L’Assemblée Nationale s'appuie sur des dogmes pour le lycée

L'assemblée nationale a des positions pragmatiques et pertinentes pour l'orientation. Cependant sa vision du lycée s'appuie sur des dogmes faux. Ceux qui les portent supposent acquises dès la 5ème, les compétences de rédaction pour faire des hautes études littéraires, inutiles dans la vie de tous les jours. Il projette sur les jeunes un fonctionnement cognitif adapté qu'à 40% de la population.

A l’Assemblée Nationale, la mission d’information sur les liens entre le lycée et l’enseignement supérieur dépendant de la commission des affaires culturelles et d’éducation a rendu son rapport le 8 juillet 2015.

 Les préconisations du rapport vont globalement dans le bon sens ; en particulier celles concernant l’accompagnement à l’orientation, l’amélioration de l’information, la prise en compte des difficultés que l’étudiant risque de rencontrer, la mise en place d’un droit à l’erreur et au changement d’orientation, la réinstallation de passerelles entre les formations. Pas de révolution qui risque de déclencher une levée de boucliers sur un sujet où les enjeux n’en valent pas la peine, mais une prise en  compte de multiples aspects, et de nombreuses propositions pertinentes, pragmatiques et qui font consensus. Il y a une réflexion approfondie pour permettre l’orientation vers une filière qui convient à l’élève et qu’il a une chance raisonnable de réussir.

 Cependant, sur le lycée, le rapport ressort quelques poncifs voulus par certains pontes de l’éducation nationale alors que leur inexactitude et leur caractère nuisible pour la réussite de la réforme sont largement démontrés.

 Dans l’éducation nationale, il y a des « éléments de langage n’ayant aucun rapport avec la réalité » que les enseignants ne doivent pas transgresser. Cela s’appelle des tabous en sociologie des organisations. Les tabous existent dans toutes les bureaucraties. Dans un précédent texte de novembre 2014, j’en avais repéré 12 dans l’ensemble de l’Education nationale. «Les mensonges volontaires à l’intérieur de l’Education nationale » http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/021114/les-mensonges-volontaires-l-interieur-de-l-education-nationale

 Une disparition de deux croyances inexactes

Depuis 2012, deux de ces mensonges imposés ont disparu.

Le premier mensonge concernait la raison de l’attirance de la filière S. Aujourd’hui, la filière S est devenue une filière généraliste qui permet ensuite tous les parcours. Les élèves la choisissent pour se garder toutes les portes ouvertes et attendre la Terminale pour choisir leur orientation.

Il y a seulement 3 ans la fable qu’il fallait répéter en boucle, était : « les élèves vont en S à cause du prestige de la filière ». La solution préconisée était de rendre la filière S moins prestigieuse en diminuant la part de sciences, en renforçant le pôle littéraire de la filière, et en vantant le prestige des études littéraires. C’est ce qui a tiré les réformes successives depuis 20 ans qui ont toutes, y compris la réforme de Chatel, rajouté des dysfonctionnements à la filière S.

Le deuxième mensonge portait sur l’intérêt d’un vrai enseignement scientifique. La proposition  6 est à contre-courant de ce qui est fait depuis 20 ans. On a fini par s’apercevoir de la nécessité d’une filière scientifique qui permet aux élèves de tester leur goût pour les études scientifiques, qui rassurent les élèves de leur capacité à réussir. Après la réforme de Chatel, la filière S était cadrée pour donner une culture générale aux élèves qui vont faire HEC puis l’ENA. Pourtant, il est vital pour l’économie du pays à moyen terme et à long terme, d’avoir des scientifiques de haut niveau.  Proposition n° 6 : En attendant de mettre en place un enseignement modulaire, reconstituer une véritable série scientifique à destination des élèves se préparant à des études et une carrière scientifiques, afin d’enrayer la baisse du niveau en mathématiques dans le supérieur et le déficit de recrutement de scientifiques et des chercheurs. 

