Pourquoi un collégien ayant de fortes lacunes en expression écrite est condamné à l’échec ?

Aujourd’hui, un enfant qui arrive au collège avec des fortes lacunes en lecture et en expression écrite n’a pas l’aide nécessaire pour se rattraper et se retrouve à partir de la 4ème , dans toutes ses matières, devant des devoirs que, quels que soient ses efforts, il ne peut pas réussir. Il tombe dans la spirale de l’échec. Il arrive en fin de 3ème avec des acquis très faibles et une estime de soi détruite.  Il est alors orienté vers le professionnel via un système informatique opaque qui ne permet pas de s’impliquer réellement dans son choix, qui ne prend pas en compte la motivation, et qui dans un tiers des cas l’affecte dans un métier qu’il n’a pas choisi. C’est parmi ces jeunes-là qu’il y a plus d’abandons en lycée professionnel.

Comment en est-on arrivé là ?

Cela fait plus vingt ans que cela dure, comme je l’ai exprimé dans un précédent billet.

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/110113/l-indifference-de-la-communaute-educative-la-souffrance-scolaire-gen

Le billet cité explique que, avant Peillon,  les personnes qui prennent des décisions sur les évolutions du système, ne prenaient pas en compte ce qui se passait réellement sur le terrain, mais agissaient en fonction d’accords consensuels entre les partenaires de l’éducation nationale, lesquels cherchaient surtout à préserver leur terrain d’actions. Les décideurs n'allait jamais au fond dans la compréhension des mécanismes complexes qui expliquent les dysfonctionnements. Je vous conseille de lire ce billet si vous voulez voir ce que je veux dire.   

Il y a deux « éléments de langue de bois » qui se sont alimentés l’un l’autre.

- la négation que la matière discriminante jusqu’à l’entrée en Première générale est le français

- l’incapacité de mettre en évidence l’impasse de la doctrine « le français se travaille dans toutes les matières », inefficace  pour récupérer des lacunes et destructrice des appuis de réussite des jeunes.

La matière discriminante du système éducatif est l’expression écrite.

Dans les écrits de ceux qui communiquent dans l’éducation nationale, la matière discriminante du système contre laquelle  il faut agir est les maths. Or c’est faux sauf dans la dernière ligne droite. Il y a aujourd’hui un tri sur les maths entre les filières générales du bac, L, ES, S. Mais, c’est un problème qui concerne les favorisés qui n’ont pas été ELIMINES par leur manque de compétences en expression littéraire. Il est aisément résoluble en donnant à chaque élève le choix du parcours en expression littéraire, du parcours en maths et de la dominante, de manière déconnectée.

Ce sont les lacunes en expression écrite qui condamnent à la spirale de l’échec à partir de la 4ème.

Ce sont les lacunes en expression écrite qui interdisent l’entrée en Seconde Générale.  Et l’inefficace « dernier mot au parent pour l’orientation » n’y changera rien, ceux qui sont dans la spirale de l’échec au collège le seront au lycée s’ils font la bêtise d’y aller.

C'est la non-maîtrise des codes artificiels de rédaction littéraire exigée dans les études supérieures littéraires franchouillardes (codes qui n’ont rien à voir avec la culture générale), qui interdit l’accès en Première générale et entraîne la relégation en Première Technologique.

La cause provient d’un double mécanisme. Les communicants du système éducatif « pédagogos » ou « journalistes » spécialisées sur le système éducatif ont souvent une formation littéraire et font partie des triés dans la dernière ligne droite. Aussi, la doctrine du tri par les maths leur parle puisqu’ils pensent  en être les victimes, aussi ils la diffusent. Par ailleurs, les scientifiques pensent en fonction de faits prouvés et ont souvent du mal à démonter la propagande de mauvaise foi, car c’est un mode de pensée qui leur est étranger. C’est assez curieux de voir que les associations des profs de physique et de maths ont intériorisé comment exacts les reproches infondés faits à leur matière.

En réalité, il y a deux manières d’appréhender les mathématiques, une en appliquant des méthodologies systématiques et l’autre en développant une compréhension dans une pensée complexe des outils mathématiques. La deuxième manière est infiniment plus efficace, mais tous n’y arrivent pas. Aussi, tous les systèmes éducatifs du monde ont deux parcours en mathématiques au lycée, chacun s’appuyant sur une des deux manières d’appréhender la matière. Quand le service public ne le propose pas, le privé compense comme aux Etats-Unis.  Ce serait handicaper stupidement notre capacité d’innover et notre industrie de ne pas offrir les deux niveaux en France. Par contre, il n’y aucune raison d’obliger de faire de la physique aux élèves qui ont choisi le niveau avancé en Maths.

