L’accoutumance de la communauté éducative à souffrance scolaire : le décryptage d’une observatrice du système scolaire

En janvier 2013, j’ai publié un billet rebondissant sur une phrase prononcée par Laurent Bigorgne de l’Institut Montaigne lors d’une table ronde à l’assemblée nationale quelques semaines avant. 

L'indifférence de la communauté éducative à la souffrance générée par notre système éducatif par Viviane Micaud

 Dans ce billet, j’argumentais que la communauté éducative avaient parfaitement conscience que les élèves qui arrivaient en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture et l’expression, étaient condamnés à la spirale de l’échec scolaire et la perte de la maîtrise de soi pour finir orienter vers une filière qu’ils n’avaient pas vraiment choisi avec des acquis extrêmement faibles. Cependant il  n’y avait pas d’indifférence dans  la communauté éducative mais du pragmatisme sur ce qu’il était possible de faire : « La quasi-totalité des membres de la communauté éducative agissait vraiment « aux mieux » dans le cadre d’action auquel ils avaient droit, dans le système de représentation des causes de la difficulté qui était la leur, pour aider les jeunes à progresser. »

 Je rappelais que les rapports sur le collège unique se sont succédé depuis 1982, avec des  diagnostics extrêmement proches mais que les solutions suggérées n’ont jamais été mises en pratique, en partie par l’insuffisance de moyens, mais surtout par une incapacité collective de trouver les bons leviers du changement. Dans ce nouveau billet, je vais expliciter les blocages dus au comportement humain dont j’ai été témoin et mon analyse  des intentions de ceux qui ont été responsables des blocages.

Je vais commenter chacune des 7 missions du collège, telles que je les ai définies dans une de mes contributions à la refondation de l’école, en septembre 2012.  Une nouvelle gouvernance du collège par Viviane Micaud

Je vais indiquer :

  1. ce que j’ai observé entre 2000 et 2005, dans un collège de proche banlieue parisienne avec une forte mixité sociale, mais aussi une surreprésentation des milieux très favorisés.
  2. les principales évolutions du système éducatif,
  3. mon avis sur ce qui est prévu dans la refondation de l’école.

Le texte est long. Mais le système éducatif est un système qu'il faut prendre comme un tout, comme les actions des personnes qui entravent la prise de conscience des difficultés. Il n’y a pas de conclusion, car c’est à chacun de la faire.

- mission 1 : la mise en place d’une ambiance propre au développement de chacun dans l’établissement : règle de vie en communauté, surveillance des cours, prévention du harcèlement et des violences entre élèves, protection et accompagnement des élèves victimes d'harcèlement ou de violence, dialogue avec les parents des enfants en difficultés, prévention de la stigmatisation de ceux qui s’investissent dans le travail scolaire)

Dès 2000 (ou 2001), un règlement intérieur avait  été mis en place, en associant les parents et les élèves, pour clarifier les règles de vie en communauté.  Les moyens dédiés à la surveillance des cours et des couloirs ont été chroniquement insuffisants, sauf quand le département finançait des emplois aidés. A cause de ce manque de personnel, il n’a pas été possible de mettre en place une politique de prévention dans la durée. L’absence de stabilité des moyens de surveillance a été contreproductive. Les phases de découragement ont rendu plus difficiles la reprise de la dynamique ensuite.  Il n’y a jamais eu de prévention organisée de la stigmatisation des jeunes qui s’investissaient dans le travail scolaire. Toutefois, certains des enseignants percevaient combien c’était un frein à l’investissement de l’enfant et faisaient les régulations nécessaires.  Le dialogue avec les  parents étaient globalement bons. Mais, il y avait des mécompréhensions. Lorsqu’il y avait un problème, les délégués parents étaient mis au courant qu’en cas de crise grave, quand il fallait jouer les pompiers. Les parents des enfants « à problème » étaient difficiles à contacter et,  en règle générale, refusaient de donner leurs coordonnées aux fédérations de parents d’élèves. Vers 2005 un travail de fonds a été mis en place avec des services relevant de la ville pour les enfants qui étaient à la dérive. L’efficacité provenait des compétences personnelles de celui qui était chargé d’aider les jeunes.

