Des directeurs et des présidents

La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, disait ce brave Abraham Lincoln qu’on ne pouvait soupçonner de blague intempestive. Car effectivement, cela fait quelques décennies maintenant que l’Occident vit sous le pire régime à l’exception de tous les autres (Winston Churchill, plus de tabac et d’alcool, en un mot, plus d’humour).

Pour être précis, sous la forme dite représentative, dudit régime.

Or, donc, après ce qu’on pourrait (hardiment) qualifier de ‘période d’essai’ de la démocratie représentative à l’échelle de l’histoire, on a plus vite fait de compter les mécontents que les heureux. D’un bord politique à l’autre, en passant successivement, voire simultanément pour les plus souples, par le centre, les critiques pleuvent autant d’un été outre-Manche. Le peuple (mais a-t-on le bon type de peuple, demandait habilement l’un des plus grands, peut-être, des auteurs anglais) n’est pas entendu, ou pas écouté. Les hommes politiques sont des politiciens, des politicards, des carriéristes, des arrivistes, des népotistes, des populistes. Les experts sont à la fois trop, et pas assez écoutés. Il faudrait un septennat de cinq ans, ou un quinquennat de sept. Il faudrait un roi pour présider à la fin du monarchisme républicain, et enfin un fonctionnaire pour gérer le pays comme une entreprise. Enfin bref, en un mot comme en cent, rien ne va.

Laissons-là, pour mieux y revenir, mais certainement pas dans ces lignes, la connivence entre vie politique et vie économique, la perméabilité du bien commun aux puissances de l’argent. Pas que le sujet ne soit pas intéressant, mais focalisons-nous, que diable, parlons fonction avant collusion.

Fonction donc, et le premier constat qui s’impose en réalité c’est qu’étymotologiquement, du moins ce qui peut passer comme tel dans une arrière-cuisine, eh bien on a deux réalités, deux idées dans la démocratie, le peuple, et le pouvoir. Or, donc, si on y adjoint l’aspect représentatif, il faut donc que le pouvoir soit représentatif du peuple. Soit, donc, deux fonctions distinctes attachées à une même entité : exercer le pouvoir, donc gouverner, et représenter le peuple. La dichotomie va de soi, mais seulement jusqu’à ce que ce ne soit plus le cas. En effet, même si plusieurs siècles les ont confondues, ces deux fonctions sont décorrélées, voire largement indépendantes. Tout simplement car si, en premier lieu, les compétences pour bien gouverner (la hauteur de vue, l’abstraction, la capacité de décision, la morale, le pragmatisme) sont attachées à un certain type d’individu, les compétences pour représenter (être moyen, par exemple) le sont à d’autres. Plus encore les compétences pour être choisi pour représenter. Ou, en d’autres termes, les compétences pour être élu ne sont certainement pas celles dont on a besoin pour gouverner. Du coup, instinctivement, il semblerait impossible d’avoir un gouvernement par le peuple et pour le peuple.

Vu par ce prisme, un certain nombre des complexités relevées par le premier paragraphe s’expliquent. En effet, de par sa nature même, le système qui est le nôtre aujourd’hui résulte de la combinaison de ces deux impératifs, il en cumule donc un certain nombre d’inconvénients. La crise du parlementarisme actuelle illustre le fait que les instances dirigeantes ne représentent pas le peuple (ou du moins ne sont pas perçues comme telles). Mais paradoxalement, elles sont également critiquées pour leur manque de compétence stratégique, en d’autre terme, leur incapacité à gouverner. De ce fait, cumuler au sein d’un même ensemble d’entités les fonctions de représentation et de gouvernance aboutit à n’en assurer correctement aucune.

Plusieurs solutions peuvent être, ont été, envisagées à cette problématique. La démocratie participative, m’objectera-t-on. Certes, on résout par là le problème de la représentativité (quoique), et localement, l’approche est pertinente, toutefois force est de constater qu’à date, elle ne passe pas à l’échelle, bloquée par une trop grande complexité des sujet, une trop grande difficulté à faire émerger du consensus, et une trop grande inertie de l’opinion. Certes, mais quid d’un retour à l’échelon local, qui permettrait de fait de recourir plus largement à la démocratie participative (en gros, réinventer la démocratie athénienne, en ouvrant le vote à ces catégories barbares que sont les étrangers, voire les femmes) ? Malheureusement, c’est en tous cas ma compréhension, mais un certain nombre d’enjeux, structurels (défis climatiques, énergétiques) ou corrélés à la géopolitique (migrations, …) exigent une prise de décision à un niveau plus élévé.

Une autre idée évoquée reposerait sur un recours plus intense au tirage au sort, en vue d’assurer la représentativité des instances ainsi définies. L’idée est bonne, mais malheureusement ne fournit pas les garanties de stabilité politique et de compétence pour permettre d’y recourir à l’exclusion d’autres éléments.

Il s’agit donc de se baser sur un ensemble de solutions, reposant par exemple sur un système tricaméral, avec un directoire issu des rangs et ‘compétent techniquement’, comprenant éventuellement un leader sur le modèle suisse, une assemblée élue visant à définir les axes d’une politique, et une assemblée tirée au sort annuellement disposant uniquement d’un pouvoir de contrôle, aucune des entités n’ayant préséance.

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