Lettre ouverte à Homo sapiens : la rage, encore la rage, toujours la rage…

J’ai 40 ans, je suis médecin hospitalier et j’ai la rage contre les directions des hôpitaux. Je suis un citoyen et j’ai la rage contre les bureaucrates et technocrates de tous bords. Je suis un être humain et j’ai la rage contre mon espèce. Mais, par-dessus tout, j’ai la rage contre moi-même, si impuissant et si inutile.

J’ai la rage contre les directions hospitalières et tous leurs représentants parce qu’ils sabotent depuis trop longtemps l’outil qui nous permet de soigner les gens, en se convainquant puis en se targuant à chaque instant d’en être les sauveurs vertueux. J’ai la rage contre eux parce qu’ils prennent au quotidien une multitude de décisions qui impactent le soin sans jamais avoir possédé la moindre compétence leur permettant de le faire, la rage de voir ces gens qui n’y connaissent rien décider des moyens à mettre en œuvre pour soigner dans un hôpital, la rage de voir que le peu d’entre eux qui savaient ce que c’était de soigner, l’ont vite oublié après être passé dans le grand « lave-linge » de l’école des directeurs d’hôpitaux pour ensuite, par une insidieuse imbibition, la remplacer par une vision technocratique de la chose. J’ai la rage de les voir se vautrer dans leur incompétence coupable tout en se réjouissant de leur position, de leur futur avancement s’ils respectent bien les objectifs budgétaires qui leur ont été donnés par leur hiérarchie. 

J’enrage contre eux car leurs raisonnements sont simplificateurs, standardisés se reposant sur des algorithmes et des chiffres apparaissant en vert, jaune ou rouge dans les cases d’un tableur. J’enrage parce qu’ils arrivent à se convaincre qu’en faisant cela, ils vont faire disparaitre, comme par magie, l’insondable complexité du monde, une complexité inacceptable pour eux car inaccessible à leur compréhension.

J’enrage de leur absence de remise en question sur leur métier, de leur incapacité à réaliser qu’ils sont uniquement au service du patient/contribuable donc, de ce fait, au service du soignant avant toute autre chose. J’enrage de leur lâcheté, celle qui les empêche d’assumer leurs responsabilités à la moindre difficulté occasionnée par leurs décisions désastreuses. J’enrage de les voir alors se réfugier bien à l’abri derrière leurs fameuses « décisions collégiales » ou leur hiérarchie. J’enrage contre cette hiérarchie, implacable machine administrative, monstre bureaucratique inarrêtable dans sa mécanique destructrice, obscur outil protecteur renvoyant le poids des actes des directions vers les soignants, tristes soignants, contraints dès lors d'assumer des responsabilités en relations avec des décisions auxquelles ils étaient presque tout le temps opposés. J’enrage contre cette vile hiérarchie qui freine voire bloque toutes les remarques et demandes ascendantes tout en faisant glisser avec aisance et célérité toutes les consignes descendantes. J’enrage contre ces directeurs et directrices qui engraissent cette machine administrative dont ils tirent avantage au détriment de ceux qu’ils devraient normalement servir. J’enrage parce qu’ils sont de simples humains, incapables de se transcender et d’aller au-delà de tout cela.

Mais j’enrage aussi contre les soignants qui ont été incapables de contrecarrer cette machine et ceux qui la représentent et l’engraissent, parce que leur conscience professionnelle les pousse à accepter de subir les conséquences des directives hiérarchiques alors qu’ils savent pertinemment qu’elles sont ineptes. J’ai la rage contre nous, les médecins, parce que nous avons aussi laissé faire les directions, parce que nous n’avons jamais compris qu’elles nous mènent une guerre depuis plus de quinze ans, une guerre qui ne dit pas son nom, une guerre pour le pouvoir de décision dans les hôpitaux, une guerre inutile, bien éloignée des intérêts des malades mais une guerre perdue depuis longtemps qui se poursuit pourtant inlassablement jusqu’à l’humiliation complète et totale, une guerre cachée derrière des sourires et derrière des techniques de communications qui consistent à faire accepter tout et n’importe quoi sans que les victimes ne se rendent compte à un quelconque moment qu’elles ont été l’objet d’une odieuse manipulation. J’ai la rage contre nous parce nous leur avons peu à peu vendu notre âme, nous laissant contaminer par leur langage et modes de pensée technocratiques, leurs raisonnements algorithmiques simplistes et sclérosés ne laissant plus aucune place au discernement, à la souplesse d’esprit et aux capacités d’adaptation. J’ai la rage parce que nous avons troqué notre idéal de probité et de droiture contre leur idéal de productivité, de simplification et d’uniformité, nous conformant peu à peu, insidieusement, à ce qu’ils souhaitaient faire de nous. J’enrage parce que nous n’avons pas refusé en chœur le mercantilisme avilissant du soin et de l’avancement professionnel, parce que nous leur avons cédé notre esprit d’indépendance à vil prix, là où nous aurions dû leur dire « nous méprisons ce que vous êtes et ce que vous représentez, écartez-vous de notre chemin et laissez-nous soigner les gens ». J’enrage parce que nous avons été incapables de solidarité, par faiblesse, lâcheté et égoïsme, parce que nous sommes de simples humains, incapable de nous transcender et d’aller au-delà de tout cela.