Deux dogmes faux qui stérilisent la réflexion

Cependant, les parlementaires ont laissé passer deux erreurs d'analyse parmi celles qui stérilisent la réflexion car elles sont répétées en boucle par ceux qui ont intérêts à faire perdurer les dysfonctionnements du lycée.

-          Nous avons la fable de la valorisation des savoirs abstraits.

Voici un extrait de la page 25 qui est un dogme qu’il convient de répéter dans certain milieu, mais qui ne correspond à aucune réalité : « la valorisation des savoirs abstraits par le système éducatif a pour conséquence une hiérarchisation de fait des filières générale, technologique et  professionnelle et la sélection des élèves en fonction de leurs résultats scolaires dans ces savoirs. »

 Les savoirs abstraits désignent les mathématiques. Malheureusement, pour les auteurs de ce passage, la sélection du système éducatif se fait sur la capacité de rédiger suivant les codes littéraires. L’élève qui arrive en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression se retrouve à partir de la 4ème, dans toutes les matières devant des devoirs qu’il ne peut pas réussir quels que soient ses efforts car ils vérifient la capacité d’expression plutôt que la connaissance des concepts de la matière. L’élève est condamné à finir en 3ème avec des savoirs extrêmement faibles et une estime de soi détruite. L'autorisation d'accès à la Seconde Générale et Technologique s'appuie sur le niveau en expression écrite. Pour aller en 1ère générale (y compris la 1ère S dite scientifique mais en réalité généraliste), il faut démontrer la capacité de rédaction nécessaire aux études littéraires. La sélection par les maths se fait entre les trois filières générales. Il s’agit d’une illusion d’optique, car ceux qui n’ont pas les compétences pour faire des hautes études littéraires ont été éliminés à la précédente étape. Le « tri » se fait sur ceux qui n’ont pas été éliminés par des contraintes liées à la capacité d’écrire suivant les codes littéraires franchouillards (cette sélection n’existe dans aucun autre pays au niveau lycée).

 Les personnes à l’origine de cette analyse fausse souhaitent un lycée totalement discriminant sur les compétences littéraires. Leur idée est de supprimer la possibilité de de développer des compétences en maths à ceux qui le souhaitent. Les personnes qui ont une capacité à utiliser les codes artificiels d’expression, inutiles dans la vie de tous les jours et que seuls 40% des élèves peuvent atteindre, souhaitent empêcher toute possibilité d’études à ceux qui n’ont pas cette compétence. Ceci n’a, bien sûr, aucune légitimité. Je parle de "questionner la question à la manière des littéraires" qui n’a rien à voir avec « écrire en parfait français » sur lequel il n’y a pas à transiger. Les manipulateurs qui ont imposé la doctrine fausse « de la valorisation des savoirs abstraites » organisent volontairement la confusion des deux compétences.

Je le rappelle il y a deux manière d’appréhender les maths tels que nous les apprenons au lycée, l’une par l’utilisation automatique de méthodes, l’autre par le développement d’une représentation des outils mathématiques. La deuxième est beaucoup plus efficace mais tout le monde n’y arrive pas. Pour cette raison, il est nécessaire d’avoir au minimum deux « parcours » de maths au lycée (par exemple celui de ES et celui de S). Il absolument impossible de proposer un seul programme de maths pour tous les lycéens. Comme donner les mêmes cours de français et d’histoire-géo aux élèves des filières technologiques et générales réunis posera un certain nombre de difficultés d’enseignement et limitera les notions qui pourront être enseignées. Cela supposera de retarder certains apprentissages nécessaires pour aborder des hautes études littéraires.

-          Nous avons l’erreur d’analyse de la différenciation socio-culturelle. Les chiffres sont justes, mais le lien de cause à effet suggéré est un mensonge et a plusieurs conséquences négatives.

