La liberté d’expression est devenue notre totem et notre tabou

La liberté d’expression est devenue notre totem et notre tabou. Apprenons à notre tour à en rire pour nous en libérer.

Ce dimanche 13 septembre, un florilège d’hommes de lettres, d’artistes, d’intellectuels, de philosophes de premier rang prenaient la parole dans les colonnes du Monde pour saluer le « courage », le « cadeau rude et magnifique » de la nouvelle publication des caricatures de Charlie Hebdo, louant les défenseurs de la « liberté d’expression » et même de la « liberté de conscience » dont la satire est vue comme étant l’une des plus ferventes expressions.

La satire, dont la caricature fait partie, est définie dans cette tribune, Philippe Roth à l’appui, comme « l’expression parfaitement sublimée et socialisée du désir de tuer son ennemi en le rouant de coups. (...) Là jaillit dans le monde de l’imaginaire, le besoin primitif de défoncer le crâne de l’autre. ».

On ne peut que s’étonner, au pays de Molière, d’une pareille association de la violence la plus sauvage à la liberté d’expression. Lui qui voulait « corriger les hommes par rire », aurait-il souffert que l’on associe la satire à la volonté de meurtre? Molière, ne savait-il pas mieux que quiconque que la critique efficace emporte une empathie profonde et une compréhension fine de son adversaire ? Car au fond de toute caricature efficace, il doit y avoir un subtil fond de vérité pour que l’effet prenne. Or de subtilité, il n’y en a aucune chez ces caricaturistes français.

C’est d’abord l’ironie sur soi-même que la satire stimule au sein du spectateur, partant du principe que rire de soi, c’est prendre distance avec son caractère et ses failles, son âme et ses défauts, pour mieux les reconnaître et les perfectionner. C’est effectivement l’un des piliers de notre spiritualité laïque qui d’un même geste montre ce qui pêche et donne trace de l’idéal à poursuivre.

Examinons les caricatures de Charlie Hebdo. Vous font-elles vraiment rire? Pensez-vous qu’elles suscitent l’ironie de soi-même chez les principaux intéressés, à savoir les prosélytes d’un islam fondamentaliste, ceux qui cèdent à cette subjugation et ceux qui assistent passifs à ce dévoiement? Participent t-elles philosophiquement à corriger ceux qu’elles visent ? Rien n’est moins sûr. Molière s’adressait à un public aristocrate rompu aux exercices de l’esprit. Il avait la haute conscience de son audience. Il parlait son langage. 

Et puis qui sont nos adversaires? Des fondamentalistes et des radicalisés, des extrémistes ? Bien entendu. Alors il y avait pour les dénoncer mille autres alternatives que s’en prendre au prophète Mahomet directement. Il aurait pu être pris pour cible des prédicateurs zélés, des membres du clergé, des terroristes eux-mêmes, des islamologues. Si cela n’a pas été fait, c’est que ce n’était pas l’effet de la satire qui était recherché, mais bien la confrontation et le buzz médiatique. En ceci, les propos de Edwy Plenel selon lequel les caricatures constituent une « guerre ouverte » se comprennent à cette triste lumière.

C’est en fait que signataires de la tribune se portent sur le terrain du principe – absolu à leurs yeux – et non de l’effet. C’est ce qui rend le débat aussi intransigeant et aussi conflictuel entre les contempteurs et les pourfendeurs de Charlie Hebdo. Si le débat est comment éduquer et élever des éléments spirituellement fragiles de la société, alors posons nous la question : est-ce la bonne méthode ? À quelle vision de la laïcité cherchons nous à rallier les éléments séparatistes dont il est question dans le débat public?

Chacun sait qu’en matière d’éducation critique, l’on perd toujours son effet à braquer son spectateur, à l’offenser, car alors l’humiliation de l’ego provoque repli et enfin violence lorsque ce premier est devenu insupportable.

On aurait pu enfin considérer que ces caricatures constituaient une invitation des citoyens musulmans à rentrer dans le débat public, à défendre leurs croyances légitimes, par voie de presse, par voie de caricatures pourquoi pas ? Mais c’est un silence assourdissant qui s’ensuit à chaque fois. Ce dernier montre que ce sont les appels à l’indifférence qui l’ont emporté sur le reste, qui ne constitue pas une solution pour défendre la dignité et l’intégrité morale des citoyens musulmans.

C’est pourquoi, c’est à nous laïcs, de porter le contradictoire. J’invite donc, s’il en est, tous les caricaturistes et les artistes qui liront et partageront le fond de ces lignes, à moquer la Marianne et son dogme libertaire et la dilution progressive et subreptice du premier article de notre Constitution (qui dispose « La République respecte toutes les croyances ») par le premier amendement de la Constitution américaine qui prévoit l'expression de tous les propos aussi facteurs d'instabilité et d'agressivité soient-ils.

La liberté d’expression est devenue notre totem et notre tabou. Apprenons à notre tour à en rire pour nous en libérer. Montrons l’exemple, en somme.

Corentin VOISEUX

Auteur de «L'Âme de la République : vers et depuis une spiritualité laïque. »

https://www.librinova.com/librairie/corentin-voiseux/l-ame-de-la-republique

 

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