L'impensé des carences de l'école républicaine

Le (faux) débat autour du séparatisme témoigne d'un impensé de la fragilité du modèle républicain actuel : son école.

La proposition du Président de la République d'interdiction de l'instruction à domicile sur "motif religieux" est assez symptomatique d'un certain penchant républicain qui vise à réprimer les libertés au profit de l'uniformité. Il s'agit là d'une trajectoire engagée dès 2003 par l'interdiction des signes ostentatoires à l'école et qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui. Quel est l'argument? Que l'uniformité serait le meilleur gage de la cohésion sociale. Ainsi, c'est la diversité elle-même qui devient soupçonnable. 

Il en va aussi des voix qui s'élèvent pour demander le retour de l'uniforme à l'école et les tenues "républicaines". Examinons l'argument dans un cas : pour s'affranchir d'un certain effet de magnétisme social, religieux, consumériste, sexuel, un certain niveau d'uniformité permettrait de protéger la fragile indépendance d'esprit des élèves encore en cours d'édification.

Comme si la société et ses lois immuables (la pression sociale et familiale, l'instinct grégaire, l'attirance charnelle, la consommation ostentatoire) allaient s'arrêter aux portes des établissements scolaires par cette seule interdiction. Comme si le fait de souhaiter prodiguer un enseignement à son enfant à domicile pour d'autres raisons que le handicap, le sport ou l'itinérance se faisait majoritairement pour visée d'endoctrinement... 

Je raconte régulièrement que nous avons dans notre équipe chez Hypra, un jeune homme développeur informatique qui a suivi quasiment tout son cursus scolaire à la maison, comme c'est le cas également par exemple pour les enfants vivant en haute montagne. Il n'a pas officiellement le Bac. Pour ce poste, nous l'avions mis naturellement en concurrence avec des jeunes diplômés d'une école en Bac + 5, ayant suivi le cursus classique de l'école républicaine. Il a remporté l'évaluation haut la main. Non seulement, il est plus performant que la moyenne de ce que nous avons rencontré, mais il est aussi plus courtois, plus respectueux, plus autodidacte, plus à l'écoute d'autrui, mieux éduqué tout simplement. Quant à ses velléités séparatistes, je cherche encore...

En réalité, ce sur quoi le discours public fait continuellement l'impasse en matière de "laïcité", c'est les lacunes de l'éducation de l'école publique républicaine. Lorsque le débat se fait jour sur le port du voile, nous préférons par exemple l'interdire au lieu d'en faire un formidable levier d'éducation à la différence, aux cultures religieuses, et à l'esprit critique.

Idem sur la question du handicap. Trop souvent, il est difficile d'introduire un ordinateur dans une classe pour un élève en situation de handicap parce que l'enseignant refuse de "créer un précédent", de "justifier une différence" au regard des autres élèves. Même réflexe d'uniformisation et de peur devant l'inconnu. Alors qu'il s'agirait là encore d'un levier pédagogique extraordinaire pour éduquer à la différence, ouvrir une discussion sur les inégalités, faire prendre conscience des fragilités sociales et susciter l'esprit de fraternité qui en découle généralement. Là encore, l'occasion est rarement exploitée. Signe d'une école en panne d'inspiration devant diverses formes de singularité. 

Et si une jeune fille se présente dans une tenue légère? Eh bien, si cela est manifestement excessif, que le dialogue soit ouvert d'abord avec les familles dans une logique de co-éducation. Dans le silence des familles? Faire intervenir des travailleurs sociaux ou des éducateurs et donner à ses derniers des pouvoirs et une reconnaissance élargie. Car le travail "dans les murs" doit souvent être complété par un travail "hors les murs" et cette collaboration avec le travail social est devenue critique dans certains quartiers. 

S'il existe une demande croissante pour une école à domicile et pour d'autres modèles alternatifs sous contrat ou non, c'est surtout parce que l'école républicaine convainc de moins en moins, parce qu'elle paraît de moins en moins adaptée au monde moderne : inexistante ou presque sur la question numérique, faiblement ouverte sur le reste de la société, investissant l'éducation civique sous l'angle de la "morale collective" (généralement assez creuse) plutôt que de l'éthique individuelle, et finalement quasi-inexistante sur le plan de la transmission des valeurs d'égalité, de liberté, et de fraternité, elle manque tout simplement une partie de son but. 

Ainsi, agitant années après années des épouvantails, nous refusons de nous attaquer au cœur de ce qui fait l'effritement de notre modèle de vivre-ensemble : la carence éducative. 

 

 

 

 

 

 

 

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