La réforme du collège : Agir concrètement

Après 3 ans de travail sur la préparation des conditions nécessaires à la réussite, la ministre a engagé ce sur quoi les ministres successifs butaient depuis plus de 30 ans : la réforme du collège.

Après 3 ans de travail sur la préparation des conditions nécessaires à la réussite, la ministre a engagé ce sur quoi les ministres successifs butaient depuis plus de 30 ans : la réforme du collège.

Pour comprendre la problématique de la réforme, je vous suggère de lire mon précédent billet qui explique les causes de dysfonctionnement du collège, les enjeux de la réforme et les causes réelles de réticence des enseignants. http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/060515/comprendre-la-reforme-du-college-ses-enjeux-et-ses-freins

Ce billet est complémentaire. Il fait un bilan des réactions actuelles et donne des recommandations pour le suivi de la réforme. En effet, l'énergie va au cours de l'année prochaine se mettre sur les programmes, l'évaluation et les formations nécessaires. Or, il ne s'agit pas des seuls points de vigilance pour réussir la réforme.

Les étapes de toutes réformes d’ampleur sont:

-          Etape 1 : Se mettre d’accord, avec un nombre suffisant de partenaires et d’alliés objectifs, sur les finalités du système. Ceci est le point le plus indispensable. En effet, c’est ce qui permet de faire converger les personnels dans les établissements sur ce qui va être fait. La question dans le cas du collège est: Quelles sont les finalités des compétences et des connaissances que les enfants doivent avoir à la fin de l’école obligatoire (16 ans) ?

-          Etape 2 : Déterminer le cadre d’action que l’on va donner aux personnels dans les établissements de manière à faciliter la mise en place des finalités souhaitées. Il y a les programmes, l’organisation des établissements, la manière d’évaluer les élèves, la formation et le soutien aux enseignants.  Il faut à la fois réfléchir à la solution idéale, à la fois prendre en compte ce qui est possible de mettre en œuvre. Il est totalement indispensable que celle ou celui qui arbitre sache à la fois, développer une idée claire sur où sont les enjeux, où sont les points où il ne faut pas céder et où sont les points où une évolution est possible.

-          Etape 3 : La discussion avec les partenaires institutionnels permet de caler le cadre d’action du personnel dans les établissements. C’est une période critique car il y a un jeu politique. Les syndicats ne veulent pas perdre le pouvoir que leur donnent les mécontentements liés aux dysfonctionnements. Les partis d’opposition au gouvernement profitent de cette fenêtre de communication pour mettre en valeur leur parti ou leur personne, en prenant plus ou moins en compte l’intérêt général (plutôt moins).  Il faut savoir faire la part des choses et savoir repérer les inquiétudes et la perception réelles des enseignants (les premiers concernés) et des électeurs (pour permettre la réforme dans la durée). Ces inquiétudes sont repérables par des signaux faibles dans le brouhaha des signaux forts du jeu de communication politique.

-          Etape 4 : L’organisation de la mise en œuvre dans les établissements qui doit s’appuyer sur le personnel de l’établissement. Cela veut dire que la direction de l’établissement et la hiérarchie de l’éducation nationale doit être en soutien aux enseignants et aux autres personnels des établissements. Ceci n’est pas dans les habitudes, partout. Un des principaux risques d’échec de la réforme est l’attitude de la hiérarchie au-dessus des établissements.  

Etape 1 - Les finalités de l'école - Etape réussie

Voici le texte, il est dans l’annexe du décret du 31 mars 2015. Il s’agit d’objectifs très ambitieux. Un très large éventail de partenaires sont convaincus de la pertinence de ces finalités, y compris les élus de droite très impliqués dans les réflexions sur l’école. Cela semble simple, mais il y a eu un travail de fond considérable pour que ces finalités deviennent une évidence pour les principaux partenaires. (Pour une analyse plus fine se reporter à mon  précédent billet). Il faudra dans un deuxième temps faire partager ces finalités à la totalité de la société civile.

« [La scolarité obligatoire] donne aux élèves une culture commune, fondée sur les connaissances et compétences indispensables, qui leur permettra de s'épanouir personnellement, de développer leur sociabilité, de réussir la suite de leur parcours de formation, de s'insérer dans la société où ils vivront et de participer, comme citoyens, à son évolution. »

Le curieux déroulement de la contestation

Le déroulement de l’étape 3 est intéressant à analyser. En mars 2015, le ministère rend public sa proposition de réforme du collège, les principaux points de litige avaient été déminés. Le latin-grec avait été remis dans les options possibles. Il avait été acté que les enfants d’Alsace continueraient à avoir Allemand Première Langue. Pour les syndicats de professeurs, le SNALC syndicat très minoritaire classé à droite était contre, l’UNSA et le Sgen-cfdt qui s’étaient beaucoup investis dans les négociations défendent le projet, le SNES syndicat majoritaire qui n’avait à l’époque pas vraiment de projet pour le collège indique qu’il va consulter sa base et réserve sa réponse. L’UMP indique que le projet manque d’ambition et ne s’attaque pas au problème de fond qui est le statut des enseignants. La réforme semble sur de bons rails. Mais le SNES, le syndicat majoritaire, change la donne.

