Nostalgie : Quand Darcos bobardisait autour du lycée finlandais

Ce billet que j'ai écrit en février 2009 est mon préféré. Il montre l'incroyage inconsistance de ceux qui nous ont gouverné entre 2007 et 2012. Je ne sais pas quels mots il faudrait employer : amateurisme, irresponsabilité, mépris des Français. Pourtant, c'est l'avenir de la jeunesse qui était en jeu.

http://vivianemicaud.wordpress.com/2009/02/15/le-lycee-finlandais-point-faible-dun-systeme-educatif/ 

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Nous avons subi une forte communication de mai à octobre 2008 au sujet du lycée finlandais dont le fonctionnement nous était présenté comme idyllique : suppression des redoublements, meilleures préparations aux études supérieures, absence de stress pour les élèves, suppression de la hiérarchisation des formations. Mais qu’en est-il vraiment ? Pour cela,  j’ai fait ce que visiblement personne parmi les responsables de la stratégie pour les lycées à l’Education Nationale n’a fait : J’ai acheté le livre de Paul Robert sur le système éducatif finlandais et  je l’ai lu. "La Finlande : un modèle éducatif pour la France ? Les secrets de la réussite" ESF Editeur, 22 €.

J’ai lu ce livre, en relativisant tout ce qu’il était des interprétations de l’auteur et en m’attachant uniquement aux faits, honnêtement rapportés. Il faut en féliciter l’auteur, ce livre foisonne d’informations quantifiées. Oh, surprise, ma conclusion est tout autre. Le lycée finlandais est, en réalité, le point faible du système éducatif finlandais.

Le succès de la Finlande s’explique par 20 à 25 élèves par classe de l’école primaire au collège, accompagné par un dispositif très performant de suivi des acquis et de soutien aux difficultés d’apprentissage. 30% des élèves font l’objet d’une aide particulière : 22% éducation spéciale à temps partiel, 6% classes spéciales en petit groupes dans des écoles ordinaires; 2% écoles spécialisées. Une école citée aurait 7 assistants (l’équivalent de nos RASED qui sont supprimés) pour 250 élèves.

Après le collège nous sommes clairement dans le dysfonctionnement. Après une sélection très brutale basée sur les notes de la dernière année de collège, une partie des élèves sont orientés vers l’enseignement professionnel. 5% abandonne les études à ce moment. (Il y a eu deux fusillades, perpétrées par des élèves, en 6 mois dans les lycées professionnels finlandais).

Le lycée général finlandais est alors un gigantesque cocooning dont on apprend que des généralités et dans lequel on est « trié » par les maths comme dans le lycée français. L’utopie du lycée à enseignement unique a été testée et abandonnée au cours des années 1970. (Cette utopie a échoué partout où elle a été testé. La raison est fonctionnelle. Cela s’explique par la diversité des élèves et les différences des modes d’apprentissage des matières).

Le bac « unique » est aussi un mythe :  l’examen final propose deux niveaux de difficulté pour trois des 4 épreuves obligatoires et une possibilité de choix des épreuves. J’ai compté16 baccalauréats différents et ceci sans prendre en compte les différentes langues étrangères et les choix de questions en culture générale. Même si l’auteur ne le précise pas. Le système finlandais étant extrêmement sélectif à chaque palier d’études, on peut être sûr qu’un baccalauréat finlandais « Math niveau avancé»/Anglais niveau avancé/Culture général avec épreuves de physique-chimie" n’ouvre pas les mêmes possibilités d’études supérieures qu’un baccalauréat sans math "Langue national niveau avancé/Langue étrangère niveau normal/Culture générale portant sur la philosophie et l’histoire des religions". Le tri est plus insidieux qu’en France mais avec les mêmes conséquences pour les voies d’enseignement supérieur qui seront possibles ou non en fonction du type de baccalauréat préparé. Les enfants dont les parents auront su inculquer la valeur de l’effort seront les grands gagnants d’un tel système. 

Un peu moins de 20% des élèves font le parcours avec un an de plus que la normale, ce qui est équivalent à un redoublement. Les lycées généraux sélectionnent également sur les notes de la dernière année de collège : il y a des lycées très élitistes et des lycées très évités.

