L’inéluctable trahison des plus éloignés de l’école par le « dernier mot aux parents »

Lettre ouverte aux députés présents le 15 mai 2014 à l'audition de Benoît Hamon à l'Assemblée Nationale

Madame la députée (ou monsieur le député) 

Je vous écris car vous étiez présent(e) à l’audition de Benoît Hamon, ministre de l’éducation nationale, dans le cadre des relations parents-enfants, le 15 mai 2014.

En écoutant, il m’a semblé évident que les députés présents n’avaient pas conscience d’une conséquence assez catastrophique  « du dernier mot aux parents ».

En effet, le principal problème de l’orientation se situe au niveau de l’affectation en filière professionnelle.

L’affectation se fait à travers un logiciel AFFELNET qui prend principalement en compte les notes. Cela crée une hiérarchie implicite des filières du professionnel.

Un enfant qui a fait le choix de se diriger vers une filière courte va voir le conseiller d’orientation qui lui indique en fonction de ses notes, les filières auxquelles il peut être accepté. Pour un enfant en phase de découragement avancé, y compris ceux qui ont un potentiel,  la liste est très courte. C’est très difficile de faire entendre aux familles qu’un gamin qui a les capacités et la motivation pour réussir une formation courte ne doit y postuler car le logiciel va l’éliminer.

Au final, 1/3 des élèves n’ont pas le premier choix. Récemment le chef d’établissement a la possibilité de rajouter des points pour prendre en compte la motivation. Ceci ne résout pas le problème.

Un môme va dire qu’il veut faire plombier. On va lui dire ne préfères-tu pas boucher car il y a de la demande, il va dire non. Il va finalement demander « plombier » et se retrouver à faire de la compta.

Le dernier mot aux parents porte sur l’orientation. C’est-à-dire qu’un enfant en situation de souffrance au collège à cause de ses lacunes en expression aura le droit d’aller en 2nde Générale et Technologique. (les autres aujourd’hui y sont acceptés et cela ne change rien pour eux). Le dernier mot aux parents ne porte pas sur l’affectation en lycée professionnel qui est toujours gérée de l’ancienne manière. Ce n’est pas possible de faire autrement car le nombre de places est limité par le matériel spécifique nécessaire aux filières professionnelles et les enseignants spécialisés disponibles. Par ailleurs, supposons  une filière du professionnel fournit 5 fois plus de diplômés que l’industrie a besoin. Dans une telle concurrence, quelle chance un môme des banlieues sans relation a de trouver un travail ? Augmenter indéfiniment le nombre de place dans une filière n’est pas une solution acceptable sur le long terme.

Or c’est dans l’affectation dans les filières professionnelles  que se situent les dysfonctionnements de l’orientation à la fin de 3ème.

C’est d’ailleurs la conclusion de l’étude présentée le Le 25 septembre 2013, à la « journée du refus de l’échec scolaire » organisée par l’AFEV dont le thème était le lycée professionnel, et disponible sur internet à l’adresse suivante.
http://www.afev.fr/pdf/JRES/Afev-Trajectoires-Unaf_Rapport-etude-LP_JRES2013_VF.pdf

35% des élèves de lycées professionnels n’ont pas choisi leur orientation en fin de 3ème. La première cause de mécontentement est qu’ils n’ont pas eu la spécialité demandée. Ce n'est pas le non accès au lycée général qui pose problème, mais l'affectation dans une filière qu'ils n'ont pas choisi.

Les élèves sont globalement satisfaits : 83% pensent que le lycée professionnel est mieux que le collège, 86% pensent que le lycée professionnel est aussi bien ou mieux que le lycée général.  82% pensent que le diplôme qu’ils préparent a de la valeur. Seuls 5,5% des élèves pensent que ce qu’ils apprennent au lycée n’est pas utile.

Les jeunes qui n’ont pas choisi leur orientation « aiment moins que les autres aller au lycée (53% contre 29%) et s’y ennuient plus (74% contre 57,5%). Ils ont moins le sentiment que les professeurs s’intéressent à eux ».  « Ils sont moins nombreux à penser qu’ils auront leur diplôme (78% contre 92%). ». Par ailleurs, ces élèves sont beaucoup plus concernés par le décrochage.

Comment voulez vous que les familles à qui on a promis le dernier mot au parent ne se sentent pas floués de voir que leur gamin est toujours orienté vers une filière qu'il n’a pas choisi. Un tiers seront toujours dans ce cas. Je vous prédis que l’effet sera dévastateur.

Par ailleurs, les mécanismes qui entraînent les discriminations au passage Collège-Lycée sont connus.

- Le premier concerne la surreprésentation des catégories sociales défavorisées parmi les jeunes en grandes difficultés.

- Le deuxième porte sur la méconnaissance du système et donc des règles de la réussite par les familles. C’est ce qu’on appelle le délit d’initiés.

- Le troisième porte sur l’autocensure dans les souhaits d’orientation. A niveau égal, un jeune issu d’un milieu modeste demandera moins facilement le lycée général.

- Le dernier point concerne la plus grande difficulté à réussir en cas de faiblesse pour les enfants qui n’ont pas le soutien de leur famille.

Il est visible que le dernier mot aux parents n’améliore aucun de ces mécanismes. Les principaux de collège sont très demandeurs parce que cela permet se débarrasser d’une corvée. Les fédérations de parents d’élèves sont très motivés car leurs adhérents ne veulent pas que petit chéri (qu’ils sont capables d’aider s’il se plante) soit orienté. Mais, il est évident que l’intérêt des enfants les plus éloignés de l’école n’a pas été regardé.

 Pour plus d’informations, lisez mes deux articles de blogs.

Sur l’orientation,

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/071013/l-orientation-scolaire-le-deuxieme-piege-pour-vincent-peillon-apres-les-rythmes-scolaires

Sur les biais liés à l’origine sociale dans l’orientation scolaire

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/160314/les-biais-lies-l-origine-sociale-dans-l-orientation-scolaire

Bien cordialement,

Viviane Micaud

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