De quoi (ou plutôt de qui) Trump n’est-il pas le nom ?

On a beaucoup comparé Donald Trump. Pas capillairement, il est assez inédit de ce point de vue-là, mais politiquement. Ou plutôt non, on a beaucoup cherché à le comparer, mais surtout, on l’a beaucoup utilisé comme point de comparaison.

Pour MM. Bolsonaro, Johnson, Duterte, … j’en passe et des meilleures (enfin, des pires). Ce qui, par voie de conséquences, nous laisse un peu secs du point de vue d’éventuels précédents historiques. Alors évidemment, on peut la jouer nouveau monde, vent de fraicheur, drain the swamp, etc …, mais on peut aussi éviter de se penser dans une publicité pour un désodorisant pour toilettes, et essayer de réfléchir un peu.

Dans ce cadre, l’exercice du précédent historique prends effectivement une autre tournure. On est donc face à un énergumène arrivé au pouvoir dans un régime (relativement) démocratique, du moins ce qui passe pour tel en cette époque de médias de masse, dans un pays historiquement divisé, affrontant une crise quasi existentielle qui remets en cause (certains) de ses fondements. Il s’agit de plus de quelqu’un de relativement extérieur au sérail habituel, qui a avant tout cherché à imposer une rupture (ou l’idée de ladite), en instrumentant certaines divisions et n’hésitant pas à employer les ressources les plus éculées d’un populisme affiché et d’un biais ostensible pour son électorat, et ceux qu’il considère comme les ‘vrais américains’, le tout se drapant dans une critique sans nuance de ‘l’administration’, de la ‘bureaucratie’ et de ‘l’état profond’, sans que ces notions soient réellement plus qu’effleurées. On constate enfin qu’il est flanqué d’une cohorte de partisans-courtisans, à la fois tenants d’idées un rien extrêmes (Mike Pence), serviles (Pompeo) ou juste incompétents (Jared Kushner).

 C’est un constat, triste mais relativement pertinent. Simplement ce constat ne nous apprend rien qui n’ait déjà été dit, écrit ou sous-entendu, d’une façon ou d’une autre. Revenons alors à notre exercice de précédent historique. De qui, de quoi, d’où et de quand le phénomène Trump peut-il être rapproché ? Son accession au pouvoir dans une démocratie, en gardant néanmoins à l’esprit qu’elle est un rien biaisée (il fut élu sans la majorité des voix, à rappeler tout de même) écarte tout rapprochement avec des dirigeants issus de coup d’état, ou hors de toute légitimation électorale (comme ce fut le cas, par exemple en Amérique Latine pour Pinochet et bien d’autres, ou en Indonésie pour Suharto).

 Le fait, corollairement, qu’il soit arrivé au pouvoir sur un programme n’allant pas plus loin que de vagues concepts, combinant revendications sociales populistes et vagues idéaux libertariens, le tout n’allant pas plus loin que des slogans l’écarte également des vagues bleues des années 80, comme Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, marqués alors par une forte idéologie néo-libérale. Le fait, également, qu’il ait choisi de faire campagne et de surfer sur les divisions le différencie enfin d’un Vladimir Poutine, se posant avant tout en ‘rassembleur’ d’un empire russe démantelé et affaibli par la chute de l’union soviétique. Le même constat peut d’ailleurs s’appliquer à la majorité des républiques issues de ce démantèlement. Le fait enfin que son élection advienne lors d’une période tendanciellement marquée par l’interrogation existentielle, voire métaphysique d’une certaine forme d’identité américaine (la question de la race, de l’histoire sont particulièrement prégnantes), l’écarte de chefs d’état portant tout aussi clientéliste qui se sont inscrits dans une continuité historique, ce fut le cas par exemple au Maghreb (Ben Ali, par exemple), ou dans certains états d’Afrique subsaharienne. On peut penser en particulier également au modèle sud-africain, dans lequel Jacob Zuma ou Cyril Ramaphosa se sont pliés à une inscription de façade dans la politique initiée par Nelson Mandela, alors même que Trump à avant tout affronté l’opposition du GOP (Républicains).

Bon … un bon nombre de comparaisons historiques ont été écartées, que nous reste-t-il ? Au moins une, et qui apparait relativement pertinente. Sans vouloir trop jouer le suspense, on peut très légitimement le rapprocher de l’émergence d’un Slobodan Milosevic en Yougoslavie. Dans les deux cas, le dirigeant émerge poussé par une forte vague non nécessairement représentative du pays et de sa démographie, dans un contexte de forte crise, par le biais d’un instrumentation considérable des divisions. Outre cette utilisation constante de la division, le marquage et l’ancrage politiques sont faibles, la notion de partie, ou d’idéologie quasiment absente. Seul autre marqueur, le populisme affiché, et le mépris des structures en place (pour de bonnes ou de mauvaises raisons d’ailleurs), et l’émergence, plutôt que des figures politiques types barons de parti, de figures utilisatrices, ou utilisées par le pouvoir nouvellement établi.

 Comparaison n’est pas raison certes, mais on peut néanmoins avec une certaine anxiété contempler ce qu’il est advenu de la Yougoslavie de Milosevic. Le mépris des structures politiques en place à conduit à une remise en cause des équilibres du pays (statut du Kosovo, par exemple, ou intervention de l’armée fédérale, qui n’est pas sans rappeler certaines actions de Trump). L’instrumentation à outrance des divisions internes du pays, dans un contexte de crise historique à de son côté conduit à une guerre civile dont la région porte encore aujourd’hui les cicatrices. Le recours massif au populisme et au clientélisme a conduit à un maintien de la corruption à un niveau endémique (déjà préexistant il est vrai), ainsi qu’à l’absence d’émergence d’alternative politiques (par exemple en Macédoine). Les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas (ils en sont loin) la République Socialiste Fédérative de Yougoslavie. Mais on est en droit de s’inquiéter, car de Slobodan à Donald, pas tant de différences.

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