Les effets pervers de la doctrine de l "école bienveillante"

Depuis que j’écris sur l’éducation nationale, je place, en premier dans les facteurs de réussite d’un enfant, la disponibilité intellectuelle pour les apprentissages. Depuis 2002, je fustige l’incapacité de l’école à prendre au sérieux la violence que constituent les moqueries répétées.

Depuis que j’écris sur l’éducation nationale, je place, en premier dans les facteurs de réussite d’un enfant, la disponibilité intellectuelle pour les apprentissages. Depuis 2002, je fustige l’incapacité de l’école à prendre au sérieux la violence que constituent les moqueries répétées. Aussi, je pense à avoir largement prouvé ma prise en compte dans mon analyse du système éducation nationale français de l’impact des  micro-agressions et maxi-agressions que subit un enfant lors de sa vie dans sa communauté scolaire.

D’ailleurs, dans ma contribution sur la gouvernance du collège lors de la concertation pour la refondation de l’école de l’été 2012, j’ai l’ai placé à la première place des missions que devraient avoir le collège, avant même l’acquisition des fondamentaux.

« Mission 1 : la mise en place d’une ambiance propre au développement de chacun dans l’établissement  (règle de vie en communauté, surveillance des cours de récréation et de couloirs, prévention du harcèlement et des violences entre élèves, protection et accompagnement des élèves victimes d'harcèlement ou de violence, dialogue avec les parents des enfants en difficultés, prévention de la stigmatisation de ceux qui s’investissent dans le travail scolaire) »

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-m/240912/pour-la-refondation-de-lecole-26-une-nouvelle-gouvernance-pour-le-college

L’école bienveillante est un courant pédagogique dont un des  exemples est la pédagogie Freinet.  Cette pédagogie est basée sur le constructivisme « aider l’enfant à construire son savoir » et a pour doctrine l’absence de notations. Je ne veux pas me mettre à dos tous les enseignants qui se réclament du « mouvement Freinet ». Leur manière d’aborder la pédagogie a une réelle valeur ajoutée si elle est utilisée par des personnes qui connaissent les mécanismes cognitifs de l’apprentissage et qui sont capables de relativiser les conséquences pour l’enfant des agressions de son environnement.  Cependant l’éducation nationale l’a instrumentalisé en décrivant des conséquences de sa non-application qui sont inexactes  de manière à pouvoir, encore une fois, accuser à tort les enseignants des difficultés de l’école.

Par ailleurs la vision intégriste de l’ « école bienveillante »  est inopérante en éducation prioritaire à cause de la violence que fait subir la société aux enfants et elle a des biais sociaux importants sur la capacité de l’enfant à trouver sa place dans le monde des adultes.

Il s’agit pas de vouloir nier la valeur ajoutée de cette approche quand elle est utilisée avec intelligence pour ce qu’elle est, mais de montrer que la manière dont elle a été instrumentalisée par l’Education Nationale a trois effets pervers : la perte de repère sur ce qui met réellement en situation de malaise les enfants, la plus grande difficulté à obtenir une ambiance de classe sereine dans les établissements prioritaires, la plus grande difficulté pour les enfants dont les parents ne connaissent pas les codes à trouver leur place dans le monde des adultes. Je vais reprendre ces trois points un à un.

- la perte de repère sur ce qui met réellement en situation de malaise les enfants

J’ai la conviction, étayée par des faits, d’avoir l’étrange capacité de percevoir ce que ressentent les personnes qui sont en ma présence, sauf ceux qui ont appris à cacher leur ressenti.

Aussi, j’ai remarqué qu’il y a de multiples éléments  qui sont perçus par certains enfants comme des agressions morales dans les interactions de la vie en communauté.. Ces agressions ne sont pas perçues avec la même acuité en fonction de la sensibilité de l’enfant.  

Cependant, les micro-agressions sont utiles car elles permettent d’apprendre à mettre en place des routines de pour les traiter, les relativiser. Ces routines sont indispensables pour avoir une vie d'adulte sereine.

Les agressions moyennes sont des petits traumatismes qui peuvent aider à se construire si elles sont bien gérées ou qui peuvent créer des inhibitions. Certains sont inévitables comme les brouilleries entre copines.

Les agressions fortes, comme l’harcèlement moral par le groupe, peuvent détruire la confiance en soi et avoir des conséquences importantes sur la vie d’adulte.

 L’institution scolaire doit avoir une politique pour éviter les agressions fortes, doit avoir une action de fonds pour améliorer le bien-être scolaire  et doit repérer et aider les enfants en situation de mal-être quelle qu’en soit la cause, y compris familiale.