J’ai également la rage contre les malades, chaque jour un peu plus au fait de tout cela, voyant les soignants perdre la main sur le soin mais se résignant également à cette fatalité, se refusant à engager des poursuites contre ces décideurs égoïstes et sans vision. J’ai la rage contre mon véritable patron, les contribuables, parce qu’ils sont incapables de choisir entre leur tirelire et leur santé, de manière plus générale entre des œufs intacts et une omelette, parce que, en effet, ils n’ont aucune envie de définir des priorités, voulant encore et toujours avoir le beurre et l’argent du beurre. J’enrage  contre eux parce qu’ils sont de simples humains, incapables de se transcender et d’aller au-delà de tout cela. 

Mais avant tout, j’enrage contre moi, incapable de faire prendre conscience de tout cela à mes collègues et aux autres soignants, incapable de les faire se liguer contre toutes ces directions ternes et ineptes, et finalement, oui, j’enrage contre moi, incapable de faire plier ces dernières, tout seul, par ma seule force, ma seule conviction, ma seule intelligence, ma seule détermination… J’enrage parce que cela me parait impossible, à moi, un  homme seul et isolé… si ridiculement faible, incapable de se transcender et d’aller au-delà de ses capacités.

J’enrage aussi contre tous les représentants de l’état, car à l’instar des directeurs d’hôpitaux, ils ont oublié que l’état n’est pas une fin en soi mais qu’il n’est qu’un outil destiné à la protection du peuple et à son bien-être. J’enrage contre eux parce qu’en oubliant cela, ils en ont fait une entité qu’ils  servent aveuglément et trop souvent dans leur propre intérêt, trop souvent au détriment de ceux qu’ils sont censés servir vraiment. J’enrage contre eux parce qu’ils sont de simples humains, incapables de se transcender et d’aller au-delà de tout cela.

Je ressens une rage folle à l’encontre des milieux de la finance et de tous ceux qui portent et participent à l’emballement de ce système capitaliste et financier mortifère à l’origine du pourrissement de notre civilisation mondialisée, de la plus rapide et de la pire dégradation de notre système de valeurs morales, système qui déjà ne partait pas de très haut. J’enrage contre ceux qui n’ont pour seule réponse à leur opposer que le syndicalisme, le socialisme, le communisme ou la pseudo-écologie. 

J’ai la rage contre les religions, chrétiennes, judaïques et musulmanes. J’ai la rage contre elles et contre leurs prédicateurs parce qu’ils nous tirent vers le bas depuis des millénaires, empêchant l’être humain de réfléchir, de s’épanouir, luttant contre toute connaissance qui viendrait contredire leurs saintes écritures et contre toute intelligence individuelle. J’ai la rage contre eux parce qu’ils ont profité et continuent de profiter de ceux qui craignent la maladie, le destin, le malheur et la mort, leur promettant une protection divine puis un arrière-monde taillé sur mesure après leur mort s’ils se montrent obéissants, tout ça dans le but de rallier dans leur giron un maximum de ces humains si faibles et influençables. J’enrage parce que ces religions ont établi des systèmes moraux rigides qui fixent arbitrairement les repères du bien et du mal, empêchant radicalement les gens de se comprendre et de s’accepter avec simplicité. J’ai aussi la rage contre tous ceux qui ont la faiblesse et la lâcheté de céder leur volonté à cette manipulation de masse parce qu’effrayés par un monde bien trop complexe échappant à leur compréhension, j’ai la rage contre tous ceux qui ne feront jamais l’effort d’affronter avec courage et dignité leurs angoisses existentielles, qui ne feront jamais l’effort de chercher par eux-mêmes les réponses que chacun devrait s’employer à trouver sans s’appuyer sur je-ne-sais-quel livre saint tellement rempli de contradictions que cela en est risible. Enfin, j’enrage contre ces religions parce qu’elles ont largement, profondément et durablement implanté l’idée chez chacun d’entre nous que notre espèce était supérieure aux autres au sein d’une imaginaire hiérarchie de la vie, qu’ainsi elle pouvait donc posséder et disposer à sa guise de tout ce qui n’est pas humain.

