Education : une mécompréhension organisée autour du constructivisme ou des théories inductives

Il existe un courant reconnu comme pertinent, en sociologie et en éducation, appelé constructivisme qui prend en compte que chacun se construit une image de la réalité. Les informations captées sont retraités par le cerveau pour donner du sens et enrichir les éléments déjà intégrés. Pour apprendre, il ne suffit pas de mémoriser une information il faut que le cerveau la prenne en compte et lui donne un sens. Aussi, ceci explique que les apprentissages liés à la construction de la connaissance sont, pour une partie d’en eux, plus efficaces quand que jeune est dans une démarche active.  Je suis personnellement totalement convaincue de cette analyse. Toute ma communication consiste d’ailleurs à aider mes lecteurs à construire des représentations du fonctionnement du système éducation nationale.

Toutefois, il faut éviter de généraliser le caractère indispensable d’être dans une « démarche active » pour tous les apprentissages ». Le cerveau met en place des automatismes, par exemple lors des exercices de lecture, d’écriture ou de calcul et une partie de la construction de la connaissance peut se faire par des processus inconscients. Par ailleurs, on peut mémoriser des informations qui seront des points de repères utilisés par la suite.

Des exercices utiles pour la majorité des élèves, peuvent être inutiles pour d’autres qui n’utilisent pas les mêmes routines de traitement. Par exemple, des enfants lisent sans chercher à comprendre le sens de ce qu’ils lisent. Les enseignants doivent donc vérifier que la routine de recherche de sens est bien en place quand l’enfant apprend à déchiffrer les mots. J’ai une amie qui m’a dit (trente ans après) que vers la fin du  premier trimestre de CP, sa mère lui a demandé de lire une leçon. La fille a alors dit : « c’est impossible je ne l’ai pas apprise ». C’est là que la mère a compris que sa fille ne savait pas lire, mais dotée d’une mémoire exceptionnelle, elle mémorisait le texte en classe quand d’autres camarades lisaient.

C’est en s’exerçant à la conduite automobile qu’on apprend avoir une conduite fluide et de gérer avec souplesse les arrêts, les changements de direction et les dépassements de véhicule. Quand on commence à apprendre la musique, on est focalisé sur la place des doigts et les notes puis on se concentre sur la mélodie quand l’automatisme est acquis.

Le deuxième écueil est une fausse interprétation installée en collaboration avec des « pégagogues autoproclamés », les pontes des services centraux de  l’éducation nationale, sous l’œil bienveillant des syndicats. On a nié la nécessité d’apprendre des concepts qui aident à construire des sens. Nous construisons nos connaissances, mais nous avons besoin de concepts, de notions pour nous aider à les analyser et à les structurer. Il s’agit de faciliter les apprentissages fondamentaux ou de chausser des lunettes qui permettent de comprendre le monde. Il s’agit d’apprendre que b et a fait ba. Il s’agit d’apprendre que l’addition est l’ajout de quantité que l’on peut représenter par des bâtons, que la multiplication est l’addition de nombres identiques. Il s’agit d’apprendre que le corps humain est formé de plusieurs systèmes : digestifs, respiratoire, qu’il existe de mammifères, des insectes, des poissons, etc..  Il s’agit d’apprendre que le lait vient du pis de la vache avant de se retrouver dans un carton. Les sciences et la technologie repose sur des outils qui ne s’inventent pas et qu’il faut apprendre : représentation par des vecteurs de forces, loi de la mécanique, règle de fabrication de circuit électronique, etc.  

Or, ce besoin de concept est nié dans la dernière théorie à la mode dit de "pédagogie inductive". Ce courant existe depuis de nombreuses années et a été l’objet de circulaires absconses depuis plus de 10 ans est la base des programmes de 2008 pour le primaire et le collège et de 2010 pour le lycée.  En histoire-géo, les profs sont sensés passer un temps infini sur des exemples très peu instructifs. En Première STI2D et Terminale STI2D, un temps anormal est mis sur le projet. Celui-ci est indispensable, mais pour un enseignement efficace ne doit pas se substituer à des cours structurés sur les fondamentaux.