Le plus beau cas d’école concerne les violences entre élèves et la protection des élèves qui en sont victimes. En novembre 2000, des parents nous signalent que plusieurs jeunes de 6ème D avaient l’habitude de donner des coups à certains de leurs petits camarades.  Les délégués de parents d’élèves de la classe en parlent constructivement au professeur principal et à la principale du collège qui font la morale aux agresseurs. Evidemment, ceux-ci recommencent hors de la vue des enseignants. L’association de parents d’élèves concurrente avait alors  dans ses principes  « le refus de parler d’ambiance de classe ». En effet, les taquineries de mauvais goût et les violences entre élèves n’existent pas, aussi elles étaient forcément des inventions d’activistes de droite dans le but de stigmatiser les jeunes. N’est-ce pas ? C’était un sujet très sensible car ils avaient conduit à la démission le précédent président de l’association concurrente. Il avait été reproché à celui-ci d’avoir mis, à ma demande, dans un questionnaire destiné aux parents pour préparer le conseil de classe, la phrase suivante : « Que pensez-vous de l’ambiance de la classe ? ».  Subversif, n’est-ce pas ? Les leaders de l’association concurrente nous ont accusées d’exagérer et même d’être racistes. Nous avons été obligées de chercher d’autres témoignages. Finalement, une enseignante connue pour son pragmatisme et son engagement pour l’intérêt général,  a fait parler les élèves et il a été reconnu que nous avions raison, 4 mois après.  Je voudrais défendre l’équipe enseignante qui n’avait pas les moyens de savoir et qui, à l’époque, était très démunie, d’autant que les faits se déroulaient en dehors de leur vue.

Voilà un extrait d’une lettre que j’avais écrite le 17 mai 2001 (Nostalgie):

« Je suis persuadée qu’il est possible d’enrayer ce phénomène si en CM2 était systématiquement organisée une action de réflexion sur ces trois valeurs :

  •  les moqueries ou les coups répétés sont de vraies violences,
  • les victimes ne sont jamais les coupables,
  •  je ne dois pas laisser faire sinon cela risque de m’arriver. » 

Pendant les 5 années suivantes, nous n’avons pas pu remettre la phrase sur « l’ambiance de classe » dans le questionnaire aux parents, fait en commun entre les 3 associations.   Cependant, il n’y a plus eu de dérives. Les parents dont les enfants étaient victime de taquineries de mauvais goûts étaient écoutés, et des actions appropriées étaient mis en place. Si je me rappelle bien, il y avait une personne au rectorat chargé du soutien aux établissements quant ce type de problèmes survenaient.

Pourquoi l’association concurrente refusait de parler d’ « ambiance de classe » ? Il s’agit d’une tactique de mise en place d’une polémique qui  permettait de dénigrer les autres associations, en les accusant de stigmatiser les élèves à cause de leur origine sociale. En attendant, des gamins ont trinqué, et, à cause de la polémique, la formalisation du sujet est devenu sensible rendant plus difficiles les alertes précoces.  

Cette tactique consiste à déclencher une polémique sur un « principe opposé à l’intérêt des jeunes, permettant une propagande faisant croire le  contraire et qui est très difficile à démonter car le sujet est complexe». Elle  a été utilisée à maintes reprises, pendant les 7 ans où j’ai été impliquée.  Les personnes intègres argumentent que le principe est inadapté et sont alors dénigrées.  Le but est double. La démotivation de celles et ceux qui pourraient faire de l’ombre à la personne qui utilise ces méthodes.  La mise en valeur que de son association. L’inconvénient est que certains sujets deviennent « tabous » et il devient structurellement impossible d’avoir des discussions de fond sur les sujets complexes comme l’aide aux jeunes en grandes difficultés ou l’orientation.

Dans le même genre d’idée, il y avait dans l’établissement une équipe de jeunes professeurs d’EPS très dynamiques qui ont proposé un concours entre les classes basé sur le respect des autres et la participation à la vie du collège, avec un prix symbolique. L’idée était excellente. Mais lorsqu’ ils ont présentés leur projet au CA, ils se sont fait dézinguer  par le leader de l’association de parents d’élèves  concurrente.  Les raisons invoquées étaient des prétextes. Le problème était que ce monsieur ne supportait pas qu’un projet d’importance ne vienne pas de son association, et il savait utiliser les méthodes d’ « occupation de terrain idéologique » décrites plus haut, vraisemblablement apprises dans son syndicat. La démotivation qui a suivi a suffit pour casser la dynamique.  Mais bon, en 2001, le leadership de son association de parents d’élèves était plus important que l’intérêt des gamins.

