Du droit d'outrage en République

Le droit à l'outrance n'est pas le droit à l'outrage. La laïcité est avant tout le cadre d'un vivre-ensemble qui respecte la conception que chacun se fait du sacré.

Au moment où Charlie Hebdo s’apprêtait à republier les caricatures de Mahomet, le Président de la République, a défendu le 1er septembre la « liberté de blasphémer » comme une composante de la liberté d’expression. « En même temps », il soulignait que la liberté doit s’attacher à « une décence commune, une civilité, un respect » tout en précisant que ce propos ne s’appliquait pas à Charlie Hebdo mais plutôt aux discours de haines sur les réseaux sociaux. Il fallait donc en conclure que le journal s’attache au respect des règles de décence commune.

En dehors de tout débat sur la nature iconoclaste de ces représentations, il est à ne pas douter que ces images heurtent la sensibilité d’esprits religieux comme irréligieux. Car je ne suis pas religieux, mais j’estime que l’insulte envers les croyances d’autrui ne fait progresser en rien le débat public, ne donne lieu à aucun espace de discussion, attise la haine et fait grandir le fossé culturel entre les diverses parties du monde, n’éclaire en rien les esprits.

Ou plutôt si : elle nous éclaire sur une chose. Elle éclaire sur une certaine vision que nous nous faisons de la laïcité comme d’un droit à l’outrance transmuée en un droit à l’outrage, comme d’une sorte d’extrémisme de la liberté d’expression qui mine de l’intérieur notre débat démocratique. Notre loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 est explicite à cet égard. La liberté d’expression est encadrée par l’injure qui se définit par l’atteinte à « l’identité personnelle, l’intégrité morale, à la vie privée ». Mais elle ne s'applique qu'aux individus. 

Que l’intégrité morale des citoyens musulmans soit en jeu ici n’est pas un débat. Comment défendre le contraire ? Encore en 2006, seulement 38% des Français pensaient que les journaux avaient raison de publier ces caricatures, signe que l’offense était largement reconnue chez les citoyens français. 

La liberté d’expression, face à ce constat, se réfugie derrière le rideau selon lequel : « ce n’est pas les musulmans qui ont été insulté, mais l’islam », ce qui est autorisé par le droit positif : une distinction qui ne tient pas dès lors que l’on parle de croyances fondamentales qui s’assimilent évidemment à ceux qui les portent et les vivent. Si la loi comporte des angles morts, c’est qu’il faut la compléter.

« Qui se laisse outrager mérite qu’on l’outrage. Et l’audace impunie enfle trop un courage » écrivait Corneille au sujet de l’honneur. Les outrages suscitent les vocations revanchardes, les haines, les passions tristes sur le temps long. Il n’y a pas de meilleur sédiment à la haine, car alors vient le sentiment d’humiliation dont provient toute violence et le monde est déjà trop plein de ce ressentiment guerrier.

L’outrage aux dépositaires de l’autorité publique est punie en France. C’est donc que nous entendons bien protéger ce qui relève de la conception que nous nous faisons de l’autorité, c’est à dire d’une forme de sacré car il n’y a pas d’autorité sans une forme de sacralité. Exigeant le respect et la civilité d’un côté, comment pourrions-nous le refuser à d’autres citoyens français de l’autre ? Quelle serait donc cette conception de la laïcité qui nie à ses citoyens de tenir pour sacré leurs croyances ?

La laïcité est la protection de la liberté de conscience, la liberté de philosopher et de critiquer (et l’insulte n’est pas une critique), c’est à dire d’une liberté qui édifie, qui ouvre, qui questionne. C’est ainsi que nous pouvons entendre les appels à ce que la laïcité se fasse « spirituelle » venue de nos philosophes et penseurs, c’est à dire qu’elle protège la liberté de conscience des uns parfois contre les errances de la liberté d’expression des autres.

Le Président de la République faisait le parallèle avec les réseaux sociaux. Aujourd’hui, aucune discussion d’envergure sur aucun réseau social que ce soit ne peut s’envisager sans modération. C’est ainsi que la puissance publique peut et doit jouer le rôle de modératrice des propos les plus outrageants aux fins de garantir la liberté de conscience. Et oui, la liberté de conscience emporte le droit de n’être pas insulté pour ses croyances.

Sinon, les appels à la « civilité, au respect, à la décence commune » ne seront que de vagues incantations philosophiques sans aucune portée réelle, symptomatiques d’une République qui sanctionne des droits d’un côté mais n’entérine aucun devoir de l’autre, d’une République sans équilibre, sans clairvoyance et sans justesse.


Corentin VOISEUX
Auteur de « L’Âme de la République : vers et depuis une spiritualité laïque ».
https://www.librinova.com/librairie/corentin-voiseux/l-ame-de-la-republique

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