Pour comprendre ce que j’entends par pédagogo, il faut lire ce billet.Un enseignant qui arrive à utiliser des techniques pédagogiques innovantes n’est pas un pédagogo  s’il ne dénigre pas ses collègues qui ont fait d’autres choix.

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/040514/comment-differencier-les-pedagogos-des-pedagogues-sinceres

- l’incapacité de mettre en évidence l’impasse de la doctrine « le Français se travaille dans toutes les matières »

Dans un article récent du 16 mai 2014 du café pédagogique, Viviane Youx, présidente de l'Association française des enseignants de français (AFEF), une association qui représente des professeurs de français du primaire au lycée fait remarqué que le volume horaire « a diminué de moitié au collège et d’un bon tiers en primaire or les programmes ont continué à s’étoffer avec un public hétérogène. »

Il ne faut pas aller chercher plus loin. Des horaires ont été enlevés à l’enseignement du Français pour donner du temps à de nombreuses autres matières.  Quand les difficultés des jeunes devant l’expression sont apparues, les enseignants des « autres matières » ont naturellement défendu leur « gagne-pain ». Ce qui tout à fait normal. Il est apparu un choix volontaire de nier la baisse des acquisau plus haut niveau de l’éducation nationale. La version officielle était « le niveau n’a pas baissé, les jeunes apprennent autre chose » alors qu’il y avait de plus en plus de jeunes n’ayant pas les savoirs fondamentaux qui  permettent de s’insérer dans le monde des adultes.  

Aussi, pour compenser, il a été décidé que  les autres matières travailleraient aussi l’expression. La forme de contrôle a été choisie de manière à ce que les élèves s’entraînent à faire des phrases respectant certaines règles. La complexité des mots et des phrases dans les énoncés a été renforcée. Vu le peu de sens des exercices, cela a nullement eu un aspect bénéfique sur les élèves en général. Par contre, cela a plongé dans l’échec irrémédiable, les élèves ayant des lacunes en expression. Celui qui avait compris les concepts de la leçon avait toujours 5/20 au devoir car il ne pouvait pas écrire ce qu’il savait. Aussi, il n’avait plus aucune matière pour appuyer sa réussite, à part l’EPS. Celui qui sait écrire et est noyé en maths, passe 3 heures à 4 heures par semaine dans un cours où on lui parle chinois. Celui qui ne sait pas s’exprimer par l’écrit passe la totalité de ses cours en situation d’échec. A part l’EPS, il n’a rien pour appuyer une réussite. C’est cela qui est dramatique.

Par ailleurs, un prof d’histoire-géo ne peut pas faire travailler l’expression et faire son cours. C’est totalement impossible. Pourtant c’est la solution théorique proposée.

Lors de la distribution des heures dégagées de la « dotation horaire globale », les responsables d’établissement privilégient souvent la paix sociale et vont les attribuer les heures aux enseignants dont il faut compléter le service. Par ailleurs, les possibilités sont faibles et ne permettent pas la remédiation nécessaire pour les enfants qui ont des lacunes. C'est une des causes pour laquelle le problème n'est pas remonté. C'est en opposition à une demande corporatiste mais légitime des enseignants, acceptée par la communauté car elle est perçue comme légitime.

Il y a eu un refus volontaire de connaître de la souffrance des enfants qui avaient de grosses lacunes en lecture et en expression quand ils étaient affectés dans une classe normale par plusieurs des partenaires de l'Education Nationale.  A ma connaissance, celui-ci n’existe plus.