(C’était en 2001. Il y a eu beaucoup d’effort pour écarter les doctrinaires au niveau de la fédération de parents d’élèves concernée.  Dans ce collège particulièrement, les présidents de l’association locale qui ont suivi, étaient constructifs. Il est évident que cette histoire ne pourrait pas se reproduire.)

Entre 2001 et 2007, il y était prévu, environ  une fois par mois : une heure de vie de classe qui devait traiter, entre autres, des relations entre les élèves. Cependant, les enseignants n’ayant aucune consigne et aucune formation avaient du mal à lui donner un contenu. D’autant plus, que l’établissement considérait que cette heure faisait partie des missions des professeurs principaux et donc ce n’était pas dans leur service. Donc, ils ne voyaient pas l’intérêt de travailler gratuitement pour des activités dont ils avaient du mal à comprendre l’utilité.  En 2003, en écrivant à l’inspecteur d’académie, j’avais réussi à  ce que ces heures soient prises dans la dotation horaire. Ce qui n’avait pas résolu le problème de contenu.

Le climat scolaire est un sujet pris en charge sérieusement dans le cadre de la refondation de l’école, et ce thème fait consensus. Peillon a, à juste titre, fait confiance à Eric Debarbieux pour la prévention et la lutte contre la violence scolaire, comme l’avait fait avant lui, Luc Chatel.  Les harcèlements entre élèves sont la principale raison pour laquelle les élèves s’investissent  moins  dans l’effort intellectuel en éducation prioritaire, l’une des principales causes de l’absentéisme scolaire qui conduit au décrochage. L’énergie que prend l’enseignant pour gérer les perturbateurs, il ne l’a plus pour aider les élèves en difficulté.  La réputation d’un bon climat scolaire dans un établissement limite les tentatives de contournement de la carte scolaire et donc évite la création de ghettos.  L’intérêt d’une prévention adaptée sur ce thème est évident.

J’ai confiance à ce qui est mis en place sur le sujet.

Le texte de loi  prévoit  la création d’un enseignement « moral et civique » qui fait acquérir « aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité ». Dans les orientations écrites, dans l’annexe de la loi, il y a :

«  améliorer le climat scolaire pour refonder une école sereine et citoyenne en redynamisant la vie scolaire et en prévenant et en traitant les problèmes de violence et d'insécurité ».

Je n’ai aucune raison de penser que ces orientations ne seront pas mises en œuvre, bien que la nécessité d’un nombre suffisant d’adultes dans les couloirs et les cours de récréation n’ait jamais été clairement exprimée.  

- mission 2 : l’acquisition pour tous les élèves des fondamentaux de niveau 1 de sortie de collège  = le minimum pour ne pas être marginalisé dans la vie, (lire, écrire, compter, règles fondamentales pour accéder à l'emploi)

Commençons par les règles fondamentales pour accéder à l’emploi. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience de l’importance de connaître les métiers et du marché du travail. A l’époque, tout dépendait du professeur de Technologie, et l’accès ou non à un forum de métier.  Vers 2004, j’ai participé deux années de suite à une conférence vers des jeunes de 3ème sur ce thème, l’effet « enseignant en technologie » était évident. Il y avait un niveau de conscience des bases du contrat de travail la première année, absent l’année suivante.

Ce sujet est pris en compte dans la refondation de l’école. Il est écrit dans l’article 47 de la loi sur la refondation de l’école.  « Afin d'élaborer son projet d'orientation scolaire et professionnelle et d'éclairer ses choix d'orientation, un parcours individuel d'information, d'orientation et de découverte du monde économique et professionnel est proposé à chaque élève, aux différentes étapes de sa scolarité du second degré. ».

