations du monde et l'activité humaine : ce domaine est consacré à la compréhension des sociétés dans le temps et dans l'espace, à l'interprétation de leurs productions culturelles et à la connaissance du monde social contemporain.»

Ce sont les compétences et connaissances que doivent acquérir chaque élève. A part le domaine 4 qui me semble trop tirer par la doctrine du môme qui retrouve seul les concepts que les esprits les plus structurés ont mis plusieurs siècles à stabiliser, je trouve ce socle tout à fait pertinent. En science, il faut apprendre les concepts de manière structurée avant de les utiliser. En technologique, il faut comprendre les organisations industrielles réelles avec leurs installations et machines, pour pouvoir les adapter à d’autres contextes en les optimisant. Je conseille à ceux qui en doutent d’aller au musée de technologie de Berlin.

Cette réforme demande :

-           de diminuer les connaissances obligatoires dans les programmes pour que les enseignants aient le temps d’aider chacun à progresser,

-          de transmettre des compétences, voir certaines connaissances qui ne sont pas liés à une discipline, comme les outils pour apprendre ou l’apprentissage des règles de la société.

La réforme a deux facettes :

-          Le changement d’organisation du collège qui a déjà validé par les instances de décision,

-          Les nouveaux programmes, qui sont au stade de projet soumis à consultation.

Les mécontentements portent sur l’une, l’autre et les deux facettes. Ceux sur les programmes n’ont, a priori, pas lieu d’être car la ministre et le président du Conseil Supérieur du Programme ont indiqué qu’ils seront réécrits pour être plus lisibles et pour prendre en compte les remarques des enseignants. Cependant, n’étant pas assez cadrés, ces programmes ont, à mon avis, un rôle non négligeable dans la montée de l’inquiétude des enseignants.

4 - LE CHANGEMENT D’ORGANISATION PREVU

Les principes du nouveau collège ont été présentés le 11 mars 2015 et validé par le conseil supérieur de l’éducation (CSE) le 10 avril 2015 (51 voix pour, 25 contre, 1 abstention). Il sera effectif  à la rentrée 2016. Les informations sont disponibles sur le site du ministère de l’Education nationale. « Mieux apprendre pour mieux réussir ».(8)

Les grandes lignes du nouveau collège sont :

-          Les horaires disciplinaires sont identiques à ce qui existe actuellement pour toutes les matières sauf les langues (voir plus loin),

-          20% des horaires disciplinaires seront dédiés à des activités qui permettront à l’élève de récupérer ses lacunes sur les fondamentaux et qui permettront d’acquérir les compétences transversales (travail en équipe, compétence numérique, expression orale, etc..)

  • Dont 3 heures d’accompagnement personnalisé pour tous les élèves en 6ème qui se fera par groupe de niveau,
  • Dont 1 heures d’accompagnement personnalisé pour les élèves de la 5ème à la 3ème.
  • Dont des enseignements pratiques interdisciplinaires à partir de la 5ème (EPI) qui sont des réalisations concrètes individuelles et collectives pour conduire les élèves à mieux comprendre et maîtriser les savoirs.

-          Les 6 enseignements pratiques interdisciplinaires doivent être traités parmi les 8 thèmes proposés (2 par an de la 5ème à la 3ème)

-          Tous les élèves auront une langue vivante 2 dès la 5ème (à la place de la 4ème).

-          Les élèves qui ont une autre langue que l’anglais en primaire, commenceront l’anglais en 6ème avec un horaire renforcé.

-          L’option Latin sera possible en enseignement complémentaire entre la 5ème et la 3ème  (Les heures seront prises dans l’enveloppe horaire globale donnée à l’établissement).

-          4000 postes équivalents temps plein d’enseignants seront créés, de manière à pouvoir donner plus de moyens pour les petits groupes.

-          Une attention particulière est donnée à l’environnement nécessaire pour une bonne disponibilité à l’assimilation des apprentissages (Construire l'emploi du temps autour des élèves : 1 h 30 de pause méridienne, Systématiser des moments forts dans l’établissement, Renforcer la démocratie scolaire, Mieux associer les parents, Améliorer le climat scolaire).

Plusieurs mesures sont prévues pour éviter la ghettoïsation des collèges qui s’est accentuée avec l’assouplissement de la carte scolaire, mis en place pendant le précédent quinquennat. 