Voici le paragraphe en cause page 25 « Cette hiérarchisation scolaire correspond de fait à une certaine différenciation socio-culturelle : à la rentrée 2013, les élèves de première et de terminale générales étaient deux fois plus souvent issus de familles socialement favorisées (professions libérales, cadres, enseignants) que ceux des classes de première et de terminale technologiques (respectivement 36,1 % et 17,5 %). Ces dernières formations rassemblaient elles-mêmes des élèves provenant deux fois plus souvent des classes sociales favorisées que les élèves préparant le baccalauréat professionnel (8,1 %) »

Tout d’abord, les personnes qui sortent ces chiffres sur la filière générale sont les mêmes qui nient la hiérarchisation des filières du lycée professionnel due à la sélection par un logiciel aveugle qui utilise principalement les notes et ne tient pas compte de la motivation. Or, cette hiérarchie des filières et les processus inadaptés d’affectation dans celles-ci créent de la désespérance. Des élèves se retrouvent affectés dans des formations sans qu’ils aient fait le voyage cognitif pour se projeter dans leur métier futur et sans qu’ils aient accepté les contraintes de la formation où ils atterrissent sans l’avoir vraiment choisie.

Ensuite, dans tous les pays du monde, il y a des formations plus exigeantes intellectuellement, et il y a des biais sociaux sur les élèves qui les réussissent. La France amplifie ces biais sociaux alors que d’autres pays les atténuent. Ce n’est pas la hiérarchisation (impossible à éviter) qui crée les biais sociaux mais d’autres mécanismes dont l'un des plus importants est la place de la réussite scolaire dans les valeurs partagées dans la famille et le groupe d’amis de l’élève. L’effort de l’institution pour expliciter les implicites et la mise en place de soutiens spécifiques aux élèves qui ont de l’ambition sont, parmi d'autres, des leviers efficaces. http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/160314/les-biais-lies-l-origine-sociale-dans-l-orientation-scolaire

Toutes les formations sont d'égale dignité, mais les avantages qu'on peut en tirer en satisfaction de soi, en salaire, en sécurité de l'emploi, en préservation de sa santé sont différentes. Mécaniquement des hiérarchies se mettent en place (différentes en fonction des valeurs de la famille). Nier ces mécanismes est une hypocrisie qui favorise ceux qui sont capables de les décoder. 

 Il faut voir que le message « En fonction de vos origines vous avez mécaniquement moins de chance de réussir » est délétère. Il déclenche une autocensure. Par ailleurs, il est faux. A niveau égal, au lycée, les élèves ont la même capacité de réussir.

Un modèle suggéré pour le lycée qui ne peut pas fonctionner

 Le dernier point et pas des moindres est le choix de mettre en avant la proposition de nouveau lycée souhaitée par les « paléomodernistes consensuels ». Ce sont des groupes de pressions qui se mettent d’accord sur des solutions simplistes faciles à communiquer, et qui sont à l’origine des pires stupidités sur l’école. Le rapport a visiblement fait le choix d’être politiquement correct sur la réforme du lycée de Chatel. Mais, il suffit de lire entre les lignes pour comprendre que le tronc commun et son orientation progressive n’a pas fonctionné. Ce n’était pas une surprise pour tous ceux qui avaient une vision fonctionnelle du lycée. Il est largement démontré que la réforme du lycée de Chatel avait été faite sur un diagnostic faux. On peut se demander l’intérêt de proposer un lycée sur un schéma qui ne peut pas marcher. Surtout quand la justification est "il y a trois personnes qui nous ont proposé le même modèle". L’histoire de la réforme du lycée, montre qu’il ne faut surtout pas s’appuyer sur la solution qui fait consensus entre des groupes d’intérêt. Il faut passer par une analyse fonctionnelle du lycée, à quoi il sert et quelles sont les contraintes d’organisation.  Voilà le passage en cause, c’est page 32. Nous voyons resurgir le prétexte du mensonge de l’abstraction pour installer une discrimination : « C’est pourquoi plusieurs intervenants ont suggéré, au cours des auditions, d’instaurer en France un lycée fonctionnant sur la base d’un socle constitué de matières indispensables à une culture générale commune, assorti de trois ou quatre matières optionnelles. Pour sortir de la logique de séparation et de sélection des élèves, l’acquisition du socle s’effectuerait progressivement jusqu’en terminale, en partant de notions concrètes et à travers des pédagogies différenciées, et sans forcément recourir à l’abstraction. C’est au cours de la construction du parcours de formation et de la spécialisation que seraient progressivement introduites des logiques abstraites, ou que seraient approfondies des notions concrètes. »