Les personnes lucides constatent qu’un jeune qui arrive en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture, l’écriture et le calcul est condamné à l’échec scolaire dans l’organisation actuelle. Déjà, Louis Legrand en décembre 1982, recherchait  des voies nouvelles pour lutter contre l’échec scolaire.  Dans son intervention du 5 avril 2001, Jack Lang constate « dès le début de la 6ème où l’on peut relever un pourcentage de 10 à 15 % d’enfants n’ayant pas acquis les apprentissages fondamentaux.[..] Force est de constater que, malgré beaucoup d’efforts déjà entrepris, notre collège ne parvient toujours pas à traiter ce problème de façon satisfaisante. Il faut reconnaître qu’il y a des élèves qu’il abandonne, faute de solutions adéquates, et qu’il y a aussi des élèves qui l’abandonnent, ceux que l’on appelle les “ décrocheurs ”.»

Dans le projet d’établissement 2002/2003, de mon collège, il est prévu 3heures par semaine et par classe de 6ème et une heure par semaine et par classe de 5ème. L’efficacité de ce dispositif n’a pas été évaluée et le nombre d’heures disponible pour du soutien s’est étiolé au fur et à mesure des restrictions budgétaires. Parfois l’heure servait à des heures d’exercice en demi-classe, parfois des groupes de soutien de moins de 10 élèves. Les comparaisons internationales montrent que les moyens dégagés sont nettement insuffisants. Dans d’autres pays, il y a des profs en surnombre spécialistes de l’apprentissage des fondamentaux des élèves en situation d’échec.

Ce qui ressortaient des conseils de classes était que, dans la quasi-totalité des cas, les élèves se séparaient un trois groupes homogènes bien séparées : la tête classe (au-dessus de 14) : 3 à 5 élèves, le ventre entre 8 et 12,5 : la majorité, et les élèves en difficultés (au-dessous de 7) : 5 à 6 élèves.  Le conseil de classe discutait sur le moyen de faire progresser chacun des élèves, mais il est évident que pour ceux en grandes difficultés, on n’y croyait pas.

L’injonction du rectorat, la communication de la principale du collège, répétée par tous les enseignants étaient : Nous nous attachons à faire progresser tous les élèves. Alors que les élèves qui n’avaient pas acquis les fondamentaux en expression écrite, ne pouvaient en aucun cas réussir les contrôles des matières littéraires. D’ailleurs, ils ne redoublaient plus car les statistiques avaient montré que redoublement ne servait à rien dans ce cas. Ils étaient évacués par le haut. On disait « qu’ils passaient à l’ancienneté ».  Cette situation a encore perduré pendant 10 ans.

Aujourd’hui  encore, le rapport d’information sur la politique d’éducation prioritaire de l’assemblée nationale du 23 juillet 2003, indiquent comme solution « que les enseignants doivent avoir la conviction que tous les élèves sont capables d’apprendre », comme si ce n’était pas le cas. Le problème est qu’à partir de la classe de 5ème il est impossible de faire réussir un contrôle fait pour les élèves qui maîtrisent  les fondamentaux de l’expression à un élève qui ne les maîtrise pas. Il pourrait bien sûr progresser si on lui donne des défis en accord avec ses acquis. Mais, ce n’est pas prévu dans les programmes.

Depuis au moins, 15 ans :

- le système éducatif intime aux élèves en grandes difficultés qu’il faut faire des efforts pour réussir, mais le jour où ils s’investissent dans les efforts scolaires, les résultats ne bougent pas car les contrôles sont impossibles à réussir si on ne maîtrise pas des fondamentaux d’expression qui ne s’apprennent pas en un jour.

- le système éducatif intime aux enseignants de faire progresser tous les élèves, mais leur impose un programme qui fait qu’il leur est impossible de libérer suffisamment de temps pour les élèves les plus en difficultés.

Les enseignants diffusent la langue de bois à ce sujet car ils n’ont pas le choix. Ils seraient accusés d’être de mauvais enseignants qui n’en font pas assez pour leur élève. Ils n’en font pas moins tout ce qu’ils peuvent pour faire progresser le maximum d’élèves.