Les 8 thèmes possible pour les Enseignement pratiques interdisciplinaire ou EPI sont (développement durable ; sciences et société ; corps, santé et sécurité ; information, communication, citoyenneté ; culture et création artistiques ; monde économique et professionnel ; langues et cultures de l’Antiquité ; langues et cultures régionales et étrangères)

5 - LES ACTIONS DE COMMUNICATION ET DE LOBBYING VUES DANS LES MEDIAS

La ministre doit combattre par l’écoute et la communication sur deux fronts :

-          Les croyances de l’opinion publique. Cette communication qui porte sur l’occupation des medias, la proposition de thème de débats dans le but de faire adhérer à la réforme, et à la réponse aux différentes intox,

-          les réticences réelles des enseignants. Il convient de comprendre les causes réelles de ces réticences et en tenir compte, en donnant les informations qui rassurent, en modifiant certains aspects de la réforme si nécessaires (ce que je pense), en accompagnant les changements de valeurs personnelles qui impactent fréquemment l’estime de soi

Les deux sont aussi importants et demandent de développer des stratégies différentes. Les argumentaires pertinents pour l’un des fronts, peuvent être désastreux pour l’autre front.

Il faut savoir que ce que les syndicats mettent en avant dans les négociations n’est quasiment jamais en correspondance avec les réelles inquiétudes des enseignants. C’est une méthode pour faire monter la pression. Il  ne faut pas que la « direction » réponde aux vraies inquiétudes de manière à avoir le plus de mécontents possibles et donc obtenir plus d’avantages acquis. N’oublions pas qu’il y a eu 60% d’abstentions parmi les enseignants aux dernières élections professionnelles.

Par ailleurs, la quasi-totalité des journalistes n’ont pas le temps de développer une compréhension des problématiques. Aussi, ils font avec ce qu’ils sous la main : communiqués de presse du ministère, ou de différents lobbyings. Les rédacteurs en chef ont souvent pour premier objectif de faire de l’audience ou vendre du papier. Certains journaux ont une ligne éditoriale qu’ils superposent. Nous nous rappelons l’emballement des journaux autour de prétendus dysfonctionnements généralisés lors de la mise en place des nouveaux rythmes scolaires, alors que les dysfonctionnements ne concernaient qu’un très faible pourcentage des établissements. Il n’y en avait pas plus que ceux qui sont inhérents à tout changement d’organisation.

Aussi, les médias se sont enflammés sur des points de détails portés par des lobbyistes, qui ne sont pas vraiment représentatifs du sujet, ou des fantasmes sans justification comme « le nivellement par le bas ». Je décerne la palme de l’opportunisme malvenu au journal Marianne du 1er mai 2015 qui titre « Ecole – Le massacre des Innocents » et dont les articles du dossier sont d’un incroyable vide au niveau de l’argumentaire. Je ne connais pas l’impact sur les ventes, mais nous ne pouvons pas dire que cela a fait avancer la cause des enfants en détresse au collège. Au moins, sur moi, cela a marché, puisque j’ai acheté le numéro.

L’enseignement de l’Allemand est un faux problème. Au moment de l’annonce de la réforme, il était déjà acté que les petits alsaciens auraient toujours Allemand première langue en primaire et que la coopération avec les écoles allemandes de l’autre côté de la Frontière continuerait. Le début de l’apprentissage de l’allemand en 5ème en même temps que les autres langues va lui enlever son statut de langue élitiste, et sera bénéfique au final.

Les quelques phrases en « novlangue » dans les programmes sont un faux problème. Premièrement, à part dans le chapitre sur l’EPS, qui est une catastrophe, il n’y en avait pas tant que cela. Deuxième, contrairement, à ce que font croire les journalistes qui font du sensationnel, les programmes sont à un stade de projet. Ils ne sont pas représentatifs de la version finale qui sera établie après consultation des enseignants. Dans le cahier des charges du Conseil Supérieur des programmes  (CSP), il est écrit que les programmes doivent être pouvoir être lus et compris par les non-spécialistes de l’éducation (dont les parents). Et le président du CSP et la ministre a dit que cela sera le cas dans la version finale. On peut toutefois déplorer qu’ils aient été insuffisamment relus. Cependant, vu l’énormité de la charge du travail fournie en peu de temps par CSP, on se doit d’être compréhensifs