Ils n’ont pas l’équivalent de nos baccalauréats technologiques qui permettent d’accéder à l’enseignement supérieur par des formations concrètes et qui servent de passerelles aux meilleurs de nos élèves de l’enseignement professionnel. 

 Le caractère trop généraliste a un autre effet pervers : le coût de l’erreur d’orientation si on change d’avis. Si on l’aurait appliqué telle quelle cette organisation en France, il serait devenu impossible de tester une orientation au lycée qui est gratuit pour la majorité des français et les jeunes auraient dû, pour tester leur orientation, aller en université qui revient à 500 euros par mois pour la majorité des étudiants français obligés de se loger en ville. Le coût de l’erreur pour l’élève est sans aucune mesure. Cependant je ne peux dire si la question se pose en Finlande, je n’y connais pas la localisation des lycées et des universités par rapport aux lieux d’habitation en Finlande qui est moins peuplée que la France.

Vous me croyez pas : Acheter le livre, et télécharger mon rapport sur la réforme des lycées, disponible à partir de l’onglet "la réforme du lycée: un rapport complet" toutes les référence de pages dont j’ai extrait ces informations y figurent. Comment est-ce possible ? Le processus s’est déroulé en plusieurs paliers.

1) un enseignant français qui ne parlent pas les langues nationales finlandaises a été invité à visiter la Finlande, pour comparer les systèmes éducatifs. Celui-ci a été accueilli dans plusieurs établisements. Il a collecté des informations, et a fait un rapport. Bien sûr, les finlandais n’ont pas choisi des établissements qui cumulaient les problèmes. On peut se douter que les établissements qui recrutent à la limite de la relégation en lycée professionnel, ou ceux dont le directeur a de graves difficultés dans l’animation d’équipes n’ont pas fait parti du panel des lycées visités. L’enseignant a été choisi parce qu’il partageait l’idéologie dominante qu’exige l’éducation nationale française :"la pédagogique active, uniquement moyen pour résoudre les difficultés des élèves." Cet enseignant a fait d’ailleurs un travail remarquable et je l’en félicite. Il n’est nullement responsable des exploitations qui ont ensuite eu lieu.

2) Un éditeur a pensé que le sujet pourrait faire un livre. Mais pour le vendre mieux, il faut avoir un angle de communication. L’angle "effectif réduit en primaire et collège et nombreux intervenants pour traiter la difficulté scolaire dans toutes ses formes" n’était  pas très porteur dans le contexte actuel. Par contre, l’angle " une nouvelle organisation du lycée qui permet de réduire les effectifs d’enseignants" l’était beaucoup plus. Toute la promotion de l’ouvrage s’est faite autour du lycée. Un éditeur est quelqu’un qui fait commerce de concepts. La promotion d’un livre sert à allècher le lecteur potentiel et se faire chroniquer favorablement chez les prescripteurs de ce type de livres spécialisés. Le lecteur doit ensuite lire le livre pour savoir ce qu’il en retourne. Le livre est d’ailleurs décrit dans la quatrième de couverture comme "un ensemble d’informations indispensables pour comprendre l’école finlandaise, distinguer ce qui relève de la conjoncture favorable de ce dont nous pourrions nous inspirer". Nous sommes dans de la "com" normale d’un éditeur.

 3) Des "penseurs de l’éducation nationale" que se complaisent dans la promotion de tout ce qui est innovant ont donné de l’ampleur a ce nouveau concept, sans prendre les précautions de l’auteur et de l’éditeur sur la nécessité de vérifier ce qui a une valeur ajoutée et ce qui rajoute des contraintes, ce qui peut être adapté au contexte français et ce qui ne le peut pas. Personnellement, je considère que c’est un dysfonctionnement qu’on donne autant la parole à des gens qui croient ou font croire que, plus une organisation ou une méthode est innovante plus elle est efficace. Tout le monde sait qu’il y aucun lien de cause à effet entre innovation et efficacité. Il faut vérifier tout concept nouveau, en prenant en compte les finalités du lycée et à la diversité des modes d’apprentissage des lycéens. La qualité de l’enseignement dans le lycée était justifiée par les résultats d’un test international le PISA, réalisé sur des élèves de 15 ans, donc pour la Finlande en dernière année de collège. Pas très rigoureux….

4) Darcos et ses conseilleurs se sont appropriés, la version idéalisée par les promoteurs des organisations innovantes, sans rien vérifier.

 

 

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