L’association de parents d’élève concurrente que j’appelle également « syndicat des parents » participe à ce refus de voir la réalité. Même quand pendant 10 ans, aucun élève ayant de graves difficultés en lecture et en expression en 4ème n’a réussi à atteindre la 2nd générale, ils refusent une dérogation de programme « pour lui garder sa chance ». Il faut 3 secondes de réflexion pour comprendre qu’en réalité, ils lui volent sa chance de se rattraper et de reprendre confiance en lui.  Cependant, les dirigeants de cette association n’ont pas été capables d’avoir ce bon sens. Les adhérents ne s’opposent pas car la quasi-totalité des membres de toutes les associations sont uniquement là pour être délégués de la classe de leur petit chéri qui n’est pas parmi les élèves en grandes difficultés, et eux ne veulent pas que leur petit chéri soit orienté quand il est limite. Et c’est bien, là-dessus que s’appuient les doctrinaires de l’association. Si on autorise des dérogations pour les élèves qui sont sur le point de couler, on risque des les appliquer à tous les petits chéris de nos adhérents qui sont dans une situation limite. Donc, il faut mieux accepter que 20% des élèves soient dans la spirale de l’échec scolaire et qu’ils arrivent en fin de 3ème avec des savoirs extrêmes faibles et l’estime de soi détruite. D’autant plus que des pédagogistes complaisants ont créé l’argumentaire qui accusent les enseignants.

Les « chercheurs en pédagogie » ayant pignon sur rue, expliquent que si cela n’avance pas c’est parce que les méchants enseignants n’utilisent pas leurs géniales méthodes pour gérer les classes hétérogènes, qui marchent quel que soit le taux de perturbateurs et quel que soit le programme et les modes de contrôles exigés et quel que soit le taux d’enfants qui ne maîtrisent pas la lecture dans la classe. Ceci est faux mais pendant longtemps tous les intérêts particuliers ont fait semblant de le croire.  

Les « syndicats d’enseignants» se lamentent devant les enseignants, mais se gardent bien de remonter correctement le problème au plus haut niveau. N’oublions pas qu’ils tirent leur emprise sur leurs électeurs du mécontentement.

Le deuxième problème est la faiblesse de la connaissance des différentes manières d’apprendre des élèves et donc les enseignants ne comprennent bien souvent pas la cause des difficultés de l’élève.  Tout simplement parce que ce n’est pas enseigné et que cela ne s’invente pas. Un enseignant de langue ne peut pas comprendre les difficultés d’un enfant qui a une mémoire visuelle. Pour la bonne raison que,  s’il avait eu une mémoire visuelle, il aurait été  en difficulté dans l’apprentissage étrangère des langues et ne serait pas enseignant de langue.  Ceci a été très bien pris en compte dans le récent rapport de l’éducation nationale sur l’éducation prioritaire.

Une des raisons est peut-être que, dans les années 1990, les chercheurs en pédagogie ayant pignon sur rue sont allés tellement loin dans les délires que cela s’est vu. Il a été interdit de faire des cours structurés de grammaire. Les documents parus à destination des enseignants pour décrire les savoirs en primaire en fin des années 1990, est un chef d’œuvre de pédanteries conceptuelles inutilisables.  Les  notions de grammaires ont été changées pour être plus conceptuelles, difficilement compréhensibles pour un adulte, donc totalement incompréhensibles pour un enfant en difficultés vis-à-vis des apprentissages. Les enfants arrivant en 6ème ne connaissaient plus la division parce que la manière ancestrale d’apprendre par étapes a été bannie, remplacée par une méthode globale moins efficace. La bataille de la lecture par la méthode globale ou syllabique n’est que la face visible d’un l’iceberg.

Aussi,  les enseignants préféraient se débrouiller que de risquer d’avoir une formation en pédagogie obligatoire concoctée par un professeur nimbus qui n’avait  jamais vu une classe.

La capacité de la hiérarchie intermédiaire de protéger les enseignants, des délires des services centraux a été très variable. Je n’ai pas de doute que certains IUFM de Province ont su ne pas succomber aux modes les plus inefficaces.

Ceci peut également expliquer le repli disciplinaire, qui vu le niveau du savoir transmis au niveau collège, ne se justifie pas. Je pense avoir les connaissances disciplinaires dans toutes les matières, à l’exception des langues étrangères et des arts plastiques et musicaux. Là où je me sens faible : c’est dans la pédagogie et la tenue de classe. Je suis incapable de faire un cours accessible pour des élèves d’une classe d’âge, incapable d’utiliser les outils pour intéresser les élèves, etc…  Pour moi, c’est là où est la vraie valeur ajoutée de l’enseignant en primaire et au collège. Pourtant ce n’est pas ce système de valeur qu’ont adopté les enseignants.