Les remarques sur l’enseignement du latin et du grec proviennent, à mon avis, d’un « élitisme littéraire » déconnecté des réalités. Le collège doit transmettre les fondamentaux du patrimoine littéraire à tous, et donner l’envie et les clés pour s’investir à se construire des connaissances liés  à celui-ci. Mais le collège n’est pas un petit lycée, il doit dispenser des compétences et des connaissances pour tous les profils d’élèves, pas pour seulement pour les 40% qui ont les capacités et le goût de faire des hautes études littéraires que l’on retrouvera dans une des trois filières générales (L,ES,S) qui préparent, entre autres, aux études littéraires. Alors qu’il n’était prévu qu’une sensibilisation dans le cadre de l’enseignement pratique interdisciplinaire (EPI) «langues et cultures de l’Antiquité »  ce que me semblait tout à fait suffisant, la ministre a cédé : Le latin sera possible en enseignement complémentaire.

Par contre, je suis d’accord avec le fond des remarques sur l’histoire-géo, remarques qui sont d’ailleurs valables pour toutes les matières. Il faut clarifier des éléments de connaissances que devront apprendre tous les enfants de France, pour chacun des niveaux : faits historiques, concepts scientifiques, grammaire. Cependant, ces éléments doivent être en nombre limité pour donner du temps pour vérifier l’acquisition de toutes les compétences du socle, pour aider les enfants les plus en difficultés à progresser et pour donner aux meilleurs les clés de l’auto-apprentissage et les accompagner dans leur recherche de connaissances complémentaires.

6 - LES CAUSES REELLES DES RETICENCES DES ENSEIGNANTS

Pour comprendre les réactions dans les établissements, il ne faut pas oublier que pour la hiérarchie intermédiaire de l’éducation nationale, les établissements sont vus comme des terrains pour se mettre en valeur en appliquant avec diligence les doctrines voulues par la haute hiérarchie. Les chefs d’établissements sont plus ou moins serviles par rapport aux directives, plus ou moins habiles à faire tampon quand les directives sont contre-productives, plus ou moins habiles à organiser l’animation d’établissement nécessaire pour avoir une bonne ambiance. J’ai, d’ailleurs, remarqué que plus les académies sont éloignées (en heures de train) de la rue de Grenelle, plus la capacité des chefs d’établissements à être pragmatiques est grande, sans que cela soit une généralité. Ceci entraîne une manque de confiance et dans le ministère et dans le chef d’établissement, sauf cas minoritaires. Ces cas sont liés à la personnalité de chef d’établissement et la liberté d’action octroyée par une hiérarchie directe lucide.

Dans les mécontentements des établissements, il y a des réactions corporatistes : profs d’allemands qui croient les bobards des lobbyistes sur le sujet, profs de sciences physiques qui ont une demi-heure de moins sur les 4 années, profs de latin et de grec qui voient cette matière menacée. Je ne m’y étendrai pas.

Nous avons les revendications de moyens. 4000 enseignants supplémentaires pour 7100 établissements, c’est 0,56 équivalent temps plein en moyenne par établissement. C’est insuffisant pour un accompagnement de qualité. Personne est dupe, la ministre va faire ce qu’avait fait Chatel lors de la réforme du lycée, mettre dans un pot commun toutes les heures qui servaient aux dédoublements des classes pour les travaux pratiques et dirigées, et les heures de soutien. C’est cela qui sera présenté comme le temps mis à disposition pour « travailler autrement ».  Cependant, je suis d’accord. L’état ne peut pas faire mieux, vu l’état des finances du pays, d’autant plus qu’il faudrait recruter et former les enseignants supplémentaires pour qu’ils soient disponibles en 2016. Ce qui est matériellement impossible.

Je ne pense pas que « la hiérarchie intermédiaire entre le prof et le chefs d’établissement » que mettent en avant les syndicats qui appellent à la grève soit une réelle préoccupation des enseignants. Ils sont capables de voir qu’il ne s’agit pas d’une hiérarchie intermédiaire dans l’établissement, mais d’animateurs des échanges entre enseignants. Au contraire, ils pourront discuter pédagogie et approche à avoir pour les enfants ayant un besoin particulier avec des collègues et donc seront moins seuls. Par contre, les syndicats y perdraient un pouvoir puisque les enseignants auraient moins besoin de passer par eux pour trouver des solutions à leurs problèmes. C’est comme cela, peut-être à tort, que j’interprète la position du SNES.

