Mes conseils au Ministre de l'Education Nationale

Monsieur le Ministre, cher Benoît,

Monsieur le ministre, excusez-moi du tutoiement, mais c’est le ton que j’ai envie d’employer dans cette lettre ouverte. Peut-être, parce que nous avons des relations politiques communes. Peut-être que j’ai l’impression que nous avons le même but et une analyse de la problématique de l’éducation nationale très proche, au moins, sur la vision globale.

Tout d’abord, félicitations d’avoir choisi de se présenter comme un « usineur » de la refondation mise en place par « Vincent Peillon » et par les parlementaires.

En effet, les bases sont là. La loi sur la refondation par la création du Conseil Supérieur des Programmes (CSP) et le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) a donné les outils pour piloter avec efficacité le système « Education Nationale ».  Le CSP a su prendre le temps de développer une compréhension commune des problématiques avec les principaux partenaires. Les  premières productions du CSP me semblent pertinentes, et il me semble que le conseil se pose les bonnes questions. Vu le niveau et la sincérité de ceux qui le composent, ils vont normalement aboutir à de bonnes réponses dont les enjeux seront partagés par tous les personnes de bonne volonté, à droite, à gauche et dans la société civile. Les membres du CNESCO me semblent avoir les bonnes compétences pour arriver à faire des diagnostics pertinents.

Tous les éléments factuels qui m’arrivent, montrent que l’Education Nationale a fait le choix de passer d’une vision tayloriste du pilotage du système à une vision dite « organique » dans la classification de Burns et Stalker (1961). C’est-à-dire que le pilotage est focalisée sur « donner aux équipes sur le terrain des missions faisables et pertinentes qui s’appuient sur les besoins de connaissance et de compétence dees enfants, déterminés par le CSP » et « soutenir les équipes sur le terrain pour qu’elles trouvent par elle-même la manière d’agir qui leur conviennent ». Le soutien consiste à donner les connaissances, les exemples de pratiques réellement efficaces dans le contexte vécu, et faire que chaque opérationnel puisse avoir un soutien quand il se retrouve devant une problématique particulière.  Il y a une évolution au sein du corps des inspecteurs généraux très nette. C’est la manière faire qui semble prévue pour l’école prioritaire.

Je te soutiens pour la manière dont tu as géré le délicat problème des rythmes scolaires. J’aurais fait le même choix. En effet, le besoin de bon temps scolaire pour assimiler les fondamentaux est la principale justification de la réforme, celle qui est apte à être comprise par le grand public. Les conséquences pour les parents qui doivent réorganiser leur semaine sont la principale cause réelle de mécontentement. Une fois que les 5 matinées travaillées seront en place, les autres actions pour rééquilibrer les temps d’instruction seront plus simples à mettre en place car quasi-indolore pour les familles. Il est drôle que les organisations qui focalisaient sur la surenchère pour les activités périscolaires, focalisent aujourd’hui sur la diminution de la journée sous la responsabilité de l’enseignant de l’enfant, alors que le problème est l’équilibre de la journée pendant laquelle l’enfant est confiée à la collectivité. L’ouverture d’esprit qu’apportent les activités périscolaires ne dépendent pas de la quantité, mais de leur pertinence.  Dans les collectivités où le dialogue avec les partenaires est bon, les projets éducatifs territoriaux (PEDT)  permettront de faire évoluer les activités dans l’intérêt du bien-être des enfants et de leur ouverture d’esprit. Bien qu’elle soit basée sur un révisionniste de leurs position d’il y a 6mois, l’action des organisations qui focalisent aujourd’hui sur la diminution de la journée sous la responsabilité de l’enseignant,  est toutefois constructive pour la finalité « donner du meilleur temps scolaire aux enfants ». Elle sera un levier pour les évolutions futures.

Outre de continuer, d’usiner la réforme dans l’esprit actuel, mes conseils sont les suivants :

- faire une priorité la reconnaissance de l’implication positive des enseignants.

La quasi-totalité des enseignants agissent au mieux dans le cadre d’action qui leur est donné en fonction de la représentation de la difficulté qui est la leur. Par ailleurs, ils travaillent près de 40 heures par semaine et une partie des vacances. Ce n’est pas la représentation qu’on a quand on lit la presse et les commentaires des journaux. Il y a trois actions nécessaires :

1) Agir pour stopper les sous-entendus à l’intérieur et à l’extérieur de l’EN  du type « c’est parce que les enseignants n’appliquent pas avec  diligence ma doctrine pédagogique miracle que l’école est en dysfonctionnement ». Il n’existe pas de doctrine pédagogique miracle mais des fondamentaux de la pédagogie que les enseignants ont la liberté de décliner en fonction de leur sensibilité et du contexte où ils se trouvent.

2) Ne jamais céder devant les syndicats qui pour des raisons tactiques confondent « heures devant les élèves » et « heures réellement travaillées » par les enseignants. Ce sont les dernières qui doivent devenir l’unique référence.

3)  Avoir régulièrement des actions de communication dans les médias grand public destinés à changer les images du métier. (publication de sondage, article de fond, enseignants qui parlent de leur métier, etc.)