Par ailleurs, étant donné que les cycles indiquent que les enfants doivent maîtriser la lecture en fin de CE1, il est aussi de bon ton d’accuser les enseignants du primaire de ne pas faire leur travail, alors qu’ils ont des difficultés du même niveau que leurs collègues  du collège et que même dans les système éducatifs les plus performants 5% des élèves arrivent en 6ème en maîtrisant insuffisamment l’expression.

J’ajoute qu’il y a eu une mode à partir des années 1990, présentant comme la première priorité de l’école « l’ouverture d’esprit de nos chers gamins ».  Beaucoup d’énergie ont été dépensé sur des projets non prioritaires au détriment des enseignements fondamentaux.  Ce n’est pas les activités d’ouverture d’esprit que je rejette, c’est la part de l’énergie qui lui était consacrée dans l’ensemble du système. Ce qui a été imposé était chronophage et aux dépens d’activités plus vitales.

- mission 3 : l’apprentissage du comportement correct dans le monde extérieur (relation fille-garçon, éducation à la sexualité, politesse, manière de se comporter,...)

Pour la manière de se comporter, dans le collège en 2000 et 2005, en  cas de transgression importante, les adultes de l’école rappelaient les règles.

 Il y avait des sensibilisations à la santé autour des relations sexuelles (préservatif, contraceptif, MST), mais je ne pense pas de soutien pour gérer ces perceptions nouvelles  aux jeunes qui découvrent la sexualité.  Aujourd’hui, le centre médical de santé de la ville propose aujourd’hui un accueil anonyme et gratuit tous les jours de la semaine et sans rendez-vous, s’adressant au jeunes qui se posent des questions sur leur santé et leur sexualité. Le planning familial a fait des séances de sensibilisation au collège.

Dans la loi sur la refondation de l’école, il est prévu un enseignement moral et civique et une éducation à la sexualité. L’éducation à la sexualité aura au moins trois séances par an.

Je développerai les aspects relation fille-garçon et d’éducation à la sexualité dans un autre billet concernant l’égalité fille-garçon dans l’éducation.

- mission 4 : l’atteinte pour le plus grand nombre des fondamentaux de niveau 2 = le minimum pour reprendre des études quand on le souhaite.(expression correcte, résolution de problèmes simples, bases d'anglais, points de repère de culture générale (nombre limité), utilisation d'un traitement de texte, connaissance succincte des métiers liés à un secteur d'activité et leur utilité pour la société.

- mission 5 : l'exposé des clés pour apprendre par soi-même, progresser et s'auto-former

- mission 6 : le parcours du programme complet (avec des possibilités de dérogation pour ceux qui ont un retard important dans l'acquisition des fondamentaux et qui ont des difficultés d'apprentissage qu'il faut résoudre prioritairement).

Ces trois missions correspondent à l’activité principale du collège, celle qui est pris en charge dans les enseignements disciplinaires.

Les fondamentaux de niveau 2 de cette mission 4 correspondent, dans le principe, au socle commun de connaissances, de compétences et de culture de la loi pour la refondation de l’école.

« Le socle doit permettre la poursuite d'études, la construction d'un avenir personnel et professionnel et préparer à l'exercice de la citoyenneté. » (Article 13)

Entre 2001 et 2005, je n’ai jamais eu le sentiment que la mission 5 (l’exposé des clés pour apprendre par soi-même et s’auto-former) était à l’ordre du jour.  Aujourd’hui, ces missions font partis du  socle de connaissance et de compétence tel qu’il est formulé dans le site du ministère.

Le socle commun de connaissances et de compétences est inscrit dans la loi n° 2005-380 du 23 avril 2005. Sa mise en place a fait l’objet d’une très forte résistance des syndicats d’enseignants. Ils se sont appuyés sur les différences de traitement entre les matières. En effet, si on a une réflexion sur ce qui est important pour les jeunes qui vont choisir une orientation courte :

- en Français, c’est « maîtriser la lecture et l’expression », soit  80% des apprentissages d’un programme complet de la matière,

- en Histoire, c’est « avoir des points de repères historiques » qui restent dans la durée et forment la culture générale du pays, soit 20% des apprentissages du programme complet de la matière.