Mon problème est que je n’ai pas compris pourquoi les inspecteurs généraux de l’éducation nationale et certaines personnes dans une association de parents d’élèves et dans certains syndicats d’enseignants refusaient de voir les violences des élèves entre eux, ou du groupe sur un élève. Je n’ai pas compris pourquoi ce sujet a été systématiquement censuré,  jusqu’à une période récente, dans les analyses venant du système éducation nationale. La raison était qu’il ne fallait pas « stigmatiser certaines population ». En réalité, les violences morales entre élèves existent dans tous les milieux.

Pourtant une étude britannique, portant sur 7771 enfants nés en 1948, a montré que les élèves harcelés dans leur jeunesse, étaient à l’âge adultes plus souvent dépressifs, angoissés et suicidaires et plus souvent au chômage et moins rémunérés quand ils travaillaient.

http://www.vousnousils.fr/2014/04/18/harcelement-a-lecole-des-consequences-40-ans-plus-tard-553180

Aujourd’hui, il y a une vraie politique de prévention des violences entre élèves, mais c’est très récent. La France a 40 ans de retard sur ce sujet. Je raconte une anecdote réelle qui a eu lieu en 2000 dans ce papier. (deuxième alinéa dans le paragraphe : mission 1).

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/210813/l-accoutumance-de-la-communaute-educative-souffrance-scolaire-le-decryptage-d-une-observatrice-d

Mon deuxième questionnement est que je n’ai pas compris pourquoi le principal problème du collège, celui qui est responsable de la perte de l’estime de soi et le découragement devant les efforts scolaires n’étaient pas traité par le système éducation nationale : le fait que, à partir de la Quatrième, les contrôles dans toutes les matières sont impossibles à réussir par les élèves qui maîtrisent insuffisamment la lecture et l’expression écrite. Ce n’est pas la faute de l’enseignant mais du système éducation nationale qui impose des contrôles inadaptés aux classes hétérogènes, y compris là où ce n’est pas utile. Que celui qui est en difficulté en expression écrite n’arrive pas à réussir des contrôles de Français cela peut se concevoir. Mais pourquoi avoir utilisé des doctrines pédagogiques (dont l’inefficacité est aujourd’hui prouvée) en SVT et en physique qui  ont pour conséquence de mettre en situation d’échec ceux qui ont la compréhension des concepts  de la matière mais des difficultés d’expression ? Alors que le problème est bien établi depuis 40 ans, la situation a empiré depuis 10 ans. Les contrôles des matières "dites secondaires" ont évolué pour être encore moins accessibles pour les élèves ayant de graves lacunes en expression écrite.

Par contre, je n’ai jamais perçu des enfants traumatisés par leurs notes, ou par des remarques des enseignants. Il y a certaines anecdotes qui m’ont été rapportées sur une enseignante venant de l’étranger, qui a été mise en retraite anticipée suite à divers témoignages.  J’ai repéré une fois une prof de français de Seconde qui cherchait à piéger les élèves en donnant pas les consignes de manière codée. Ce sont des cas extrêmement particuliers. Il convient que le système éducation nationale ait les actions de management adéquates, cependant c'est malhonnête de communiquer comme si c'était une généralité. Mon constat est que les agressions moralement perçues par les enfants à cause de leurs notes ou des commentaires se situent dans la quasi-totalité des cas du niveau de celles qui permettent à l’élève de se construire.

Les découragements arrivent quand l’enfant a fait des efforts importants pour progresser sans aucun résultat. Cela n’est nullement dû aux enseignants mais à la forme de contrôle imposée par l’éducation nationale.

En conclusion, l’accusation envers les enseignants de ne pas savoir être bienveillants est une accusation injuste. La première des causes de mal-être des enfants sont les taquineries répétées de leurs camarades. La deuxième cause est que des jeunes se trouvent devant des devoirs que, quels soient leurs efforts, ils ne peuvent pas réussir. Si parfois, un enfant est un peu vexé par une remarque d’un enseignant, il n’y a rien d’insurmontable. Par ailleurs, c’est parfois inévitable pour obtenir une ambiance de travail dans une classe de 30 enfants. Ce n’est malheureusement pas le message qu’envoie l’Education Nationale.

Attention, je n’ai pas dit qu’il n’y a pas quelques cas parmi les enseignants, ni que c’est inutile de former les enseignants à comment sont perçues les remarques sur un bulletin de notes, ni que c’est inutile de former les enseignants à l’existence d’une variété de fonctionnements cognitifs qui peuvent causer des difficultés d’apprentissage impossibles à deviner. Je dis qu’il y a une exagération par un facteur d’environ 10 des conséquences de certaines habitudes qui ne sont pas optimales. Ceci est associé à un refus de ce qui est réellement des agressions fortes pour les enfants. Ces erreurs d'analyse, que je pense volontaires pour installer du pouvoir,  crée une incompréhension dans la communauté éducative qui empêche d’approcher de manière sereine la problématique que j’ai classé en "1" dans les missions du collège « la mise en place d’une ambiance propre au développement de chacun dans l’établissement ».

