Extinction Rébellion : X(PTD)R

Comme d’aucuns l’auront noté, sous ce titre d’une grande jeunesse et fraîcheur, #lol (désolé, je m’oublie), nous parlerons aujourd’hui d’extinction de la race humaine, sujet sérieux s’il en est (#PasLol).

Depuis un certain temps, lorsque je marche dans la sympathique impasse qui mène à mon home sweet home, entre un KFC et une banque privée, le capitalisme vous salue bien bas, je note une affiche. Enfin, pas une affiche, un vague A4 collé au mur, sur lequel un graphiste débutant s’est de toute évidence fourvoyé dans l’utilisation d’un noir et blanc qui a déjà été mieux employé. Mais bon, trêve de bavardage inutile, l’intéressant dans ce placard (au sens d’objet placardé) n’est pas son dessin.

Non, il était (est, en réalité) orné d’une phrase : ‘Si vous n’avez pas peur, c’est que vous n’avez pas compris’. Evidemment, l’affiche est assez insignifiante, naturellement, son graphisme finalement pas beaucoup plus élégant que le mur de béton à côté, mais cette phrase est pour moi hautement problématique, et donc intéressante. Intéressante, d’ailleurs, à deux titres.

Premièrement ce slogan, car il est présenté comme tel, comporte deux éléments mis en parallèle, et donc que le lecteur est d’une certaine façon invité à mettre sur le même plan. D’une part la peur, supposée naître de l’intégration de la situation. Et d’autre part la compréhension de la situation. Or, ce qui me dérange ici, c’est précisément ça. De mettre sur le même plan, dans la même phrase des éléments relevant clairement du sentiment, voire de l’instinct, et des éléments relevant d’une analyse rationnelle des choses. Ces deux éléments ne relèvent pas du même type de réaction, du même type de pensée, n’appellent pas aux mêmes éléments. En conséquence, les mettre ainsi dos à dos constitue une tentative (grossière, ajouterais-je) de jouer avec les sentiments des lecteurs. En fait, osons le terme, une manipulation. Et je me doute bien que les braves gens qui rédigent ce genre de choses pensent que la fin justifie les moyens, que leur statut d’« éveillé », voire d’objecteur de conscience leur donne le droit de se livrer à ce genre d’acrobaties verbales. Mais non.

Deuxième élément, tout aussi insidieux, « si vous n’avez pas peur, c’est que vous n’avez pas compris »… Je peux difficilement le répéter plus lentement à l’écrit, mais bon, faisons comme si. La manœuvre est habile, la phrase est rédigée (ouvertement) sur le principe du tiers exclu. Soit vous avez compris, donc vous avez peur, sous-entendu, vous êtres comme nous, et dans notre camp. Soit vous n’avez pas peur, n’êtes pas comme nous, n’êtes pas dans notre camp… et donc vous n’avez rien compris. Vous êtes avec nous, ou contre nous. Le procédé rhétorique est malin, mais assez simple. Soit vous avez compris, et vous êtes avec nous, soit vous n’avez pas compris, et vous êtes contre nous. Pas de nuances, pas de compréhension différente, pas de débat d’idées ou autre.

Et si je prends les deux côte à côte, le glissement depuis la raison vers l’émotion, et un manichéisme esquissé, mais assez clair, et bien j’obtiens quelque chose finalement de relativement sectaire, en fait. Alors on m’objectera, avec un certain fondement, que je surinterprète une malheureuse phrase. Oui, mais non. Elle n’est pas anodine, elle figure sur des affiches, elle a été reprise comme slogan… Elle traduit en fait quelque chose, une frange du débat rétif et hermétique à la raison, procédant par la croyance et l’émotion plus que par la démonstration et la raison.

Ca a toujours été le cas, me direz-vous, et d’ailleurs, c’est assez normal quand on connais l’esprit humain. Et, une nouvelle fois, je me vois dans l’obligation de répondre : Oui, … mais non (éloquence, quand tu nous tiens). Il nous faut reconnaître que l’humanité va affronter, affronte l’un des plus grands enjeux de son histoire, un enjeu qui menace jusqu’à son existence même (pas besoin de jouer de la flute sur les valeurs, soyons darwiniens autant que sartriens, l’existence précède l’essence, c’est elle qui importe). Et cette menace, elle est globale, multiforme, complexe, variable, chaotique… tout ce qu’on veut. La difficulté à la comprendre, à l’intégrer est réelle, pour autant, renoncer à le faire serait une erreur fatale. On ne résoudra pas un problème sans le comprendre, on ne le comprendra pas sans raisonner. Et on ne raisonnera pas avec des émotions.

Donc non, si vous n’avez pas peur, c’est précisément que vous avez compris.

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