Moi les (…)·e·s, je ne les déteste pas

A la différence d’un·e autre, qui n’a pas hésité à nommer son ouvrage ‘Moi, les hommes, je les déteste’. Merci, nous pas. Mais détaillons quand même un chouïa.

Commençons par le commencement, je n’ai pas lu ce sympathique, quoique surprenant opuscule (en même temps, quelqu’un qui l’intitule ainsi doit bien s’attendre à ce que les réactions épidermiques au titre suscitent très largement assez d’analyse). Entre celui-ci, et le génie lesbien, sorti plus récemment, deux ouvrages donc ont fait parler d’eux ces derniers temps (relativement, même si, presse internationale, le New York Times, excusez du peu). Car oui, les passages médiatiques de ces livres ont suscité cris d’orfraie et indignation outragées, tant du point de vue des défenseurs de ceux-ci, que de leurs détracteurs qui hurlaient à une vague misandre insidieuse (du coup pas tant que ça) comparable en taille et en intensité au tsunami de 2004.

Lesdits passages, à l’exclusion du reste des bouquins relèvent, et c’est assez explicite, d’une méfiance, voire d’une phobie à l’égard de la gent masculine. Et ils se justifient, leurs avocats les y aident d’ailleurs, en objectant d’un argument de réciprocité, en d’autres termes que la violence de ses écrits n’est que le symétrique, très notablement pacifié, d’une violence des écrits masculins envers la gent féminine. Ce qui est, ma foi, remarquablement exact. Et les exemples qui l’illustrent, du marquis de Sade à Matzneff en passant par Léo Ferré et Sean Connery, ne manquent effectivement pas. CQFD, fin de l’analyse, fin de la chronique.

Attendons une minute toutefois. Cela signifierait que moi, en tant qu’homme, je pourrais donc écrire ça ? Qu’à l’époque de ces braves gens, j’aurais pu l’écrire ? Oui… mais non. Non, parce que personne ne m’aurait lu, entendu, tendu le micro, ou continué à tendre le micro. Et que si on l’avait, par le plus grand des hasards fait, ç’eut été en tant qu’anonyme, en tant que pousse-mégot à qui jamais on n’aurait pardonné une sortie pareille, à qui en tous cas on ne la pardonnerait pas aujourd’hui. Peut-être bien qu’on tient un élément d’explication, mais alors qui sont ‘les hommes ?’. Je ne suis effectivement pas riche, pas bien né, pas introduit dans le milieu de la culture ou du journalisme, pas ‘ami’ des politiques ou des décideurs. Enfin bref, et pour reprendre la formule d’Howard Zinn, frappée du sceau ineffable de la justesse, je ne fais pas partie des ‘certains hommes blancs’ (some white men, dans le texte).

Que Pauline Harmange choisisse de me haïr, de haïr tous les hommes, ou pas, c’est bien évidemment son droit et sa légitimité. Il est possible que son histoire ou sa compréhension des choses l’y ait amenée, et par ailleurs, bon nombre d’histoire individuelles de femmes démontrent cette logique. Mais deux choses subsistent.

En premier lieu, intituler un ouvrage ainsi, choisir exclusivement les œuvres culturelles produites par les femmes relève intrinsèquement d’une haine du genre masculin dans son entièreté. En 1960, les blancs pauvres du sud des États-Unis ‘choisissaient’ de ne pas partager leurs lieux de socialisation avec les noirs sur le même principe, et de même, la plupart n’y voyaient pas l’expression d’un racisme.

En second lieu, les hommes ne sont pas le patriarcat, comme l’islam pas l’islamisme (et comme, si l’on en croit certains sondages, les femmes ne sont pas le féminisme). Se sortir du piège de la dichotomie présuppose un léger sens de la nuance tout de même. Entre 1940 et 1945, toute la France n’a certes pas été résistante, loin de là, elle n’a pas plus été totalement collabo. Entre ‘certains français héroïques’ et ‘certains français lâches’ existait une large majorité qui tentait de survivre et faisait ce qu’elle pouvait, entre vertu et compromis.

A ceux qui m’objecteront qu’il s’agit là d’une tactique de guérilla, qu’il faut pousser beaucoup pour obtenir peu, que l’avancée exige la radicalité, ou même que la fin justifie les moyens et donc que l’égalité des sexes justifie l’attaque, je pense qu’il convient d’avoir la même réponse que Ionesco lorsqu’il se leva pendant ‘Les Nègres’ de J. Genet, touché, en tant que blanc, d’avoir été insulté, en tant que blanc.

Car, et ça sera le mot de la fin, il est finalement assez facile de s’attaquer à un concept, les hommes, les cadres, les ouvriers, les noirs, les blancs, de cibler dans son essence une catégorie. Si, au contraire, on cible ce que pour paraphraser Marx on pourrait appeler ‘le pouvoir historique réel’, soit ceux à qui concrètement et nommément le déterminant social actuel donne une position de pouvoir (plus prosaïquement encore, les élites économiques), alors la tâche est autrement plus complexe. Mais bon, tirons sur les hommes, ça bouge encore.

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