Je ne sais pas comment ont évolué les programmes d’Histoire. Cependant, aujourd’hui, ceux qui ont traversé l’enseignement obligatoire n’ont plus la connaissance des faits fondateurs qui ont construit la nation et qui lui donnent son identité. Je fais souvent avec mes frères et sœurs, leurs conjoints et leurs enfants, des visites de musées pendant les vacances. Tous les adultes se rappellent les faits fondateurs, quel que soit leur niveau d’étude (très varié). Mon neveu, éternel premier de sa classe, n’en connaissait aucun.

L’égal traitement des matières au collège a été longtemps un outil de création de malaise des syndicats. C’est un point de vue soutenu par Allègre dans son livre sur l’école «  Toute vérité est bonne à dire » en 2000.

Il y a une tension entre deux principes importants : « obtenir que l’élève fasse des efforts dans toutes les matières » et «  focaliser dans le soutien sur les fondamentaux réellement vitaux pour ne pas être noyé ». C’est-à-dire « la maîtrise de l’expression écrite et des bases de mathématiques ».  Vers 2003 et 2004, les penseurs des services centraux de l’éducation Nationale avait oublié le deuxième volet, avec comme  conséquence qu’il était impossible de donner un message clair aux élèves en conseil de classe et il était impossible d'avoir une politique adaptée pour rattraper les fondamentaux. En commissions d’appels, au moins à celles nombreuses où j’ai participé, il y a eu un flottement pendant un an, puis nous sommes revenus à l’intérêt de l’élève : A-t-il une chance raisonnable de réussir la formation qu’il demande ? Si non, quelle est la moins mauvaise solution pour lui.

En conseil de classe, le message vis-à-vis des élèves en grandes difficultés étaient :" C'est parce que vous ne travaillez pas assez et il faut travailller dans toutes les matière, mettez vous au travail où vous allez redoubler ?". Quand ils se mettaient au travail, les résultats ne bougeaient pas d'un pouce, car les contrôles étaient impossibles à réussir pour un enfant qui maîtrisait insuffisamment l'expression, donc incompréhension et installation d'un découragement durable. Cependant ceux qui avaient 6 de moyenne passait à la classe supérieure en vertu du "le rendoublement dans ce cas sert à rien". Celui qui avait 8,5 de moyenne redoublait et le considérait comme une injustice. Pour finir, quand en fin de 3ème, les règles qui s'appliquait in fine était : Quel est l'intérêt de l'enfant ? Le résultat était différent de la langue de bois officielle. Comment peut-on s'imaginer que quelqu'un arrive à comprendre quelles sont les finalités réelles de l'école dans cette désinformation organisée ?

Pendant 30 ans, les permanents des services centraux de l'éducation nationale ont été les champions des messages paradoxaux, qui paralysaient toute action d'envergure pour traiter les problèmes.

Le syndicat des parents étaient dans le refus de reconnaître l’existence de fondamentaux sans lesquels un enfant ne peut pas tirer partout d’un cours, dans le refus de renconnaître la variété de postures des enfants devant les apprentissages. Aussi, ils n’ont pas vu, à cette époque, la nécessité de clarifier un « socle » sur lequel il faudra mettre les moyens pour que les connaissances soient acquises pour tous, et un programme déroulé devant tous les élèves.  Nous avons déjà vu que c’est un élément qui a conduit à ce qu’on abandonne les enfants qui n’avaient pas suffisamment l’expression à la spirale de l’échec scolaire.

L’importance de la pertinence du socle et du programme pour l’efficacité du système éducatif n’a pas été vue, pendant ces 20 dernières années. Celui-ci était conçu par des mandarins dans les services centraux qui n’avaient généralement pas vu un élève depuis des dizaines d’années, en cherchant plus l’innovation et le consensus entre les personnes qui pouvaient parler en bien d’eux, que la pertinence pour enseigner dans des classes hétérogènes de telle manière que tous puissent progresser. Pour éviter de fâcher les collègues qui tenaient à leur sujet, on a tout gardé, faisant des programmes infaisables.

