De la simplification des dénominateurs

Désolé pour ce titre, pour le moins énigmatique, mais qui présente au moins l’insigne avantage de réduire significativement les nombre de lecteurs de ce billet (ça écartera au moins tout ceux qui pensent qu’on parlera de maths), et donc, mathématiquement (sans mauvais jeu de mots) le nombre de mécontents.

Car effectivement, comme Cyrano, déplaire est mon vice, et comme Wilde, le meilleur dans la tentation, c’est d’y céder (je cite ici de mémoire, donc très probablement inexactement, je prie les mécontents d’attendre et de poursuivre leur lecture, ils trouveront normalement pas mal d’autres sujets de mécontentement ci-dessous).

Or, donc, s’il n’est point question de maths, de quoi donc ? D’une simple expérience de pensée. Imaginons, l’espace d’un instant, cinq jeunes. 15 ans, ils sont en train de terminer la partie obligatoire de leur scolarité, faire les vœux pour leur lycée et s’inscrire dans cette longue tradition de rites administrativo-initiatiques qui font de la France ce doux pays de notre enfance. Tous ont des notes correctes sans être exceptionnelles, n’ont pas redoublé, etc ... Le premier, ou plutôt la première, Ludivine, étudie dans un collège parisien, standard, rien de particulier, ni dans un sens, ni dans l’autre. Ses parents son employés, gagnent leur vie, ni bien ni mal, il y a manger sur la table, plus ou moins des vacances en été et en hiver pour toute la famille. La vraie classe moyenne, en fait. C’est le cas également d’Assim, même collège, même environnement, ce dernier étant musulman, et de Boubacar, d’origine sénégalaise. Romain quant à lui, vit à Nevers. Ceci excepté, les caractéristiques de sa vie sont remarquablement similaires à celles des autres. Le dernier, Dylan, de son côté, ne vit qu’à quelques encablures du collège de Ludivine et consorts. En revanche, sa mère élève seule quatre enfants, elle est payée au SMIC pour un travail harassant, et ils s’entassent dans un vieil HLM démesurément trop petit.

La plupart d’entre vous auront évidemment compris à ce stade où je veux en venir. En effet, lequel de ces cinq jeunes a les meilleures chances dans la vie, lesquels réussiront à s’élever, à atteindre leurs rêves, professionnels ou personnels, de voyage, de famille, de vie. Lesquels seront le plus susceptibles de mourir jeune, d’être affecté dans leur santé, de tomber dans les addictions ou dans le précariat ? La logique, et une analyse élémentaire des statistiques conduisent à penser qu’il s’agit naturellement de Jordan. L’enfant de pauvres. Et j’aurais pu, sans rien ôter à la démonstration, ajouter et cumuler les biais et les catégorisations religieuses, ethniques, culturelles, de genre. Prendre des personnes d’origine asiatiques, d’Europe de l’Est ou de confession israélite.

Voilà, maintenant que j’ai mécontenté, je vais m’expliquer. Il ne s’agit (certes) pas d’un plaidoyer pour le petit blanc, d’une dénonciation du racisme anti-blanc ou d’un pathétique camouflage derrière une argumentation pseudo-scientifique d’une rhétorique anti-immigration telle que celle que l’on entend ad nauseam dans les médias. Non, notablement plus intéressante que l’expérience de pensée est son analyse.

En effet, ce qui en ressort, c’est que le déterminant majeur du destin social des individus (j’ai bien dit majeur, et pas unique), c’est précisément leur catégorie sociale. Ou, plus simplement, si on naît pauvre, on le reste, si on naît riche, on le reste, en vertu des lois de la statistique (oui, il s’agit bien là de statistiques, des exemples d’ascension sociale existent, de déclassement aussi, quoique plus rares, mais tendanciellement, la rareté de ces exemples fait que l’approximation réalisée est pertinente). Pour récapituler, n’importe qui peut s’élever socialement (j’ai bien conscience des limites de la terminologie employée, mais faute de mieux ...) mais certains plus que d’autres, et l’élément déterminant du ‘certains’ est la classe sociale d’origine.

Bon, certes, mais et notre expérience de pensée alors ? Car les amateurs de racisme et d’anti-racisme s’impatientent. J’y viens. Car il serait absurde et insensé de nier que parmi les catégories que j’ai choisies, certaines sont discriminées (combien de musulmans dans les CA du CAC40, a-t-on les même chances en naissant à Niort ou dans le XVIe arrondissement de Paris). Mais on ne fera pas l’économie d’une analyse sociale, et non pas superficiellement sociétale du problème. Pour la résumer, le principal facteur qui explique les conditions dramatiques de vie de certaines de ces communautés dans la France du XXIe siècle, ce sont précisément ces conditions de vie, en d’autre termes, le fait que certaines communautés soient et restent pauvres est tout autant un symptôme de racisme structurel (que je ne suis certainement pas en train de nier) que du simple fait que les pauvres tendent à rester pauvres. Plus simplement, la mobilité sociale est plus que jamais un mythe, l’exclusion sociale plus que jamais une réalité.

Rien de nouveau sous le soleil, de coup, ce constat est quand même connu et maîtrisé depuis un moment. Et c’est vrai, mais sa conséquence logique n’est certainement pas appliquée. Pour lutter contre le racisme, l’islamophobie ou autre, la première des nécessités, c’est de lutter contre l’exclusion sociale. Il y a plus à gagner en termes de cohésion en construisant des HLM qu’en instaurant des quotas de représentation à la télé, il y a plus à gagner pour construire le pays à désenclaver certains quartiers ou à instaurer une politique ‘housing first’ (spéciale dédicace aux finlandais, ces pragmatiques venus du froid) qu’à mettre en place des dispositifs pour les premiers de cordée. Ou, pour résumer, chercher à inclure les pauvres sera beaucoup plus bénéfique pour n’importe quelle communauté discriminée que des passerelles ou politiques spécifiques.

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