Ce problème existait déjà en 2007 au sein de l’Education Nationale Française, il a sous-tendu les réformes de programme des années Sarkozy. La Finlande pourtant réputée pour ces méthodes pédagogiques a refusé cette approche. Voilà ce que dit Patrick Scheinin, doyen de la faculté des sciences de l’éducation, Université, Helsinki, Finlande, dans un documentaire passé sur Canal+ en 2007. (L’Education Nationale, un grand corps malade, documentaire Canal+ et Bonne Compagnie ; réalisé par Jean-Philippe Amar et Emmanuel Amara.)

« En appliquant à la lettre la méthode d’enseignement dite « de l’élève au centre du savoir », vous pouvez facilement déraper vers un apprentissage dans lequel l’élève doit tout découvrir par lui-même. Si le pauvre élève doit lui-même inventer les mathématiques en bricolant pour recréer le principe de la roue, inventer l’histoire et les maths, c’est une façon extrêmement lente d’apprendre.

Dans certaines matières, cela peut de bons résultats, mais dans d’autres comme les maths, les résultats sont très mauvais. On sait que l’on a besoin d’un adulte pour faciliter la transmission le savoir, un adulte qui soit un modèle intellectuel pour obtenir de meilleurs résultats notamment dans les maths. Dans beaucoup de pays, on a pris le chemin inverse. Si l’élève est au centre du système, vous oubliez le professeur. Or c’est lui qui doit assurer la transmission du savoir dans de meilleures conditions. Sinon c’est comme si on travaillait sans cerveau. En s’y prenant ainsi, on obtient moins de résultats dans le temps scolaire imparti. Un bon enseignement nécessite de bons professeurs. »

Les trois aspects à prendre en compte dans l’enseignement.

En résumé il y a trois aspects à prendre en compte dans l’enseignement.

Aspect 1: La succession de « notions », « concepts » et « pratiques » qui doivent être assimilés pour pouvoir « analyser » le monde et construire son savoir. Ce sont des « lunettes » et des « pratiques habituelles ». L’évolution des « notions », « concepts » et « pratiques » à acquérir doit être raisonnée, et validée par des expérimentations sur un grand nombre. Les processus cognitifs dans leur diversité de l’homo sapiens sapiens sont stabilisés depuis plus de 100 000 ans. La lecture, le numérisme ont les même fondamentaux depuis  le début l’école publique. Il y a eu des générations de pédagogues dévoués aux élèves qui les ont optimisés. Les enchaînements des apprentissages pour savoir lire et calculer, définis au temps de Jules Ferry sont, a priori, plus efficaces que ceux utilisés d’aujourd’hui.

Aspect 2 : Les pédagogies pour aider les élèves à assimiler ces concepts, les utiliser et construire grâce à eux du sens. Ces pédagogies doivent s’adapter à la société d’aujourd’hui : changement des règles tacites de la société, évolution de l’image de l’enseignant, apparition des technologies de l’information. L’enseignant doit être formé au ressenti de l’élève devant un devoir infaisable pour lui, ou devant la critique.

Aspect 3 : Un temps doit être consacré à la démarche inductive et le travail en équipe, pour aider à comprendre le monde. Ce temps est limité à 20% du temps scolaire et toujours sur des sujets concrets qui aident à comprendre le monde. Les sujets traités peuvent être libre et en collaboration avec des structures locales : musée ou établissement pour la connaissance des sciences. Avoir du temps pour l’ouverture de l’esprit est fondamental.

Les dysfonctionnements graves

 Nous pouvons mettre en évidence plusieurs dysfonctionnements graves

- la négation que le constructivisme suppose un apprentissage structuré de « concepts » et « notions ».