- agir pour que les enfants des établissements prioritaires, croient, de nouveau, en leur avenir,

Actuellement, dans des établissements entiers, les enfants ne croient pas en leur avenir. Il est très difficile pour les enseignants de créer une dynamique de classe. C’est une priorité d’inverser la tendance. Il faut tout mettre en œuvre pour les convaincre que, s’ils s’investissent dans l’effort scolaire, ils ont les mêmes chances que les autres de réussir. Il faut changer le processus d’affectation en filière professionnelle de manière qu’aucun élève ne se retrouve dans une filière pour laquelle il ne s’est pas impliqué. Il faut faire prendre conscience du rôle dans le découragement des discours sur la fable inexacte des nantis qui agissent pour garder les bonnes places. Il faut faire un effort considérable pour améliorer l’information de manière à permettre à chacun de construire son destin.

- construire une compréhension partagée sur les vrais mécanismes générant des biais sociaux dans l’orientation

La compréhension dans le grand public est aujourd’hui fausse.  Non, ce n’est pas la communauté éducative qui censure et qui donne des conseils pour que les enfants sous-estiment leurs capacités. Tout tourne autour des représentations fausses des parents et des enfants, qui créent de manière inutile de l’angoisse, qui entraînent une autocensure et plus de difficultés à réussir en cas de faiblesse. 

Par ailleurs, il y a eu des diagnostics faux pour justifier le « dernier mot aux parents » :

- un arrangement d’une étude de l’AFEV qui montraient le découragement des jeunes qui n’avaient pas eu "l’affectation dans la filière du professionnel qu’ils avaient demandée", qui a été traduite par "ils n’avaient eu l’orientation demandée". (ce qui n’est pas du tout la même chose).

- une communication fausse faisant croire que les enfants des milieux modestes étaient plus souvent refusés  à niveau égal, quand ils demandent la Seconde Générale. En réalité, ils ne sont pas plus souvent refusés, ils la demandent moins.  

 Il faut communiquer les vraies règles de la réussite de sa vie personnelle, de manière à supprimer l’angoisse. Il faut s’attaquer aux vrais mécanismes de la discrimination. Envoyer en Seconde Générale, un enfant qui ne s’y voit pas et qui devra s’accrocher  à cause de ses faiblesses, conduit rarement à un succès.  Il faut qu’il s’y voie, et qu’il bénéficie d’un tutorat. Les deux moteurs sont « changer les représentations de la société » et « installer de l’accompagnement vers ceux dont les familles n’ont pas les codes ».

- gérer le piège de la « théorie de la bienveillance »

Je place comme première mission de l’école «mettre en place une ambiance propre au développement de chacun dans l’établissement ». Cependant, la solution n’est pas de supprimer toutes  les micro-agressions morales que subissent les enfants. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas souhaitable pour les enfants qui n’auront pas près d’eux un adulte bienveillant pour les aider à gérer les micro-agressions quand ils seront dans la vraie vie.

En effet, il y a des agressions fortes qui peuvent détruire, comme l’harcèlement entre élèves, des micro-agressions aident à se construire, et les agressions moyennes qui parfois sont bénéfiques et parfois ont des conséquences négatives. La question est d’agir pour supprimer les agressions fortes et aider les enfants en situation de mal-être quelle qu’en soit la raison. Pour le reste, il convient d’avoir une approche pragmatique et agir avec une vision globale pour améliorer le bien-être de chaque élève. Ce n’est pas en entravant la possibilité d’agir de l’enseignant qu’il est possible d’améliorer le climat de bienveillance. C’est particulièrement vrai quand les enfants vivent dans un environnement très agressif.

- ne pas sous-estimer les enjeux du lycée général et technologique et la difficulté de faire un diagnostic juste

Les diagnostics communément admis sur le lycée sont faux. La matière injustement discriminante est l’ « expression suivant les codes propres artificiels propres aux études supérieures littéraires » et non les maths comme il est diffusé dans l’opinion publique. Mon analyse du besoin fonctionnel du lycée est dans un précédent  papier intitulé « une proposition pour le futur lycée général ».  Il s’agit d’un sujet important  pour la capacité du pays à avoir les scientifiques, ingénieurs et techniciens nécessaires pour  affronter les changements qu’il  va rencontrer dans les quarante prochaines années. Il s’agit d’un sujet où j’ai un enjeu personnel. J’ai réussi, il y a 30 ans, un des plus prestigieux diplômes d’ingénieurs qu’il existe en France en passant par le bac E. Ce bac avait les exigences en Maths du bac S, et les exigences des bacs STI dans les matières littéraires.  J’aurai été en échec dans le lycée de Chatel, comme mon deuxième fils qui vient de réussir deux diplômes de bon niveau à Bac+5 et comme très certainement la moitié de mes petits enfants à venir.  Je tiens à ce que la France ait un lycée où celles et ceux qui me ressemblent ne soient pas éliminés.

Monsieur le ministre, cher Benoît, j’espère que ces quelques conseils te seront utiles. Je pense sincérement que ta stratégie et ta communication a été excellente jusqu'à maintenant. Je ne manquerai pas de dire quand je penserai le contraire. 

Bien à toi,

 

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