Là où faiblit l'autorité, grandit la violence

Là où l'autorité (et donc la légitimité) de la puissance publique ne règne plus, le recours à la violence s'impose comme un terrible aveu de faiblesse, ouvrant la voie à toutes les escalades.

"L'État a le monopole de la violence physique légitime". C'est la réflexion de philosophie politique inspirée du sociologue Max Weber à laquelle nous invite le documentariste David Dufresne dans son film "Un pays qui se tient sage" consacré aux violence en France depuis 2018. 

À quoi tient la légitimité de l'État et pour quelle raison lui concédons-nous ce monopole de la violence? Si nous nous en tenons au discours du Président Macron, la légitimité du pouvoir tient à la garantie qu'assure ce dernier de nous laisser disputer des élections libres, de manifester, d'exprimer nos opinions dissidentes, d'obtenir un jugement équitable et impartial, c'est à dire que nous lui confions la défense à la fois de la Démocratie et de l'Etat de droit.

Mais, ce discours ne convainc pas : en tant que citoyens, notre pouvoir d'influence sur l'offre politique est restreint en raison des nombreuses barrières à l'entrée qui font obstacle à l'émergence de nouvelles forces politiques, tandis que nous attendons du pouvoir qu'il ne soit pas seulement gardien des institutions, mais aussi artisan de la justice sociale et de la défense des intérêts du peuple.

"Cette nécessité de refonder la légitimité des régimes démocratiques s'est donc partout confusément, mais fortement fait ressentir. » depuis 20 ans nous explique le chercheur Pierre Rosanvallon. Trois légitimités sont donc venues au secours de l'État ces dernières années : légitimité d'impartialité, de réflexivité et de proximité. La première a été transférée à des organes tiers à l'État censé assurer une objectivité qu'il n'a plus? Mais cette trajectoire pèse bien à côté du séisme médiatique que représente l'affaire Benalla et les piteux bredouillements et hésitations de la part du pouvoir qui ont suivi. La seconde s'est traduite par la création de lieux de débats et de discussion toujours plus nombreux (des comité Théodule en pagaille), d'autant plus ressentis comme nécessaire que les Assemblées n'étaient plus vécues comme étant le lieu du débat vivant après la réforme du quinquennat, mais là aussi l'effet fut très limité parce que ces instances n'avaient pas de pouvoir réel. La troisième consiste dans la mise en scène, devenue paroxystique sous la Présidence Macron, du dialogue entre le chef de l'État et ses citoyens.

Cette troisième voie a été épuisée par le Président dans la mesure où l'opération de communication et d'instrumentalisation de la mise en scène a finalement bien été comprise par les citoyens eux-même, mais aussi parce que la Convention Citoyenne pour le Climat a révélé à quel point cette relation tournait toujours à l'avantage du pouvoir puisque le Président pouvait revenir sans se justifier sur sa parole donnée et sur la volonté générale exprimée, en ce qui concerne par exemple la demande d'étude d'impact relative à la 5G

C'est à dire qu'en fait la légitimé de l'État tient en fait à des critères plus spirituels incarnés dans ses dirigeants : le respect de la parole donnée, la primauté donnée à la volonté générale sur les opinions des gouvernants, la recherche d'impartialité des décisions, la poursuite de la justice sociale. Nous ne considérons donc le pouvoir d'État que comme légitime que parce qu'il nous paraît rechercher une démocratie effective plutôt que de s'abriter derrière une démocratie instrumentale, et parce qu'il nous paraît réellement et sincèrement en recherche d'impartialité, d'objectivité et de justice. 

Depuis que le Président est jeté dans le jeu politique et donc n'est plus vécu comme un "arbitre" dans l'exercice de ses fonctions, cette légitimité n'a eu de cesse de s'effriter. Et au fond, c'est ce qui explique aussi la montée des violences : là où l'autorité légitime ne règne plus, le recours à la violence s'impose comme un tragique aveu de faiblesse. Et ainsi que le rappelle le sociologue Fabien Jobard, ce dépérissement de l'État n'est une bonne nouvelle pour personne : car des groupements concurrents de type mafieux, sectaires ou purement privés ne tarderont pas à venir le concurrencer le moment venu. 

 

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