Face au fanatisme, pour une vraie politique de civilisation

Le fanatisme est un hydre : coupez lui la tête, il en repousse plusieurs. Ce n'est pas par la violence et la répression que nous en viendrons à bout, mais par une vraie politique de civilisation.

Depuis 2015, la pression faite sur les islamologues français pour décrypter le phénomène fanatique va croissante. Les chercheurs experts sont priés par le pouvoir de donner des clefs de lecture et des pistes de solution pour venir donner du sens à ce qui nous arrive, par delà les ondes de choc émotionnelles. Jusqu'à présent, il existait environ quatre courants de lecture du phénomène fanatique : 

- l'une, défendue par François Burgat, consiste à revenir sur les causes géopolitiques, sociales et historiques. L'histoire coloniale encore mise sous le tapis, l'ingérence et les guerres extérieures hasardeuses, la gestion des populations migrantes au travers de politiques de la ville balkanisantes, tout cela constituerait des facteurs structurels du phénomène "séparatiste", c'est à dire de jeunes ayant grandi à l'école de la République et nourrissant un discours de haine et de rejet de la culture de leur pays. 

- une autre, avancée par Adrien Candiard dans son livre Du fanatisme, consiste à pointer l'émergence de courants théologiques (le hanbalisme, le salafisme) au sein du sunnisme dont les lectures seraient un terrain propice à un déracinement culturel, en coupant court au dialogue avec Dieu et au cheminement intérieur du croyant, en remplaçant Dieu par des idoles manipulables à des fins politiques, en détournant le "djhad" d'un effort fait sur soi-même pour devenir un homme meilleur pour le tourner en motif de guerre de religion. 

- une troisième avancée par Gilles Kepel, classable à droite, consiste à dire que l'islam porte en soi un projet politique, une sorte d'agenda caché dont le "djihad" serait le bras armé. 

- la quatrième avancée par Olivier Roy, enfin consiste à dire que le "fondamentalisme ne suffit pas à produire de la violence". L'intégrisme, en effet, n'explique pas en soi le passage à l'acte et il faudrait chercher plutôt du côté de la "déculturation de l'islam", c'est à dire une perte de racines culturelles, une crise de la transmission par rapport aux préceptes originels pacificateurs et élévateurs d'âme et de conscience, pour comprendre la possibilité des manipulations et des endoctrinements à des fins meurtrières. 

Si ces 4 clefs de lecture sont étroitement complémentaires, je voudrais développer la dernière. Lorsque Olivier Roy parle de "nihilisme générationnel" pour parler de la nouvelle génération de terroristes ayant grandi et fait leurs études en France ou en Europe, à quoi fait-il référence? En philosophie, le nihilisme fait référence à la métaphore de l'homme comme d'une plante, nourrie par ses racines. Le nihiliste serait celui dont le lien à ses racines nourricières aurait été coupé et qui donc marcherait vers la mort et l'autodestruction car il ne croit plus en aucune positivité, car "il ne croit plus en rien", il a le "dégoût de la vie" (le taedium vitae dont parle Sénèque Le Jeune). 

C'est parce qu'il ne croit plus rien de "positif", de constructif, d'édifiant, que son espace mental et métaphysique est pour ainsi dire vide, que le nihiliste est par nature une proie facile pour un prêt-à-porter métaphysique comme le fanatisme apocalyptique. Son désir d'absolu vient ainsi trouver enfin où se décharger, dans la violence faite contre autrui. Encore faut-il comprendre aussi la fascination pour la violence et pour la mort, mais là aussi, il existe dans notre culture de nombreux points d'appuis à cette fascination : un certain cinéma, un certain courant romantique, un certain courant de pensée anti-moderne et anti-Lumière, une certaine pensée politique du côté de l'anarchisme libertaire. 

 Ainsi, pour prolonger la pensée de Olivier Roy, je pense que le fanatique - et ceux qui l'instrumentalisent - peuvent prendre appui sur des éléments spécifiques de notre culture pour avancer en conviction et en détermination dans leur acte meurtrier. Dans cette conception, le séparatisme est autant le fruit d'une culture française qui peine à transmettre, à faire penser, à faire triompher le sens sur le non-sens, à positiver la vie pour tous, à gérer un vivre-ensemble fait de mixité, qu'à une seule volonté de sécession unilatérale de ces jeunes vis à vis de la société républicaine.

André Comte-Sponville l'avait noté dans un de ses livres (Le Capitalisme est-il moral?) en parlant du retour d'une "génération morale", c'est à dire en attente de repères existentiels et d'un sens plus profond accordé à l'existence auquel la République ne sait pour le moment pas répondre. 

Ainsi, s'il existe bien un nihilisme latent et diffus à l'échelle de notre culture française et européenne, il est autant à rechercher du côté de la génération qui vient, que de celle qui l'a précédé. Car s'il y a rupture du lien nourricier, c'est qu'il y a rupture d'une transmission quelque part, c'est qu'il y a d'abord faiblesse du transmetteur, de l'enseignant. 

 Il est bien évidemment beaucoup plus facile de refuser de penser le phénomène et de se ranger à la clef de lecture réductionniste de Gilles Kepel et rechercher des boucs émissaires sous la forme de "l'islamo-gauchisme" comme le fait piteusement l'actuel gouvernement dans une rhétorique digne seulement de l'extrême-droite. 

Mais le fanatisme est un hydre : coupez lui la tête, il en repousse plusieurs. Ce n'est pas par la violence et la répression que nous en viendrons à bout, mais par une politique de civilisation : une politique éducative renouvelée et ré-enracinée, un nouveau récit républicain, la réintégration du discours théologique dans le débat public, une autre politique extérieure purgée de tout impérialisme colonialiste, une politique de la ville beaucoup plus axée sur la recherche de l'interaction et de la mixité, une politique sociale réinvestie dans sa fonction émancipatrice, une laïcité plus impartiale, spirituelle et exigeante tournée vers l'apprentissage du vivre-ensemble plutôt que vers la neutralisation de toute croyance métaphysique, une politique d'accueil des migrants beaucoup plus intégrative, une politique écologique ambitieuse qui coupe l'herbe sous le pied à tous les discours apocalyptiques et collapsologues.

Le seul débouché, la seule réponse à ce qui nous arrive est politique : bâtir un projet plutôt que de naviguer au gré de calculs tacticiens électoralistes qui ne nous mèneront nulle part, sinon à notre propre malheur. Tant qu'il est encore temps.

 

Corentin VOISEUX 

Auteur de "L'Âme de la République : vers et depuis une spiritualité laïque" 

https://www.librinova.com/librairie/corentin-voiseux/l-ame-de-la-republique

 

 

 

 

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