La refondation de l’école prévoit la création d’un conseil des programmes. Tout semble montrer que les enjeux ont été vus. C’est un des points critiques de la refondation de l’école. Il doit englober des instructions pour la sélection des manuels scolaires.

Dans les fondamentaux de la mission 3 telle que je l’ai écrite, j’ai ajouté: « Connaissance succincte des métiers liés à un secteur d’activité et leur utilité dans la société ». Il s’agit d’une de mes  propositions pour la refondation de l’école. Je propose un cours structuré dans lequel la manière dont s’effectue la production d’un bien ou d’un service est explicitée avec les métiers indispensables : du balayeur au dirigeant. Les sujets pourront être : l’hôpital, l’usine de boîte de conserve, le commerce de proximité, la réalisation d’un film, etc. Des ressources internet permettront de présenter tous les métiers, tous aussi indispensables.

Voilà ce qui est écrit dans l’annexe de la loi sur la refondation de l’école : « La découverte des métiers et du monde du travail ne peut plus être une option de « découverte professionnelle » réservée aux seuls élèves s'orientant vers l'enseignement professionnel. Déterminant dans la construction de l'orientation de tous les élèves, qui doivent être informés et éclairés tout au long de leurs études secondaires sur les métiers, sur les formations qui y mènent et sur les entreprises dans lesquelles ils s'exercent, un nouveau parcours de découverte du monde économique et professionnel, mis en place à partir de la rentrée 2015, s'adressera à tous et trouvera sa place dans le tronc commun de formation de la sixième à la troisième. » Ma proposition pourrait tout à fait y trouver sa place.

- mission 7 : l’accompagnement de chaque élève dans le chemin cognitif pour définir la posture d'adulte autonome qu'il a envie de tester, puis en fonction des possibles, pour faire les choix d’orientation qui en découlent.

Aussi loin que je me souviens, l’accompagnement à l’orientation a toujours été inscrit dans les priorités et a toujours été insuffisant. Au collège, l’orientation concernait les élèves en difficultés qui n’avaient pas les acquis pour être admis dans l’enseignement général et technologique. Par ailleurs, la difficulté du système éducatif à instituer le droit à l’erreur après avoir testé une orientation, met les enfants et les parents dans un état d’inquiétude inutile.

A partir de 2004 jusqu’à 2007, dans ce collège, j’ai participé à l’organisation d’un forum des métiers pour les enfants du collège. Tous les élèves de la 6ème à la 3ème y passaient une heure. L’organisation était, bien sûr, trustée par la fédération que j’appelle « syndicats des parents » mais ils ont réellement associé les deux autres fédérations.  Le forum des métiers a eu lieu pendant de nombreuses années et cette opération fut globalement très positive pour les enfants. Par ailleurs, le syndicat des parents a toujours fourni le plus gros contingent de bénévoles. On peut regretter que l’opération a été retardée d’un an pour éviter de rappeler que la justification venait d’un sondage révélateur faite par la mauvaise association et que l’idée originale venait du LIONS club qu’il fallait écarter. Il leur semblait fondamental d’organiser une bourse aux stages qui ne pouvait pas fonctionner et qui, comme je l’avais prédit, n’a pas fonctionné. Il a été impossible d’associer réellement les enseignants car tout était fait pour les mettre mal à l’aise et la principale organisatrice qui faisaient pourtant partie de la bonne association a été dénigré parce qu’elle prenait trop de place sur la photo pour son niveau de leadership. Par ailleurs, il a fallu 3 années pour avoir une approche pragmatique des informations utiles aux jeunes, pourtant une personne appartenant à la mauvaise association avait fait un excellent document dès la première année (je l’ai encore), document qui s’est bizarrement perdu.  Cette opération a été globalement très positive pour les enfants, mais nous avons perdu une occasion de créer une dynamique autour de l’orientation en associant toute la communauté éducative.

Pour ce sujet, les intentions de la loi sur la refondation de l’école semblent bonnes. Le fait qu’il est indiqué que celle-ci doit se trouver dans le tronc commun est une avancée. Tout dépend de ce qui sera mis en place.  

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