Je vous rappelle que nous avons eu en 2009, une superbe communication sur le lycée finlandais qui supprimait miraculeusement toutes les hiérarchisations. Cependant vérification faite, 20% des élèves y prennent une année de plus pour faire le parcours (ce qui est équivalent à un redoublement), les élèves qui n'ont pas le niveau pour avoir une chance raisonnable de réussir sont éjectés en filière professionnelle, les exigences en expression écrite se rapprochent de celles des bacs technologiques français que celles des bacs généraux. Il est possible en Finlande d’avoir un bac sans maths, un bac avec maths normal et un bac avec maths renforcé avec les mêmes conséquences pour les études supérieures accessibles en France. Il y a, bien sûr, deux parcours possibles en mathématiques. La communication voulue par les services de Darcos était du pipeau total.

Conclusion

Le sujet principal du rapport est l’orientation. Sur ce thème la réflexion est de qualité, propre à accompagner l’amélioration de l’information et du soutien aux élèves dans le cadre de la nouvelle organisation qui attribue la responsabilité de la coordination aux régions, en prenant en compte les possibilités que donnent les nouvelles technologies. Des consensus ont été trouvés sur des approches qui sont des leviers d’amélioration convaincants. Les changements structurants sur le lycée ne sont pas une priorité. Le sujet va rester en sommeil quelques années. Rien ne sera lancé avant 2017, sauf peut-être la refonte des programmes de maths et de physique de S, des programmes de physique et de technologie de STI2D, et le rééquilibrage des heures de sciences entre la Première et la Terminale S.

Il y a une nette avancée dans la réflexion avec l’abandon de deux dogmes. Il y a eu une analyse fonctionnelle de bon niveau sous-jacente à la réforme du collège. Quand le sujet du lycée sera sur l’établi, nous pouvons penser que les gens qui s’investissent pour améliorer l’éducation nationale auront une réflexion du même niveau pour le lycée. Cependant, il serait nécessaire de préparer le terrain pour éradiquer les deux dogmes restants le plus tôt possible.

Le premier dogme nuisible "le mensonge du tri par la capacité d’abstraction" alors que le principal mécanisme discriminant du système éducatif français est l’élimination progressive par la maîtrise de connaissances et compétences liées aux exigences en expression littéraire. Cette élimination est totalement hypocrite car l’expression littéraire est basée sur des implicits insuffisamment explicités et a des biais sociaux importants. L’offre d’une possibilité de développer ses capacités d’abstraction au lycée est indispensable et moins discriminante que l’expression qui conditionne l’entrée dans les filières générales, ce qui n’a aucune justification pour la filière S. «  Les incitations à la discrimination de celles et ceux qui s’appuient sur leur capacité d’abstraction pour réussir » sont une indignité contre laquelle l’Education nationale devrait lutter.

Le deuxième dogme nuisible est l’invention d’un lien de causalité entre l’existence de filières plus exigeantes et les biais sociaux. Les mécanismes qui créent les biais sociaux sont ailleurs. Ce dogme a deux conséquences négatives : la baisse de l’efficacité de l’enseignement public et le transfert dans le privé des apprentissages les plus exigeants (cours privés nécessaires pour réussir la première année de médecine) ; le non traitement des mécanismes qui créent réellement les biais sociaux dans les parcours scolaires, ce qui a pour conséquence de les faire perdurer les injustices révoltantes et créer du malaise dans les zones d’éducation prioritaire. 

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