Cependant, les concepts et pratiques pour « donner les clés pour apprendre les fondamentaux et comprendre la société » doivent correspondre aux facultés des jeunes. Ils étaient relativement stabilisés au début du vingtième siècle pour permettre l’apprentissage de la lecture, de l’expression et du calcul. A priori, ils sont encore bons aujourd’hui, ainsi que leur progressivité d’apprentissage. La manière de les apprendre peut évoluer. Les concepts de base concernant le corps humain, la nature n’ont pas, non plus, de raison d’être changés. Or, il y a bien eu des « gourous » qui ont convaincu les « pontes de l’éducation nationale » d’un certain nombre de solutions pédagogiques innovantes qui niaient l’existence de ces concepts structurants qui sont pourtant une base de l’apprentissage partout. Ce fut la méthode globale, qui apprend plus rapidement à lire, mais qui se révèle une catastrophe en 4ème, car un plus grand nombre d’adolescents ne savent plus basculer en syllabique quand ils ne connaissent pas un mot. Ce fut la nouvelle méthode d’apprendre les divisions par une méthode globale dont l’inefficacité était pourtant patente. Au cours des années 2000, il y a eu une circulaire qui indiquait qu’il ne fallait plus faire de cours structurés de grammaire, mais qu’il fallait rappeler les règles quand on rencontrait des exemples d'utilisation des règles de grammaire dans un texte.

- le dénigrement systématique de ceux qui dénonçaient le changement des pédagogies par d'autres moins efficaces

Les républicains étaient caricaturés comme des personnes rétrogrades, refusant les méthodes pédagogiques innovantes qui pouvaient sauver l’école. Or les dites méthodes n’avaient pas l’efficacité vantée par leur marketing. La majorité de ceux qui sont caricaturés en républicains, ne se sont pas opposés à la recherche de méthodes pédagogiques pour mieux apprendre les concepts. Ils se sont opposés à un changement des concepts par d’autres dont l’inefficacité était facilement prouvable.

Pour avoir fait cela, nombreux d’entre eux ont perdu quelques centaines d’euros par mois. Il y a une injustice qu’il faudrait reconnaître. Dans le documentaire cité plus haut, un professeur des écoles indique n'avoir sciemment pas enseigné la nouvelle méthode pour apprendre les divisions à cause de son inefficacité et d’avoir eu sa carrière arrêtée à cause de cela.

Ce dénigrement a été orchestré par des personnes au plus haut niveau de l’éducation nationale. Je pense que le ministre devrait reconnaître verbalement cette injustice. Le confort des pièces d’un immeuble est important, mais la qualité des fondations de l'immeuble est encore plus importante. Il faut clarifier l’énergie que l’on met sur l’un ou l’autre sujet. Le « confort » ne doit pas en aucun remettre en cause la qualité des fondations. C'est ce que faisaient les pédagogos, ceux qui dénigraient sur une argumentation malhonnête les républicains.

- la confusion entretenue entre les chercheurs en pédagogie dans les IUFM et les pédagogos.

La recherche en pédagogie est importante, car les enseignants s’ils ne veulent pas sombrer dans la routine doivent se renouveler, car il y a encore beaucoup de travail avant de comprendre les causes de difficultés, car la manière d’utiliser avec efficacité pour l’enseignement les nouvelles technologiques n’est pas stabilisée. La majorité des républicains ne le nient pas. Ce que ceux-ci rejettent  c’est le changement de la progressivité d’apprentissage des notions et concepts sans aucune réflexion de fond et qui conduit à une moindre efficacité.