Cependant, il y a des aussi des interrogations légitimes sur la pertinence de la réforme. Il y a des remises en causes de valeurs individuelles de l’enseignant qui impactent parfois l’estime de soi de celui-ci. Si on ne veut pas reproduire les malaises produits par la réforme de la filière STI2D du lycée, il convient de prendre en compte ce pan. Je vais tenter de développer les aspects liés à cela.

La première réticence est liée au ras-le-bol que le ministère les prenne pour des imbéciles. Il y a beaucoup de choses qui se sont accumulés : l’absence d’augmentation du pouvoir d’achat, les sous-entendus sur un manque d’engagement des enseignants de l’époque Peillon, les sous-entendus sur les enseignants présumés malveillants parce qu’ils mettaient des notes, la difficulté à se débrouiller avec des missions infaisables, les mutations refusées en grand nombre cette année. Je rajoute les éléments de langage sur quoi, grâce à l’approche interdisciplinaire ou l’approche projet, le dyslexique sévère apprendrait instantanément à lire, l’enfant en blocage devant les apprentissages devinerait la grammaire qu’il n’a jamais apprise et rattraperait en un clin d’oeil le manque de motricité en écriture. L’approche projet (comme un prof passionné) peut permettre un déclic et faire qu’un enfant ait envie de faire les efforts nécessaires pour apprendre. Mais, il faut un adulte bienveillant et exigeant qui comprenne ses manques et l’aide. Sauf des rares cas de surdoués, cela ne peut se faire que dans la durée. Les différences cognitives comme la dyslexie sont et resteront. La difficulté du collège français est que si les lacunes sont trop fortes, le déclic ne servira à rien après la 4ème, car quels que soient ses efforts, l'élève ne pourra réussir les devoirs tels qu’ils sont faits aujourd’hui.

Dans les idées fausses qui énervent, il y a aussi, le reproche d’être socialement discriminant. « 75% des enfants d’ouvrier ont leur brevet contre 95% des enfants de cadres », dit le site du gouvernement pour justifier la réforme. La cause est une autocensure due aux représentations des familles sur la place de chacun dans la société et sur l’importance de l’effort scolaire. L’école ne peut que partiellement compenser à condition qu’on explique les mécanismes de ces biais sociaux au lieu de la mettre en accusation, mais les enseignants ne sont nullement responsables.

Nous avons ceux qui se sont investis dans la mise en place d’un livret de compétence au collège et  à qui leur inspectrice préférée affirmait que les notes allaient être supprimées jusqu’à la fin du lycée, et ceci jusqu’à la veille de la décision par la ministre de conserver des notes aux collèges. (Je rappelle que les comparaisons, entre les systèmes éducatifs de l’OCDE, montrent que les notes au collège sont indispensables. Les tentatives de suppression générale ont échouées.) (9)

La citation d’une étude de l’AFEV, dans le dossier de justification de la réforme, pour démontrer que les enseignants sont ennuyeux pour les collégiens, est plus que maladroite. L’AFEV intervient surtout dans des établissements difficiles où accuser les enseignants, et ne pas écouter sont des actes valorisés dans les groupes d'ados. Si les élèves sont amorphes dans ces établissements, c’est qu’ils ne croient pas en leur avenir. S’ils ne croient pas en leur avenir, c’est à cause des communications inappropriées du type « l’école qui trie en fonction des origines », et « des nantis qui agissent pour que les enfants de milieu modeste, n’aient pas leur chance dans les études supérieures ». Les enseignants font des efforts désespérés pour trouver les moyens de les intéresser. Mais, il faudrait que le gouvernement arrête ce type de communication dont les conséquences sont délétères, et s’attaque réellement aux mécanismes qui créent des biais sociaux dans l’orientation qui existent dans tous les pays, mais que la France accentue ou lieu d’atténuer (10).

Nous avons eu l’extrême maladroite communication dans pratiquement tous les media, sur le collège Clisthène à Bordeaux, présenté comme le collège de demain. Ce que les enseignants ont appelé « la pédagogie Nutella ». Ce collège donne des résultats très mitigés comme le montre le rapport de l’Education nationale (11). Or, il n’y a que des familles volontaires, des enseignants volontaires, des classes cadrés pour avoir le bon nombre d’élèves et une dotation horaire améliorée. Dans ces conditions, à cause de l’effet « Hawthorne », toutes les expériences mêmes les plus stupides fonctionnent. Les résultats moyens sont une preuve que ce n’est pas généralisable en contexte normal, et que cette façon d’apprendre est globalement inefficace.

