Le fanatisme à l'épreuve des sciences cognitives

Après avoir exploré les hypothèses philosophiques (Olivier Roy), théologiques (Adrien Candiard), sociologiques (François Burgat), géopolitiques (Gilles Kepel), à l'oeuvre dans le processus de fanatisation, ce billet s'intéresse aux travaux de Gérald Bronner dans son ouvrage "La Pensée extrême" sous l'angle des sciences cognitives et de la sociologie.

L'ouvrage La Pensée Extrême de Gerald Bronner a de quoi déconcerter : il balaye toutes les hypothèses les plus courantes en matière d'explication du phénomène de fanatisation. Preuve à l'appui, il montre que les extrémistes ne sont ni fous d'un point de vue psychiatrique, ni sous-éduqués (bien au contraire), ni irrationnels, ni même dépourvus de toute moralité : ils sont conditionnés ou auto-conditionnés de façon très progressive, d'une façon invisible pour un "esprit nu" (par analogie avec l'expression "l'oeil nu") à occulter tout ce qui les empêche de ne faire qu'un avec leur croyance. En somme, il n'y aurait pas de différence de nature entre les extrémistes et les hommes ordinaires, il n'y aurait qu'une différence cognitive.

Au départ, il y a probablement effectivement une forme de nudité spirituelle, sociale, identitaire qui amène les hommes et les femmes ordinaires à rechercher des croyances pour combler cet espace laissé libre par une vie matérialiste dont le goût a un caractère d'inachevé du point de vue des "besoins de l'âme" (sens assigné à son existence), des besoins politiques (soif de justice, contentement de sa position dans la société) des "besoins de sociabilité" (inscription dans une communauté) ou des besoins de repères existentiels (définition du soi, inscription dans un récit, dans une culture). Ces besoins sont le lot de l'humaine condition. La quête sociale, identitaire et spirituelle est donc une demande qui rencontre un certain nombre d'offres sur le marché cognitif : développement personnel, sectes, organisations religieuses ou militantes, mimétisme avec le star-system etc... 

L'ensemble de ces entreprises cognitives se comportent, à différents degrés, comme des professionnels de l'adhésion, c'est à dire qu'elles réfléchissent le processus de recrutement de leurs membres à partir des profils des personnes qu'elles approchent ou qui les approchent. Elles visent en définitive, pour soutenir une adhésion sur la durée, à embarquer très progressivement et très graduellement dans une croyance. Exemple: la terre est plate, le gourou fait léviter des éléphants, Allah veut que tu massacres des koufar, Dieu est amour, la méditation transcendantale va vous amener à un état de conscience altéré etc...

Ces croyances vont d'un côté contenir la réponse cognitive au problème spirituel et identitaire à ces demandes de l'homme ordinaire tout en conditionnant l'accès à une communauté émotionnelle de "croyants". Sur des questions aussi ouvertes et aussi théoriquement falsifiables que les questions d'identité, de spiritualité, de politique, on comprend donc bien que ces espaces comprennent une part indéterminée chez chaque individu et donc une zone libre ou il est possible de s'engouffrer en fonction des ouvertures (ou fragilités) de l'individu à un moment donné de sa vie. 

Plus la croyance est susceptible d'être contredite et donc falsifiée dans l'espace social de l'individu, plus la croyance a une forte charge sociopathique, plus l'acclimatation va être progressive et plus l'organisation de type fanatique qui recrute va recourir à des techniques d'endoctrinement : isolement vis-à-vis des proches, manipulation cognitive (jouant toujours, au départ, sur la crédulité des individus et sur les biais cognitifs dont chacun est sujet, comme le livre en cite de nombreux exemples - effets tunnels, négligence de la taille de l'échantillon, illusion cognitive) ou émotionnelle (love-bombing par exemple dans le cadre des attentats terroristes, c'est à dire bombardement d'amour et héroïsation dans les 24 heures qui précèdent le passage à l'acte).

Les ressorts les plus forts sur lesquels joue le processus d'endoctrinement sont les suivants: 

- la frustration individuelle relative, c'est à dire nourrie par ce que l'individu se croit en droit d'attendre de la société et de ses talents et ce qu'il obtient réellement, renforcée par l'éthos individualiste des sociétés démocratiques et le partage inégalitaires des ressources symboliques de ce qui constitue "le succès" (=la reconnaissance sociale) qui conduit naturellement à ce qu'il y ait "beaucoup d'appelés, trop peu d'élus". 

- le dévoilement/la révélation, c'est à dire le sentiment d'accéder à une forme de "vérité supérieure" occultée, ésotérique, obtenue souvent par manipulation cognitive qui donne à l'individu fanatisé le sentiment d'être supérieurement éclairé aux autres, ce mépris nourrissant en retour son propre isolement social et le rapprochant de sa communauté de croyance. 