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/250813/jetons-nos-enfants-au-milieu-de-la-piscine-sans-bouee-pour-leur-apprendre-nager

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/130813/le-college-unique-dans-la-loi-sur-la-refondation-de-l-ecole

Le dernier élément qui est le point de blocage d’aujourd’hui est le repli disciplinaire des enseignants. Le niveau de connaissance disciplinaire pour enseigner au collège est relativement faible et globalement accessible à tous les bacs +5 à quelques exceptions près. Je pense avoir la connaissance nécessaires dans toutes les matières à l’exception de l’EPS, la musique et les langues étrangères. Ce qui me manque est la pédagogie. La capacité de comprendre les causes des difficultés, les méthodes pour apprendre des notions dans la durée, donner la compréhension. Les méthodes pour tenir une classe quand il y a plusieurs perturbateurs. Pour moi, la pédagogie est la compétence primordiale. Or curieusement, les enseignants ne mettent pas les « pratiques pédagogiques » comme ce qui fait la valeur de leur métier mais les savoirs disciplinaires.

Personnellement, je pense que c’est dû aux 30 ans de collaboration des pédagogos et des pontes de l’éducation nationale pour imposer une vision tayloriste de la recherche de solution, avec comme messages sous-jacents « c’est parce que les enseignants n’appliquent pas les géniales doctrines pédagogiques que l’école est en dysfonctionnement ».

La vision tayloriste consiste à tout décider en haut lieu et voir les enseignants comme des opérateurs dont la mission est d’appliquer avec diligence, les décisions prises à mille lieues des réalités du terrain. En éducation, cette façon de voir est inopérante. En effet, toutes les situations sont différentes (nombre d’enfants, nombre de perturbateurs, capacité d’aider des parents, phénomènes de groupes oppressifs ou non, niveau acquis des enfants, enfants avec des difficultés d’apprentissage particulier). Il est totalement impossible de trouver un mode opératoire générique qu’il suffirait d’appliquer. Il faut considérer l’enseignant comme un expert de haut niveau qui met en place des stratégie d’actions pour faire progresser toute la classe en générale, et chaque enfant en particulier. Pour plus d’explications, il faut aller voir mon billet sur les pédagogos, cité plus haut.

Comme la pédagogie telle qu’elle est historiquement vue par le système de l’éducation nationale est inopérante, celle-ci n’entre pas dans les valeurs des enseignants. Ceux-ci ont trop suivi de formation obligatoire par un consultant qui n'a jamais vu une classe avec un powerpoint qui explique la méthode pédagique miracle qui, par ailleurs, est différente de celle d'y a 3 ans. Comme la nature a horreur du vide, les savoirs disciplinaires qui sont eux concrets et prouvables servent d’appui au système de valeur des enseignants.

Les syndicats qui ont assis l’un de leur pouvoir sur les rivalités entre les matières ont encouragé le mécanisme. N’oublions pas que ce sont les syndicats qui ont renforcé dans l’esprit du public la confusion entre « heures de travail de l’enseignant » et « heures devant une classe » alors que le volume des premières est environ le double des autres. Il s’agissait de nier les différences de temps de préparation entre les matières et de créer des tensions. Depuis, les années 1990, on niait les différences de l’importance des acquis en fonction des matières.  Le conseil de classe devait considérer qu’il était aussi grave de ne pas connaître une connaissance de géographie que de ne pas savoir écrire correctement.

Conclusion

 Depuis juin 2012, la réflexion sur le fonctionnement de l’école française à beaucoup mûri. Le document sur le socle de connaissance, de compétence et de culture montre, de mon point de vue, une excellente analyse fonctionnelle du besoin de l’élève. La présentation des connaissances à acquérir me semble particulièrement lucide. Aussi, je pense que le rôle de l’expression écrite dans l’échec scolaire est aujourd’hui parfaitement analysé, par la communauté qui réfléchit sur l’école.

Il y a aujourd’hui une dynamique collective qui traite les vrais problèmes. Je félicite Vincent Peillon pour l’avoir créé et Benoît Hamon pour avoir su donner la bonne inflexion.

La principale difficulté provient qu'il n’y a pas solution pour le collège sans une nouvelle répartition de la dotation horaire entre le français et les autres matières. La vérification des acquis d'une matière disciplinaire ne peut être couplé avec un travail sur l'expression pour un élève ayant de fortes lacunes. Car, pour cela il faudrait adapter la forme des contrôles à la capacité d'expression de chaque élève, de manière qu'il puisse progresser.  Cela me semble impossible à mettre en oeuvre rapidement, sans qu’une partie des enseignants acceptent d’enseigner deux matières, car il y aurait trop d'enseignants dans les matières où on aurait retirer des heures. Or cette évolution est contraire aux valeurs des enseignants basées sur l’expertise disciplinaire.

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