Les enseignants en ont marre de voir mettre en valeur les enseignants qui, avec 20% de moyens en plus, des élèves volontaires et un soutien fort, ont réussi à mettre en place un gadget pédagogique qui plait à un ponte de la rue de Grenelle et qui, grâce sa nouveauté, capte l’attention des enfants. Et ceci pour plusieurs raisons. La première raison est que ce n’est pas solution pédagogique d’avenir. L’année d’après, l’élève ne s’investira pas plus dans l’effort scolaire et même plutôt moins, puisque l’EN communique que c’est la faute au prof qui ne sait pas l’intéresser. La deuxième raison est que ce n’est pas généralisable, ce sont la nouveauté et les moyens supplémentaires qui sont le moteur du résultat à court terme (quand celui-ci existe). Celui qui faudrait mettre en valeur, c’est l’enseignant qui a pris les 5 dys du niveau dans sa classe sans diminution d'effectif et qui arrive à faire avancer tout le monde par une alchimie d’exigence, de soutien, de techniques pour attirer l’attention, et qui en plus prend le temps de repérer les collègues en difficulté et va discuter posément avec eux.

Vous ajoutez, que bien il y ait eu une réelle concertation qui a duré plusieurs années, l’enseignant de base n’a pas été consulté et il a vu un truc tout ficelé qui lui tombe sur la tête dont il a été exclu.

Tout ceci justifie une journée de grève pour afficher son mécontentement mais pas forcément de refuser la réforme en bloc.

La deuxième réticence est liée l’incapacité du ministère à prendre en compte les expériences passées. L’attribution de dotations horaires dont l’établissement a toute liberté d’usage a déjà eu lieu à plusieurs reprises (dont dans les années 2000 au collège). Les groupes de niveaux ont été expérimentés dans nombreux établissement. Les plages horaires réservées pour avoir des activités autres que la transmission de connaissances ont déjà été appliquées : les IDD (Itinéraires de découvertes) au collège dans les années 2000, et l’accompagnement personnalisé (en groupe de 17 élèves) du lycée de Chatel en 2010.

Les libertés dans l’utilisation de la dotation horaire conduisent toujours à des luttes d’influences entre les disciplines où les plus agressifs et les plus stratégiques gagnent. Les chefs d’établissements privilégient parfois la paix sociale. On complète le service d’un enseignant pour lui éviter un service dans deux établissements. Aussi, la majorité des enseignants préfèrent des règles claires qui évitent ces tensions qui laissent toujours des mécontentements.

Les groupes de niveaux ne fonctionnent pas pour les élèves moyens. Pour les plus en difficultés, on met en place des très petits groupes 8-10 élèves,  un enseignant volontaire et motivé, les résultats sont généralement là. Dans les groupes des très bons, il y a une émulation des jeunes qui apprécient les défis intellectuels et qui rechignent pas à l’effort scolaire. Ces groupes apportent aussi beaucoup de satisfactions. Par contre, avec les groupes de niveaux moyens, les profs, en général, rament. Pas de dynamique de groupes possibles : tout le monde est passif. Ce n’est pas la solution idéale. Personnellement, je pense que les élèves ayant une intelligence normale et des lacunes importantes en lecture et en expression doivent avoir des cours différents que les autres élèves, en Français et uniquement de Français. Pour ces cours destinés aux rattrapages des lacunes,  ils doivent être dans de très petits groupes.

Les Itinéraires de Découvertes (IDD) n’ont pas eu le résultat escompté et ont été assez vite abandonnés. C’est assez difficile de trouver un sujet qui permet un travail réellement utile surtout avec des classes entières ou des demi-classes. J’avais vu le résultat d’un IDD sur les blasons avec un prof d’art plastique et un prof d’histoire. Je ne pense pas que l’apport éducatif était au niveau du temps passé. Il s’agissait d’un projet positif, car les enseignants et les jeunes ont apprécié l’expérience, mais de là à le généraliser dans les enseignements. Les projets qui réussissent sont une alchimie entre un enseignant qui a choisi le défi et qui ne compte pas son temps, des enfants volontaires et des groupes de l’ordre de 10. L’accompagnement personnalisé du lycée de Chatel où les établissements devaient trouver eux-mêmes du contenu pour 2 heures par semaine en demi-groupe (souvent 17 élèves) n’a pas fonctionné, comme le montre un article du café pédagogique sur un rapport d’évaluation concernant l’enseignement privé (12).

