Tintin en Amérique (divisée), seconde : Made in USA

Dans le Diplo, estimable journal s'il en est, un article il y a quelques jours dénonçait 'L'impasse des politiques identitaires'. Ledit article relevait un glissement significatif d'une rhétorique sociale, héritée du communisme, vers une rhétorique identitaire, plutôt issue celle-ci du monde capitaliste. Evidemment, on ne répondra ni par oui, ni pas non à cette question.

Sautons du coq à l’âne (ou peut-être pas), la question de l’ethnie, ou plutôt, soyons américains jusqu’au bout et osons le terme, de la race, apparaît pour le moins centrale, ou a minima prééminente pour qui étudie aujourd’hui le débat public aux Etats-Unis. Et bien évidemment, il y a un ensemble de raisons à cela, raisons pertinentes s’il en est. Historiques, sociales, géographiques, religieuses, et bien d’autres qui expliquent, ou plutôt contribuent à expliquer non seulement l’existence, mais la perpétuation d’un clivage racial aux USA, à l’avantage global des populations de race dite blanche.

Une fois qu’on a dit, et même commencé par ça, il est temps de rappeler un élément qui permettra je l’espère de donner une portée légèrement plus grande à notre analyse. Les USA, en particulier sur ces dernières décennies, mais en réalité presque tout au long de leur histoire, se sont construites sur la notion de libéralisme capitaliste, qui, même s’il n’a pas toujours correspondu à leur système économique dans ses moindres détails, façonnait fortement l’image qu’ils renvoyaient, souhaitaient renvoyer au monde et à leur population.

Or la clé de voûte de ce système, l’un des facteurs structurants d’un grand nombre des mythes qui le sous-tendent et constituent l’ossature du système, du rêve devrais-je dire américain, (self-made man, réussite individuelle, héros solitaire, …) est le fait qu’il existe un continuum de réussite. En d’autres termes, et pour reprendre une célèbre expression, les Etats-Unis ont transformé la division entre ceux qui ont (the haves) et ceux qui n’ont pas (the haves not), la richesse, l’argent, une belle voiture … en distinction entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas encore, qui vont avoir (the don’t have yet).

Si l’argent est pris comme mesure du mérite de l’individu, ce qui est, ne nous mentons pas, relativement souvent le cas, cette idéologie permet de reboucler sur la méritocratie. Ce qu’on mérite dicte ici notre place sur l’échelle sociale, à l’échelle de l’individu. J’ai ici pris les Etats-Unis comme mètre-étalon du capitalisme, ils m’en excuseront j’en suis sûr, d’autant plus que ça n’est pas vraiment infondé. Découle de ce raisonnement l’absence de rupture, ou plutôt de fracture ontologique (quelqu’un a dit fracture sociale … Chirac sors de ce corps) entre catégorie sociales aisées ou défavorisées. Cet aspect, cette continuité entre niveaux de richesse, la fluidité apparente du passage de l’un à l’autre, ne serait-ce que sa possibilité structure la pensée américaine, et capitaliste en général. D’où la nécessité, en vue d’agir pour résorber les inégalités qui pour autant continuent d’innerver la société américaine, de mettre au premier plan les divisions raciales, et d’exporter ce prisme partout dans le monde.

Bon, bien, mais alors si on sort d’un paradigme purement capitaliste, ou si l’on note, plus simplement, que l’Europe s’est construite sur des idéaux et des convictions relativement différentes des Etats-Unis. D’ailleurs également si on constate la faillite de ce constat même là-bas (plus crûment, l’ascenseur social est en panne). La conséquence logique qui s’impose, c’est qu’il existe donc une disjonction structurelle entre riches et pauvres qui dépasse les autres. Une différence de nature, une faille qui rend ces deux univers aussi incompatibles qu’ils peuvent l’être dans notre environnement économique. En conséquence, si l’on raisonne en termes de proximité, la conclusion s’impose, les riches ne peuvent pas être les alliés objectifs des pauvres.

Car la question se résume à ça en dernière analyse, quelle alliance à en définitive le plus de sens. Plutôt que de découper et classifier, la logique élément de la définition des priorités nous pousse à raisonner sur le plus petit dénominateur commun, quels sont, en définitive et au plus haut niveau d’analyse, les clivages indépassables.

De ce fait, la lutte contre l’exclusion sociale et la pauvreté, par l’éducation, par les soins, par la culture, par le désenclavement, ne peut ni ne doit s’embarrasser de classification ni de classement, et, plus concrètement en filant l’exemple américain, augmenter d’un dollar le salaire minimum fédéral a plus de sens dans cette optique que d’augmenter celui d’un état ou d’une ville, quelle que soit la minorité qui la peuple.

L’idéologie inverse est celle qui sous-tend, de l’autre côté du spectre politique, le darwinisme social : il n’y a qu’un pas de dire ‘tous peuvent réussir et ce groupe échoue’ à ‘ce groupe n’a intrinsèquement pas les capacités pour réussir’.

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