Le SNES décide de s’opposer au pouvoir d’arbitrage donné au chef d’établissement et en fait un point non négociable. La ministre ne peut pas céder car c’est un des points clés qui permettra à la réforme de réussir. Il faut donner aux établissements le moyen de pouvoir choisir la manière de s’organiser en dehors de tout jeu de pouvoir. Cela ne peut se faire qu’en donnant la possibilité au chef d’établissement de choisir la manière dont il anime et dirige son établissement. Le SNES quitte la table des négociations du CSE (conseil supérieur d'éducation) et organise l’opposition interne dans les établissements.

A ce moment, l’opposition décide de monter au créneau. Les journaux se déchainent contre la réforme. On donne la parole à tous ceux qui veulent. La plupart de ceux qui s’en saisissent n’ont pas lu les textes et prennent position sur des rumeurs fausses.

L’union entre, le SNES dont le principal point d’achoppement est la délégation de certains arbitrages sur la vie de l’établissement au chef d’établissement et de l’UMP qui veut une délégation encore plus poussée, a quelque chose de risible. Les académiciens qui regrettaient qu’on abandonne une forme d’enseignement du grec qui n’existe plus depuis 25 ans donnaient à sourire. Nous avons vu d’anciens ministres de l'Education Nationale, dont l’action contre les dysfonctionnements du collège quand ils étaient en responsabilité a été inexistante, prendre position contre cette réforme avec véhémence. Tout cela n’est pas sérieux. Il s’agit majoritairement d’opportunisme politique pour dénigrer le gouvernement, ou pour exister dans les journaux. Les discours enflammés de l’opposition à l’assemblée nationale et au sénat sont des jeux de rôles dont aucun des élus des deux assemblées n’est dupe.

Le bilan des réactions du grand public

Au-delà de l’opportunisme politique, nous pouvons voir deux types d’opposition sincère.

-          La première opposition sincère est liée un défaut d’analyse autour de la question « Quel collège correspond le mieux à l’intérêt du pays ? » Tous ceux qui se sont impliqués dans la réflexion ont conclu à un collège où tous les enfants ont l’accompagnement pour progresser dans les apprentissages, où on définit des connaissances et compétences le plus indispensables et accessibles à 95% des enfants, où on définit les modalités pour faire progresser tout le monde : les plus en difficultés par un soutien, les meilleurs par l’accompagnement de l’auto-apprentissage et l’autonomie. C’est un changement de paradigme, indispensable si on y réfléchit, mais de nombreuses personnes n’ont pas fait cette réflexion. Oui, les élèves auront en moyenne un peu moins de connaissance, mais une meilleure capacité d’apprendre, une plus grande maturité et l’écart se rattrapera avant la fin du lycée générale pour ceux qui y iront. Par, contre il n'y aura pratiquement plus d'élèves en désespérance car se sentant exclus du système. Il est nécessaire de dialoguer avec les intellectuels et les journalistes pour faire percevoir la nécessité de ce changement.

-          La deuxième inquiétude concerne, pour les parents impliqués pour leurs enfants, la possibilité d’avoir un cadre d’étude correct au collège. Ils souhaitent que leur enfant ne soit pas dans une classe où l’enseignant doit utiliser la plus grande partie de son énergie à obtenir le silence pour faire cours. Bien sûr, ce n’est pas logique de donner plus aux meilleurs, alors que les élèves qui n’ont pas les fondamentaux en 6ème n’ont quasiment aucune chance de s’en sortir et sont condamnés à finir avec des savoirs extrêmement faibles et l’estime de soi détruite. Cependant, le souhait général était de garder les classes où à cause des options les perturbateurs sont exclus, tant que la nouvelle organisation du collège n’est pas en place. Parce que si on est d’accord pour une meilleure organisation du collège où tous progressent, on n’est pas d’accord pour mettre en danger l’avenir de son enfant. Il faut prendre conscience, comme je l'ai expliqué dans un premier billet, que de nombreuses personnes ne sont pas convaincues du bien-fondé de la solution proposée.

Pour le premier point, il convient de, dès que les turbulences actuelles seront passées, prendre le temps de dialoguer autour des finalités de l’école avec les intellectuels et les journalistes.