Cependant, les Enseignements pratiques interdisciplinaires ne sont pas prévus sur des horaires dédiés. Les horaires disciplinaires et le temps à y consacrer ne sont pas définis. Ce n’est pas une grosse contrainte. Un enseignant leader peut choisir un thème qui correspond à sa matière, et proposer à deux enseignants d’autres disciplines de consacrer dans le cadre de ses propres cours de consacrer une heure ou deux à approfondir un point particulier. La question est : Quel intérêt d’avoir un calcul de surface par le prof de math et un paragraphe en anglais par le prof d’anglais ? Quel est l’apport pour les élèves ? J’ai des gros doutes. Je n’ai, pour l’instant, trouvé aucun étayage scientifique. Il semblerait que la journaliste Louise Tourret non plus (13). Je suis convaincue que les enseignants doivent régulièrement échanger pour aider efficacement les enfants ayant des besoins spécifiques. Je suis convaincue que c’est mieux pour tous quand les enseignants peuvent assurer les cours dans plusieurs disciplines. Je suis convaincue que les exercices d’application qui partent du concret aident à ancrer les notions. Je suis convaincue que le collège doit enseigner comment fonctionne le monde des adultes dans ses aspects organisationnels, technologiques et sociaux. Pour cela, toute sortie pédagogique, tout approfondissement sérieux sur un point particulier qui aide à comprendre le monde sont bienvenus. Mais, je ne vois pas la valeur ajoutée d’impliquer trois profs.

La troisième réticence provient du fait que les enseignants, dans leur majorité, ne voient pas en quoi la réforme va résoudre les problèmes du collège. Comme je l’ai déjà expliqué, les enseignants de collège ont, depuis 30 ans, une mission infaisable et ils n’ont pas le droit de l’exprimer officiellement. Aussi, les enseignants font  « au mieux » dans le cadre d’action auquel ils ont droit, dans le système de représentation des causes de la difficulté qui est le leur, pour aider les jeunes à progresser. Le mieux culturellement admis parmi les enseignants est de faire le programme et la préparation aux exercices du brevet, en aidant au mieux tout le monde, en sachant pertinemment que les plus en difficultés ne s’en sortiront pas, sauf s’ils ont de l’aide par ailleurs.

La solution qui semble faire consensus chez les enseignants est :

-          1) mettre les moyens en primaire pour que tous les élèves qui arrivent au collège en ayant acquis les fondamentaux de lecture, d’expression et de calcul.

-          2) garder les mêmes formes de contrôles qu’aujourd’hui (Ce qui n’est pas une preuve de pertinence, mais le fait que les humains se construisent des justifications a posteriori pour ce qu’ils sont obligés de faire).

-          3) rajouter des heures à ma discipline pour me donner le temps de traiter le programme et aider les plus en difficultés dans le cadre de la classe.

L’action 1 est réellement indispensable. La France est l’un des pays de l’OCDE qui a le plus petit nombre de profs par élève en primaire. Par ailleurs, on a longtemps imposé des méthodes inefficaces. La formation pour comprendre les mécanismes cognitifs qui permettent d’acquérir la lecture et le calcul, ainsi que les différences cognitives et les moyens de les prendre en charge a longtemps été indigente. La particularité des enfants qui connaissent peu de mots en français n’a longtemps pas été traitée. Cependant, la mise en place des formations adéquates se fait dans la durée. Dans les pays les plus performants 5% des élèves arrivent au collège en maîtrisant insuffisamment la lecture. Les dyslexiques sévères ne sauront jamais lire couramment pourtant ils sont d’intelligence normale. Les primo-arrivants doivent être scolarisés. Les enfants faisant un blocage devant les apprentissages pour des raisons psychologiques, aussi. Le diagnostic sur le primaire est bon, l’amélioration est en route. Elle ne se fera pas en un claquement de doigts.

