‘Destins’ serait-il un jeu à somme nulle ?

Qu’est-ce qu’un jeu à somme nulle, pour commencer ? Et qu’est-ce que ‘Destins’ ? Que les plus jeunes (et les plus âgés me pardonnent cette référence, mais ‘Destins’, c’est le jeu de la vie, celui où vous pouviez, sur un plateau de jeu, être millionnaire, ruiné, ou PDG.

La vie effectivement, vue par un jeune cadre dynamique de la publicité. Quant au jeu à somme nulle, c’est lorsqu’un participant ne peux gagner que ce qu’un autre perd.

Ces premiers éléments plantés, parlons économie, parlons Richesse des Nations, inscrivons-nous dans le grand et bel héritage d’Adam Smith. En France, si l’on accepte qu’il s’agit d’un exemple relativement représentatif des économies industrialisées, le PIB, le Produit Intérieur Brut, est en croissance à peu près continue depuis plusieurs décennies. Il y a eu, effectivement, quelques épisodes de récessions, souvent courts, et généralement découlant de facteurs extérieurs (le dernier exemple en date étant le Covid-19). Donc, si l’on suit ce raisonnement, et en tenant compte naturellement de l’accroissement de la population, la richesse intérieure, par français, s’accroit. En d’autres termes, nous devenons de plus en plus riche.

Certains argumenteront qu’il ne s’agit que de chiffres, d’indicateurs artificiels décorrelés de la vie réelle. C’est évidemment partiellement vrai, mais les faits sous-jacents le sont tout autant. Le PIB mesure la quantité de richesse produites en une année et celle-ci augmente. Nous sommes donc effectivement plus riches d’année en année, individuellement parlant à un niveau statistique. Le français moyen dispose aujourd’hui de capacités techniques, de possibilités dont le français des années 80, voire 90 n’aurait même pas pu rêver. Un accès à la musique, au cinéma très largement popularisé. A l’information et au divertissement. Des capacités de transport, de voyage, considérables. Certains argueront que ces nouvelles possibilités, ces nouveaux se font aux dépens de l’environnement, de façon non durable, etc… C’est tout à fait vrai, mais ça n’est pas mon argument. Peu importe la façon dont cette richesse est créée, le fait est qu’aujourd’hui nous en disposons.

Cette richesse n’est pas nécessairement perçue, car l’exceptionnel d’avant-hier devient le l’inhabituel d’hier qui devient le courant d’aujourd’hui, mais elle existe. Néanmoins, ce raisonnement qui peut sembler bien libéral économiquement à certains, nous mène inexorablement à deux questions supplémentaires. A quel rythme cette richesse augmente-t-elle, et comment ces gains sont-ils répartis ?

Pour l’augmentation, il apparaît maintenant évident qu’il est fluctuant, et en ralentissement tendanciel dans les économies telles que la France, pour un certain nombre de raisons que je ne détaillerai pas ici (tertiarisation de l’économie, court-termisme, financiarisation, poids structurellement bas de la recherche, coût de l’énergie, …). Mais plus intéressante encore est la question de la répartition. En effet, la richesse est globalement relativement inéquitablement répartie, certains possédant plus (voire beaucoup plus) et d’autre moins (voire beaucoup moins). Même en France. Si on considère donc (et l’hypothèse est déjà relativement optimiste), que la richesse de chacun s’accroît au rythme de l’augmentation globale, alors on en déduit naturellement que ceux qui possèdent déjà la richesse captent une part considérable en volume de l’accroissement de richesse.

Plus concrètement, quelqu’un qui dispose d’une part non négligeable de la richesse française captera un fort volume de son accroissement, quelqu’un qui est déjà exclu de ce circuit n’obtiendra rien. Les inégalités ne peuvent donc que se perpétuer (ce qui se déduisait facilement de notre modèle très simple, mais qui surtout se vérifie dans les faits). En réalité d’ailleurs les analyses économiques montrent même qu’une part beaucoup plus large de la croissance échoit aux possédants en proportion de leur poids dans l’économie.

Oui, mais quel rapport avec nos jeux ? J’y viens. Il existe une part de la population française qui dispose d’un faible accès à la richesse nationale, cette part de la population ne captant, par voie de conséquence, qu’une infime partie du résultat de la croissance d’icelle. De ce fait, le jeu social apparaît pour ces catégories de populations comme un jeu à somme nulle. SI l’on considère ces catégories de populations comme non poreuses, ce qui se vérifie plutôt en première analyse, alors une catégorie ne peut gagner que ce qu’une catégorie sociale équivalent perd. Il n’y a donc pas d’élévation sociale de fond, juste des remplacements, entre groupes de population, sur des bases géographiques par exemple.

De ce fait, ce qui se déduit logiquement c’est précisément l’inutilité des politiques ciblées au regard d’une vision d’ensemble. Si je développe ou mets en place des schémas spécifique d’aide pour un groupe d’individus, ceux-ci ne pourront pas, en masse, accéder à l’élévation sociale (certains le feront, c’est l’objet des ‘premiers de cordée’, dont on usera et abusera pour promouvoir les trajectoires sociales individuelles dans une démarche de ‘l’arbre cachant la forêt’, assaisonnée d’une belle dose de communication). C’est d’ailleurs ces mêmes ‘premiers de cordée’ que l’on érigera en modèle précisément pour faire oublier le manque de vision globale ayant les conséquences explicitées dans cet article. Mais nous avons donc notre groupe, bénéficiaire de politiques ciblées. Pas d’élévation sociale de masse pour lui. Pas non plus, de ce fait, d’augmentation de la richesse dont il dispose. Donc quelles conséquences ? Eh bien il remplacera le groupe qui était précédemment bénéficiaire de ces politiques, et sera remplacé par le prochain. On change la couleur et l’odeur de la potion, mais le gout est le même.

Certes, mais que faire alors, face à ce constat d’échec ? Promouvoir des trajectoires sociales de groupe, et des politiques à visée ensembliste (éducation, etc …) ce qui permet d’éviter le syndrome du remplacement, et les effets d’aubaine. Mais mettre en œuvre une réelle politique de redistribution des richesses, seul élément à même d’assurer que la richesse créée ne sera pas captée par certains groupes, figeant par là même les castes sociale et restreignant drastiquement les espoirs de mobilité.

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