Pour le deuxième point, il y a un vrai enjeu électoral. Les sympathisants de gauche ne pardonneront pas une moindre possibilité de réussite de leur enfant à cause de la suppression des options particulières qui permettaient d’être dans une meilleure classe. Ce sera un argument aux prochaines présidentielles. Le gouvernement est condamné à réussir.

En conclusion, mes recommandations

La tâche qui va occuper toute l’énergie dans les prochains mois est de stabiliser les programmes, l’évaluation associée y compris le nouveau brevet. Cependant j’ai 4 recommandations complémentaires qui me semblent critiques.

Recommandation 1 : Avoir et diffuser une vision synthétique et opérationnelle des missions de l’établissement. Cette vision doit être cadrée pour aider le personnel à faire les bons arbitrages pour les cas particuliers (quartiers sensibles, enfants ayant un besoin particuliers, etc.). Le personnel d’établissement doit trouver le meilleur équilibre d’utilisation des moyens entre chacune des missions. Voici un exemple :

Mission 1 –  Mettre en place une ambiance scolaire qui permet que chaque enfant puisse s’investir dans le travail scolaire.

Mission 2 – Faire que tous les enfants soient armés au mieux pour s’intégrer dans le monde des adultes (fondamentaux de lecture et de calcul, connaissances des codes de vie en communauté et du respect, accompagnement vers une formation dans le but d’une vie d’adulte autonome).

Mission 3 – Faire que la majorité des enfants aient les connaissances et connaissances du socle de compétence et de culture.

Mission 4 – Donner le goût pour la connaissance, faire progresser chaque enfant dans son envie d’apprendre de connaitre le monde, faciliter l’autoapprentissage des meilleurs (par des ressources sur Internet).

Recommandation 2 : Comprendre les raisons des défiances des enfants des quartiers sensibles pour l’école et arrêter les communications contreproductives qui les renforcent : arrêter les fausses promesses, éviter les communications fausses sur l’inégalité des chances qui entraînent une autocensure, parler vrai sur l’employabilité et les moyens pour lever les réticences des employeurs, améliorer l’affectation en filière professionnelle en donnant la main pour le choix aux lycées professionnels. Les biais dans l’orientation et la réussite ne sont jamais liés à la mauvaise volonté des personnes qui arbitrent ou évaluent, mais à des mécanismes indirects que j’ai déjà décrits à plusieurs reprises. C’est délétère de dire « tu es fils d’immigrés ou d’ouvrier donc à compétence égale tu as moins chance de réussir ». Cela crée, à cause de la menace du stéréotype de Steele, une autocensure qui gêne la réussite. Si l’enfant croit en lui, à compétence égale, c’est faux. Les mécanismes sont ailleurs. Les enjeux sont énormes : la cohésion de la nation est enjeu. Les parties politiques populistes (UMP, FN) s’appuient sur les conséquences de cette défiance.

Voici le lien sur le plus synthétique des billets sur le sujet : http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/160314/les-biais-lies-l-origine-sociale-dans-l-orientation-scolaire

Recommandation 3 : Ne pas oublier dans les missions « aider à progresser les meilleurs ». L’école doit donner moins de temps au meilleurs, elle doit exiger d’eux plus d’autonomie, mais elle doit leur donner des défis au niveau de leur capacité de réflexion. Elle doit donner les règles implicites de réussite de la scolarité aux familles qui ne font pas partie des initiés. Il ne s’agit pas de la première mission de l’école. Mais d’une mission importante pour ne pas réserver la réussite à ceux dont les familles ont les codes et peuvent accompagner leurs enfants. Il y a un enjeu fort sur l’inégalité dans les destins scolaires. Pour l’échéance électorale de 2017, c’est une contrainte fondamentale pour que les parents qui surveillent la réussite de leur enfant ne se sentent pas trahis. Il s’agit du seul point où je suis en désaccord avec la ministre.

Recommandation 4 : Prendre conscience que la réussite sera liée à la capacité du personnel des établissements à avoir confiance en leur hiérarchie.  Dans certaines académies cela suppose un total changement de relation entre les services permanents et les établissements, entre les IPR et les enseignants. Certaines pratiques comme les rapports sur les précédentes réformes ou les gadgets pédagogiques, pipotés pour complaire à un ponte des services centraux, devront être totalement prohibées. Il est indispensable qu’une personne éclairée se rende dans un nombre représentatif d’établissements où la grève a été massive pour comprendre les motivations réelles des grévistes et la part des dysfonctionnements dus à l'absence de vraie dialogue avec la hiérarchie. J’avoue que c’est la part que je sens le moins, en grande partie parce que certains éléments de langage évidemment faux qu’il convient de répéter semblent provenir de l’inspection générale. 

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