La forme des contrôles, contrainte mise en 2, est une problématique non résolue. Il est nécessaire d’abandonner totalement les doctrines constructivistes qui fournissent des modes de contrôle qui n’ont aucun d’intérêt. Cette contrainte est aussi liée au sort du brevet. Il faut savoir qu’une classe dans un collège normal est composée en trois groupes d’élèves distincts : la tête de classe les 4 à 5 élèves, ayant plus de 14 de moyenne, la queue de classe 3 à 7 élèves en dessous de 7 de moyenne et le reste entre 9 et 12. Les épreuves de brevet sont conçues pour permettre aux meilleurs de se valoriser par des mentions et de motiver les moyens à faire des efforts. Or, elles devraient être conçues pour valider les acquis du socle de telle manière que les exigences soient lisibles pour les plus en difficultés, ceux qui n’auront que cela. Les autres de toute façon iront jusqu’au bac. Par contre, aucun groupe ne doit être abandonné. Les meilleurs doivent être encouragés à se surpasser en ayant des défis intellectuels à leur niveau, sans stress excessif.

Je n’ai pas la solution. Il faut être exigeant, mais donner des exercices qui ont du sens et qui permettent aux enfants qui font des efforts, de voir leur progression. Or, il se trouve, qu’aujourd’hui, celui qui a compris les concepts de la discipline et qui a de grosses lacunes en expression ne peut réussir aucune matière, y compris les dys qui ne sont pas de mauvaise volonté. Par ailleurs, il faut que les enfants écrivent dans toutes les disciplines, en fonction de leurs capacités.  Je comprends que ce sujet n’ait pas été arbitré, car il s’agit d’un sujet sensible qui impacte le système de valeurs des enseignants. Aujourd’hui, les enseignants considèrent que leur mission est d’apprendre à tous « le mode de contrôles préconisé », en sachant que cela les oblige, de fait, à être incapables d’aider à s’en sortir les plus en difficultés. Dire aux enseignants que, ceci n’était pas nécessaire, consiste à dire que des jeunes ont été laissés dans la spirale de l’échec sans raison légitime. Il faudrait voir comment les enseignants font dans les autres pays. Il me semble qu’il faudrait adapter les exigences à chaque élève, tout en étant ambitieux mais réaliste pour chacun.  

La demande mise en 3 n’est pas envisageable, car il n’est pas possible d’augmenter infiniment les moyens. Les moyens qu’utilise la France pour son collège sont du même ordre de grandeur que ceux utilisés par les autres pays de l’OCDE. Donc, il faut diminuer les connaissances obligatoires pour tous dans les programmes pour que ceux-ci soient faisables, tout en permettant aux enseignants de libérer du temps pour les plus en difficulté et pour l’acquisition des compétences transversales. Il serait certainement souhaitable de remettre des heures de Français. Toutefois, ce n’est pas possible à court terme à cause des délais de recrutement et de formation d’un enseignant. Pour ce point, il y a forcément des lobbyings de discipline, mais les enseignants sont capables de comprendre les contraintes et les accepter.

La quatrième réticence concerne les programmes qui sont dans une autre logique que ceux qu’ils ont l’habitude d’utiliser. Ces programmes feront l’objet d’une consultation de tous les enseignants du 11 mai au 12 juin 2015. A ce moment, les enseignants qui connaissent déjà les horaires de leur discipline vont imaginer leur cours dans ces nouvelles contraintes, et vont faire des propositions d’évolution. Le Conseil Supérieur des Programmes sera chargé de traiter ces demandes d’évolution. La ministre a déjà indiqué qu’elle fera faire les modifications de forme nécessaires pour que les programmes soient compréhensibles par tous les parents. Comme je l’ai déjà écrit plus haut, je suis d’accord avec le fond des remarques sur l’histoire-géo, remarques valables pour toutes les matières. Il faut clarifier des éléments de connaissances que devront apprendre tous les enfants de France, pour chacun des niveaux : faits historiques, concepts scientifiques, grammaire. Cependant, ceux-ci doivent être en nombre limité pour donner du temps pour vérifier l’acquisition de toutes les compétences du socle, pour aider les enfants les plus en difficultés à progresser et pour donner aux meilleurs les clés de l’auto-apprentissage et les accompagner.

Sur ce point, je fais confiance au bon sens des enseignants et au pragmatisme de la ministre.

