Intégrisme et fanatisme : avons-nous vraiment la bonne approche?

Comprenons-nous vraiment l'intégrisme et les passages à l'acte meurtrier? Que pouvons-nous faire collectivement pour annihiler cette violence absolue?

L'horreur.

La France ne compte plus les fois qu'elle aura fait l'emploi de ce qualificatif depuis 2015. C'est 2 à 3 attentats par an que nous avons à connaître depuis 2015. Avec à chaque fois un redoublement du degré de violence, d'épouvante et d'effet de sidération. C'est un encore un nouveau seuil de franchi lorsque c'est notre école républicaine qui est désormais attaquée de plein fouet. 

Face à cela, la réponse ne saurait être ni purement compassionnelle ni seulement sécuritaire, mais bien s'exercer à comprendre les ressorts et les déterminants du fanatisme pour y agir pleinement et vraiment. 

Mais qu'est-ce que le fanatisme? C'est là que les difficultés commencent. Car la définition qu'en donne un philosophe tel que Henri Péna Ruiz dans l'une de ses conférences interpelle : le fanatisme, c'est lorsque l'homme ne ferait qu'un avec ses convictions ou avec ses croyances métaphysiques. Pour faire simple : ce serait lorsque l'on ne peut plus dissocier l'homme des croyances qu'il porte. 

Le fanatisme commence donc avec ce que l'on appelle l'intégrisme : si vous attaquez ses croyances, c'est la personne elle-même que vous attaquez. Et alors comme cette offense ne peut obtenir de réparation devant les tribunaux, l'intégriste en vient à prendre les armes pour réparer par la violence l'outrage qu'il dit subir sur son "intégrité", et il prend alors le nom de fanatique. Les romantiques du XIXème siècle, façon Pouchkine ou Barry Lindon qui réglaient les querelles amoureuses dans des duels étaient d'une certaine façon des intégristes, mais ils avaient un code de l'honneur non écrit pour régler leurs différends.

Aujourd'hui, le discours dominant de la laïcité contemporaine incarné par Henri Péna-Ruiz qui consiste à dire : "tous ceux qui assimilent une croyance métaphysiques à leur propre personne sont des intégristes" tend donc à s'attaquer d'abord à l'intégrisme. 

 Mais c'est là confondre conviction et croyance, car l'une engage les idées d'un être séculier qui accepte de pouvoir se tromper, l'autre le sens de la vie de l'individu dans son ensemble qui en se trompant se tromperait de vivre. Le système de croyance de l'intégriste est une indispensable nécessité pour vivre, s'il s'écroule, c'est le sens même de sa vie qui s'écroule, et la violence au lieu de se porter d'abord contre soi-même a tendance à alors d'abord tendance à se décharger contre autrui.

 L'une des façons que nous avons en France de chercher à lutter contre l'intégrisme consiste donc, dans la tradition de Charlie Hebdo, à moquer les croyances pour leur faire "prendre du recul", les relativiser, les moquer et (donc les humilier aussi un peu disons le) en leur rappelant qu'elles ne sont que des convictions susceptibles de critique ouverte. 

Mais c'est là la trace d'un profond défaut d'empathie cognitive pour toutes les croyances, qui montre que nous faisons une lecture de notre laïcité avec un prisme athée et agnostique et non avec un prisme spirituel. Cette laïcité là dénue de toute spiritualité crée les possibilités de la propre violence que nous vivons aujourd'hui. 

Elle renie le concept même de croyance métaphysique qui contient une continuité et une identité entre l'homme et ses croyances qui a quelque chose d'un absolu incompréhensible pour un athée qui ne fait pas d'effort d'altérité. 

Si nous comprenons cela, alors nous comprenons que c'est une très mauvaise idée qui se retourne contre nous que de vouloir s'attaquer à l'intégrisme par l'intermédiaire des caricatures. C'est en reconnaissant, en respectant et en intégrant dans la conversation civique toutes les formes de croyance, que nous pourrons nous attaquer au fanatisme avec deux effets possibles à rechercher : 

- isoler les intégristes du reste de leur communauté comme disait Jean Baubérot qui doit être le principe de toute politique laïque.

- ou alors justement réinclure les intégristes dans la conversation civique, plutôt que de vouloir leur couper la possibilité de toute existence et ainsi les asphyxier et les conduire à la violence, leur reconnaître le respect et donc le droit à vivre avec leurs croyances, les exposer à leur tour à l'altérité plutôt que de les conduire à s'isoler toujours plus du reste de la société. 

L'une et l'autre de ces stratégies ne sont pas exclusive. Isoler puis réinclure. 

Enfin, le rôle de l'école n'est-il pas d'abord d'éduquer à la liberté de conscience et à l'éducation à l'altérité avant toute liberté d'expression? Le pré-requis du droit à la parole ouverte n'est-il pas d'abord de disposer de la faculté d'introspection et de jugement et de la capacité à mettre les justes formes à la critique que l'on veut énoncer?

Puissions-nous enfin changer de cap, ouvrir une nouvelle ère pour ne pas replonger dans cette spirale mortifère qui n'aura pour seul résultat que de faire couler encore les larmes et le sang et d'attiser la haine. 

 

 

 

 

 

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