J’enrage contre les peuples parce que leur manque de vision, d’intelligence, de discernement et de maturité fait qu’il se sont montrés totalement indignes d’accéder à un système politique tel que la démocratie, parce qu’ils sont incapables de l’utiliser à bon escient, ni même de le faire perdurer durablement sans l’existence d’une masse d’esclaves organiques ou mécaniques à leur service entier.

J’enrage contre Homo sapiens parce qu’il est malade de ses trop nombreuses et trop graves insuffisances et qu’il ne fait que feindre de vouloir se soigner de ces maux, parce qu’il regarde de haut ceux qui ont vécu par le passé comme s’ils étaient des enfants sans se rendre compte qu’il n’est rien de plus lui-même qu’un horrible enfant gâté par les richesses d’une nature qui s’est montrée bien trop généreuse. 

J’enrage contre l’humanité parce qu’elle a eu la vanité de se nommer elle-même « Homo sapiens », à savoir l’homme sage, raisonnable, alors que l’histoire de l’humanité nous a démontré que nous sommes tout sauf sages et raisonnables. J’ai la rage contre nous parce que nous avons osé investir le mot « humain » de tout ce qu’il y a de plus noble et celui d’« inhumain » de tout ce qu’il y a de plus vil, comme si le fait de manquer d’ « humanité » était forcément une des pires tares alors que ce devrait justement être le contraire.

J’enrage contre l’humanité parce qu’elle s’est emparée d’un trésor noir, liquide ou solide, un cadeau de la nature, un graal qu’elle s’est montrée incapable d’utiliser avec discernement et prudence pendant les deux-cents dernières années. J’enrage parce que ce cadeau que la nature nous a fait à nous, une des espèces qu’elle abrite en son sein, s’est retourné contre elle, à cause de notre immaturité et de notre inconséquence. 

J’enrage aussi contre nous, les êtres humains parce que notre manque d’ambition nous incite à nous satisfaire de victoires dérisoires, parce que ces victoires nous rassurent en nous permettant de nous dire que nous avons fait notre part du travail alors même que nos actions correspondent tout au plus à un petit coup de pioche dans un terrain vague et qu’une merveille architecturale atteignant les cieux reste pourtant à construire. J’enrage parce que nous sommes de simples humains, incapables de nous transcender et d’aller au-delà de tout cela.

J’enrage contre Bouddha, Gandhi, Nelson Mandela et tous les plus illustres « humanistes » parce que la portée de leur voix et de leur message s’est montrée terriblement inefficace pour arriver à changer notre nature profonde. J’enrage contre tous les philosophes que cette planète ait connus, car leur quête de la vérité qui voulait nous faire grandir et arriver à maturité n’a été jusqu’à maintenant qu’un triste échec.

J’enrage contre les lois parce qu’elles sont censées introduire plus de justice mais que, parfois justement au détriment de la justice, elles ne servent désormais plus qu’au maintien d’une société dégénérée et déliquescente, inéluctablement condamnée à péricliter.

Mais, encore et toujours, j’enrage par-dessus tout contre moi-même parce que je n’échappe pas à ma condition humaine, que je suis donc coupable des mêmes péchés, que je me montre si impuissant et incapable de réussir là où tous les autres ont échoué. J’enrage parce qu’aucun être humain ne trouve grâce à mes yeux mais que je ne peux pas m’empêcher d’aimer ma femme, mes enfants, ma famille et mes amis et j’enrage justement de ça parce que cela démontre mon manque d’objectivité et ma partialité. J’enrage contre la faiblesse de ma volonté et mes capacités limitées, celles qui ne me permettent pas de m’élever jusqu’à une connaissance ultime qui transcenderait l’espace et le temps. J’enrage contre ma lâcheté, la lâcheté de celui qui attend que quelqu’un d’autre fasse le travail, une lâcheté qui me pousse à l’inaction, espérant qu’un sauveur surgisse pour nous sauver tous de nous-même pendant que je pourrais poursuivre ma vie paisiblement sans avoir à fournir d’efforts surhumains.

J’enrage contre-moi-même parce que ce cri de colère ne provoquera certainement qu’un misérable bruissement de feuille dans mon jardin alors qu’il faudrait qu’il provoque un ouragan dévastant tout sur son passage et dans le monde entier, parce que je ne suis qu’un inconnu, un homme dont la force est insuffisante pour que sa voix porte suffisamment pour ébranler la totalité des consciences de manière irréversible, un homme trop lâche pour clamer son nom quand il écrit cela, par peur d’en pâtir et d’en faire pâtir sa femme et ses enfants…

J’enrage de ma faiblesse, j’enrage de mon impuissance, j’enrage de ma lâcheté, j’enrage, encore et encore…

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