Une  « l’école bienveillante » s’obtient par  une prévention efficace des violences entre élève, et en s’organisant pour qu’aucun élève ne  soit devant un contrôle dont il ne peut pas en faire la moitié s’il fait des efforts, tout le reste est du deuxième ordre.

- la plus grande difficulté à obtenir une ambiance de classe sereine dans les établissements prioritaires

Je crois tout à fait possible d’appliquer à la lettre les théories de l’école bienveillante dans un établissement privé où l’on sélectionne les élèves. Je pense qu’il est possible de les adapter avec pragmatisme à beaucoup de situations d’enseignements pour donner l’envie d’apprendre aux enfants. Cependant, il faut en reconnaître les limites. Quand il y a des phénomènes de groupes où le jeu collectif est de mettre en difficulté l’enseignant, où quand celui qui s’investit dans l’effort scolaire subit un véritable harcèlement moral de ses camarades, toutes ces théories ont leur limite.

Nous avons vu la catastrophe qu’a été l’interdiction des punitions collectives, heureusement abandonnée. L’enseignant était obligé de laisser les transgressions graves dont l’auteur n’avait pas été identifié,  impunies. L’autorité de l’enseignant est un pilier de la tenue de classe. Tout ce qui la sape est à bannir pour l’intérêt des enfants. Car quand ce sont les élèves qui font la loi, il est impossible de mettre en place une école bienveillante. Or, certaines remarques de personnes ayant autorité envers des enseignants qui ont du mal à tenir leur classe sont inadmissibles. La classe en tant que groupe peut ne pas être bienveillante et ce n’est pas des théories de « casimir au pays des bisounours » qui aident à trouver des solutions. Par ailleurs, il faut prendre avec circonspection les affirmations d’un ressenti d’une injustice d’un jeune. Il s’agit d’un élément de langage qu’il est normal d’utiliser pour mettre en difficulté des enseignants. Or, trop souvent, ceux qui ne sont pas sur le terrain prennent cette affirmation au premier degré. Il faut faire appel à des enseignants reconnus par leurs pairs pour leur finesse d’analyse pour savoir ce qu’il est en est et faire le tri entre ce qui est réellement ressenti et ce qui est inventé.

L’école doit être attentive à l’état de bien-être  de chaque enfant, avoir une attention d’éviter ce qui peut créer du mal-être et d’aider les enfants qui font face à des problèmes qui le mettent en état de malaise fort, y compris quand ceux-ci sont extérieurs à la classe. Toutefois, il faut prendre en compte l’environnement qui parfois est extrêmement agressif. Les théories de bisounours qui focalisent sur la relation enfant-prof peuvent être totalement inadaptées. Dans ce cas, les imposer aux enseignants est une violence morale. Certains inspecteurs ou responsables d'établissement le font.

-  la plus grande difficulté pour les enfants dont les parents ne connaissent pas les codes à trouver leur place dans le monde des adultes.

Les expériences internationales montrent que le premier pas d’orientation doit avoir lieu à 15 ans, C’est lié à la maturité humaine qui arrive aux alentours de 13 ans. Certains jeunes vont se retrouver en apprentissage où seront dans une entreprise avec ses règles strictes et ses injustices. Certains jeunes vont se retrouver au lycée général où une capacité d’auto-organisation est exigée.  Or, il y a les jeunes dont les parents peuvent apporter le soutien nécessaire aux difficultés rencontrées car ils connaissent les « codes des entreprises », et ils peuvent aider son enfant à s’organiser. Il y a les jeunes pour qui ce qui n’est pas le cas et qui seront en difficultés s’ils sont maintenus jusqu’à la fin de 3ème dans un cocooning où on leur évite toute contrariété et où on ne les accompagne à se projeter comme adulte.  Pour limiter les biais sociaux dans l’orientation et dans la capacité de réussir, il faut commencer la sensibilisation à la vraie vie dès la 5ème.  A ce moment, certains aspects intégristes de l’école bienveillante sont à bannir, comme la suppression des notes. Il faut aussi prendre en compte que toutes les formations ne sont pas ouvertes à tout le monde et qu’il va falloir convaincre qu’on est motivé pour réussir, cela suppose une préparation à affronter le regard d’autrui.

En conclusion générale, l’école bienveillante a une réelle valeur ajoutée,  si elle est utilisée par des personnes qui connaissent les mécanismes cognitifs de l’apprentissage et qui sont capables de relativiser les conséquences pour l’enfant des agressions de son environnement (comportement d’un camarade, peur de l’échec, mot d’un adulte, etc).  Malheureusement, elle est parfois utilisée par des personnes de l’éducation nationale déconnectées de la réalité, et elle sert parfois plus à dénigrer les enseignants qu’à créer du bien-être au bénéfice des enfants.  L’éducation nationale doit l’abandonner en tant que doctrine pédagogique et en intégrer les aspects bénéfiques dans une approche pragmatique.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.