- l'oligopole ou le monopole cognitif : c'est à dire la constitution d'un environnement social et cognitif qui barre la voie aux offres cognitives concurrentes (scientifiques, politiques, militantes etc...) soit par isolement social, soit, pourrait-on penser, de façon plus efficace encore par "enmurement cognitif", c'est à dire par occultation de toute offre cognitive concurrente.

De façon générale, le processus d'occultation, tient à l'entrée dans ce que l'auteur appelle la zone "d'incommensurabilité mentale" (=incommensurabilité / ce qui ne se mesure plus), c'est à dire de moment où l'individu sort d'une approche transactionnelle entre valeurs et intérêts matériels (ce que tous faisons dans notre majorité), ou entre deux valeurs concurrentes (par exemple, entre ne pas tuer un innocent et déroger aux supposés commandements d'Allah). Nous dirons plus simplement qu'il s'agit d'une entrée dans une zone d'absolutisme qui à ce moment là devient une zone de danger pour l'individu et pour la société.  

Les propositions visant à lutter contre la pensée extrême qui figurent à la fin du livre sont les suivantes: 

1. Ne pas contredire frontalement, interroger naïvement et maïeutiquement, maintenir le lien avec les proches, insinuer des contradictions qui font appel au raisonnement de l'individu (faire la mention de situation analogues et laisser l'individu tirer ses propres conclusions). 

2. Il est suggéré une méthode qui consiste à devancer la fanatisation par un modèle plus extrême encore pour faire miroir sur le processus à l'oeuvre, mais avec le risque d'accélérer le processus de fanatisation.  

3. Il est mentionné le programme de déradicalisation saoudien qui prend une forme monétaire et resociabilisante très engagée de la part de l'Etat (camps de vacances, financement du mariage, accompagnement fort dans la vie active) et qui visiblement obtient d'excellent résultat (avec 0% de retour à des activités de type terroristes des individus engagés dans ce programme). 

Globalement, il est mentionné que la déradicalisation prend souvent plusieurs années (le temps suffisant pour détruire sa vie) et le retour à l'état antérieur est extrêmement difficile à obtenir en ceci que le coût cognitif de retour à un état de "vide de croyances" est souvent insupportable pour l'individu déradicalisé qui ne peut supporter de revenir à l'état initial. C'est à dire qu'il est possible de faire abandonner les croyances "périphériques" mais pas les croyances centrales (le "besoin de spiritualité" par exemple). 

Le livre se termine par une réflexion assez énigmatique : "Peut-on s'autoriser la manipulation mentale à l'endroit d'individus remettant en question les fondements de la démocratie? (...) Que le démocrate refuse de s'abandonner à l'extrémisme démocratique, tel est, a toujours été, et sera le talon d'Achille des démocraties, ce que savent très bien les extrémistes...". 

À quoi l'auteur fait-il référence en parlant "d'extrémisme démocratique"? 

De façon beaucoup plus personnelle, ce livre illustre nombre des thèses de L'Âme de la République: 

1. Que la société politique soit de plus en plus inapte à produire pour tous les individus qui la compose un référentiel identitaire et spirituel performant qui permette de satisfaire ces "besoins de l'âme" dont parle Simone Weil doit nous interroger sur l’avènement d'une spiritualité républicaine laïque dans la tradition des premières républiques (l'esprit révolutionnaire de 1789-1792, la "conscience nouvelle" de la Commune de Paris).  

2. En régénérant la croyance en une spiritualité laïque, humaniste et universaliste, nous ferons la promotion d'une "offre cognitive" performante pour concurrencer la pensée extrême et tous les phénomènes absolutistes qui se manifestent dans la pensée contemporaine et qui donnent à notre société ce visage inquiétant que nous lui connaissons. 

3. La redéfinition de ce qui fait le succès (et donc la frustration) reste posée à nos sociétés démocratiques dans le cadre de cette nouvelle spiritualité laïque, avec de nouveaux modèles à définir et à valoriser. 

4. Le "réarmement de l'introspection" des individus semble essentiel pour donner à comprendre ces processus d'endoctrinement dès l'école et ainsi les immuniser en nous donnant à comprendre les ressorts cognitifs de notre esprit. 

5. Les choix géopolitiques de l'Occident et de la France des dernières décennies, hasardeux pour ne pas dire criminogènes, l'histoire coloniale de notre pays restent des pesanteurs quasi insurmontables pour repenser le vivre-ensemble de manière franche et entière, d'où l'importance d'une rupture puissante avec cette histoire et cet héritage à la fois d'un point de vue institutionnel et d'un point de vue symbolique, au moment même où nous fêtons les 150 ans de la Commune de Paris. 

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