Parmi les enseignants, certains sont plus impactés dans leur travail par la réforme.(Paragraphe ajouté le 25/05/2015) 

- les professeurs de la deuxième langue des classes bilingues supprimés. Avant la réforme, ils ont la totalité de leur service sur un même collège. Ils ont pour mission d'apprendre à parler une langue couramment en 4 ans et faire connaître une civilisation à des élèves motivés et ayant des facilités pour apprendre les langues. Ils risquent d'avoir des services en deux établissements. Ils auront comme mission d'apprendre les rudiments d'une langue à une classe hétérogène. Ce n'est pas le même métier.

- les professeurs de français. Le français est la matière sur laquelle se fait la discrimination de l'enseignement en France. La lecture et l'expression écrite et orale sont des compétences indispensables pour un adulte.  Avec les heures retirées pour les EPIs et le manque de visibilité sur ce qui est changé pour faire progresser chaque élève ayant de fortes lacunes en lecture et expression écrite, ils ont peur d'avoir encore moins les moyens de faire progresser les élèves dans la matière. Il s'agit d'une responsabilité qu'il est difficile à assumer.

- les professeurs de mathématiques. La problématique est proche de celles des enseignants de français. Ils ont peur d'avoir encore moins les moyens de transmettre les fondamentaux de mathématiques, dont certains sont indispensables pour un grand nombre d'études supérieures. Ils sont difficiles à rattraper. Par ailleurs, la matière est anormalement décriée par le système éducatif français pour des raisons idéologiques, et parce que les sociologues qui communiquent sur l'éducation nationale n'ont pas la compréhension des particularités de cette matière. 

CONCLUSION

Aujourd’hui, 25% des jeunes qui sortent du collège ne maîtrisent pas les compétences de base en Français et 13% en mathématiques. Un élève qui arrive en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression ne rattrape pas ses lacunes pendant son parcours au collège, au contraire elles s’aggravent. Ne doutons pas qu’il s’agit de la cause profonde du malaise des jeunes dans nos banlieues. Les jeunes ont le sentiment qu’on leur ment et, malheureusement, ils n’ont pas tort. C’est la raison de l’absence de motivation palpable dans les collèges de banlieue. Il s’agit du terreau au rejet par certains d’entre eux (très minoritaires) des valeurs de la nation, qui entrainent des manifestations d’intégrisme religieux et la montée des partis politiques extrémistes. La délinquance est plus forte chez les illettrés et celle-ci a un coût chiffrable. Il s’agit d’un sujet d’intérêt national et il est impossible de rien faire. 

Les enseignants ont des réticences légitimes contre cette réforme qui vient de leur tomber dessus, car ils ne sont nullement convaincus qu’elle apporte une solution aux dysfonctionnements du collège. Certains syndicats font montrer la pression pour des raisons électoralistes, avec certains arguments pertinents et d’autres que l’on pourrait qualifier de manipulateurs.

On ne peut pas rendre le collège efficace sans que tous les partenaires acceptent de remettre en cause leurs certitudes, et discuter du fond. Je ne doute pas que l’intérêt général va triompher.

 

Références :

(1)    02/04/2015 - Décret n° 2015-372 du 31 mars 2015 relatif au socle commun de connaissances, de compétences et de culture

(2)     11/01/2013 – L’indifférence de la communauté éducative à la souffrance scolaire générée par notre système éducatif

(3)    Le 21/04/2014 – Les effets pervers de la doctrine de l’école bienveillante

(4)    http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/10/23102014Article635496508827976415.aspx (Café pédagogique : Le scandale de l’exclusion des cours).

(5)    Le 24/03/2014 – Une mécompréhension organisée autour du constructivisme ou des théories inductives

(6)    http://www.lepoint.fr/dossiers/societe/journal-un-prof-debutant/

(7)    http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i1295.pdf

(8)    http://www.education.gouv.fr/cid86831/college-mieux-apprendre-pour-mieux-reussir.html

(9)    http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/150215/la-refondation-de-l-ecole-les-enseignants-en-face-d-instructions-contradictoires

(10)http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/160314/les-biais-lies-l-origine-sociale-dans-l-orientation-scolaire

(11)http://www.clisthene.org/wp-content/uploads/2012/10/Rapport-dactivit%C3%A9-Clisth%C3%A8ne-2012-2013.pdf

(12)http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/04/22042015Article635652846758828943.aspx (Café pédagogique : Premier bilan de la réforme du lycée)

(13)http://www.slate.fr/story/101073/ecole-debat-interdisciplinarite Le 03/05/2015 - La réforme du collège défend l'interdisciplinarité et c'est une aberration par Louise Tourret

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.