- la pédagogie inductive érigée en unique principe d’apprentissage

Je l’ai dit dans l’aspect 2, l’enseignant doit vérifier que l’enfant donne bien du sens à ce qu’il apprend. Je l’ai dit dans l’aspect 3, il faut avoir du temps pour des activités d’ouverture d’esprit et de compréhension du monde avec une démarche de type pédagogie « inductive », on découvre, on tâtonne, on apprend à travailler en groupe. Ceci, dans environ 20% du temps de l’élève en primaire. Malheureusement, dans certaines matières la quasi-totalité des enseignements doivent se faire sous ce concept foireux.  Aujourd’hui ce qui est mis en place est du grand « n’importe quoi », souvent déconnecté de la réalité. Par ailleurs, c’est d’une grande inefficacité car les concepts pour structurer la connaissance ne sont pas appris. J’ai déjà dans un précédent billet expliqué le caractère ubuesque de son application en science et en technologie.

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/111113/mes-deux-inquietudes-pour-lenseignement-des-sciences

Les dysfonctionnements de la STI2D sont explicités dans la lettre d’un enseignant qui a fait le choix extrême de se suicider pour alerter sur les dysfonctionnements de cette filière. Voici la lettre rendue publique par ses amis et sa famille.

http://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/hommage_a_pierre_jacque.pdf

Le journal d’un prof débutant sur le point.fr nous apprend que ce principe fumeux est aussi à la base des programmes de 2008 du collège en histoire-géo. Le texte et les commentaires nous font comprendre comment les enseignants s’en débrouillent.

- des pratiques hypocrites inscrites dans les pratiques habituelles de communication entre les enseignants et la hiérarchie qui conduisent à une incapacité du système à remonter les vrais problèmes

Il s’agit d’un phénomène habituel des bureaucraties. Devant leur classe les enseignants font le mieux qu’ils peuvent dans les contraintes qu’ils ont, à l’extérieur ils transmettent la langue de bois souhaitée par le système. En effet, ce qu’on leur impose est infaisable, les inspecteurs d’académie le savent bien. Aussi, il y a des arrangements. Je tolère que tu n’appliques pas les consignes d’en haut, en échange tu ne dénonces pas les « pratiques pédagogiques innovantes » jugées prioritaires par la hiérarchie. Ceci se fait sous l’œil bienveillant des syndicats qui tirent leur pouvoir du malaise ambiant. Je me rappelle un dialogue, il y a une dizaine d'années, avec la principale d'un collège quand une circulaire a décidé de généraliser l'option DP3 (découvertes professionnelles – 3heures) à toutes les classes de Troisième. Elle paniquait car c’était impossible de trouver suffisamment d’entreprises ou de professionnels pour parler de leur métier. Je lui ai dit : « Ne vous inquiétez pas ! Tous les collèges auront le même problème. Vous aurez le droit de ne pas l’appliquer ». Ce fut le cas. La circulaire fut oubliée.

C’est à cause de cet accord tacite que les trois principaux problèmes du collège n’étaient pas reconnus, il y a encore quelques mois

- les moqueries des élèves envers ceux qui s’investissent dans l’effort scolaire,  

- les programmes de 4ème et de 3ème inadaptés aux classes hétérogènes qui font que ceux qui ne maîtrisent pas l’expression écrite sont condamnés à ne pas arriver à progresser et à s’enfoncer dans l’échec scolaire,

- l’affectation en lycée professionnel par un programme aveugle qui ne prend pas en compte la motivation, qui fait que un tiers des élèves du lycée professionnel se retrouvent dans une filière qu’ils n’ont pas vraiment choisi.

Conclusion

Où en est-on aujourd’hui ?

Je n’ai que des informations partielles sur ce qui est prévu aujourd’hui.

 

Toutefois, il y a de nombreux signes positifs :

- un comité supérieur des programmes qui se semble se poser les bonnes questions,

- un comité supérieur de l’évaluation du système scolaire que semble se poser les bonnes questions,

- une meilleure attention à ce qui se passe réellement sur le terrain, en particulier dans les quartiers prioritaires,

 

Par contre, il y a des sujets sur lesquels le ministère est muet :

- la révision du processus d’affectation en filière professionnelle,

- le nécessaire abandon de la « pédagogie inductive » comme moyen d’apprendre les concepts structurants, en particulier dans les sciences et dans la technologie.

 

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