Pourquoi les ophtalmologistes rochelais ne reflètent pas la société

La télévision ne reflète pas la société, l’industrie cinématographique ne reflète pas la société, la fonction publique ne reflète pas la société. L’Assemblée Nationale ne reflète pas la société. Bon, mais alors, hormis la société, qu’est ce qui reflète la société ?

On reconnait une bonne question au fait qu’elle n’admette que des mauvaises réponses, et celle-ci me (c’est unilatéral, c’est assumé) semble en être une. Une mauvaise réponse, mais un bon point de départ serait de dire ‘rien’, comme ça, sans autre forme de commentaire. Et ça serait plutôt exact. Aujourd’hui, dans notre monde moderne, dans nos environnement complexes et diversifiés, le tout n’a jamais été aussi peu soluble dans l’un de ses parties.

Et, bien sûr, cet argumentaire est le paradigme de base d’un ensemble de déductions, notamment celles empruntant au domaine de l’intersectionnalité. Les individus font partie d’un ensemble de catégories, lesquelles sont plus ou moins représentées au sein des différents échelons, instances et communautés, ce qui permet, en l’occurrence d’en déduire leur caractère opprimé ou privilégié. Bon, nous avons donc d’un côté un ensemble, la société, pensé comme fondamentalement inhomogène, et de l’autre la somme de ses parties. Prenons un exemple, un cocktail. Pas un bon cocktail, non, un de ces cocktails drapeau nationaux, avec de belles phases, bien séparées. Tiens, l’italien, par exemple, avec du gin, du get et du vin rouge, aussi joli qu’infect.

Dans ce cas, nous avons bien notre tout, le cocktail, nos trois parties, les trois couleurs, et aucune n’est représentative de l’ensemble, en effet, un vert de vin rouge serait bien meilleur, un verre de get bien pire. Mais bon, je ne suis pas là (et vous non plus), pour parler cocktail, sujet pourtant intéressant d’il en est. Plus intéressant encore, l’analyse. En faisant ce cocktail, et sans que j’en ai conscience, un ensemble de déterminants ont agi pour le constituer dans sa forme, ici c’est assez simple, c’est l’ordre dans lequel les trois éléments ont été versés, la délicatesse avec laquelle ils l’ont été, et leurs densités respectives.

De ce fait, si je n’ai pas, plutôt que trois phases, neuf qui seraient trois fois la répétition de la même (dommage que cette chronique ne soit pas illustrée, j’aurais pu vous éblouir de mes talents de dessinateur), c’est du fait de l’action de ces déterminants. Et, évidemment, il va de soi que si j’attends, par exemple, d’autres déterminants agiront, et la tête de mon cocktail changera (il sera très probablement moche en plus d’être mauvais).

Revenons alors à nos moutons. Il existe dans notre société des groupes pour lesquels les déterminants sont clairs, voire monolithiques (la religion, le genre, le lieu de résidence). D’autres en revanche pour lesquels ils sont plus complexes, voire très complexes (la catégorie socio-professionnelle, par exemple). Par voie de conséquence, et pour parler, vous m’en excuserez, en termes plus mathématiques, il existe donc une fonction de transfert qui permet de déduire du groupe cette sous-partie, laquelle fonction dépend d’un ensemble de paramètres (degré de maitrise technique, revenu de la famille, …). En d’autres termes, dites-moi qui vous êtes, et je vous dirais à quelle catégorie de la population vous appartenez.

Donc, et c’est là tout l’intérêt du raisonnement, les catégories visées ne peuvent refléter la société que par le prisme de desdites fonctions de transfert. En d’autres termes, et plus prosaïquement, s’il me faut vingt ans d’études pour un métier, alors en première analyse, il reflétera la sociologie de la France d’il y a vingt ans. De même, par exemple, pour une industrie très localisée géographiquement comme l’est l’aéronautique près de Toulouse, alors elle reflétera une sociologie plus proche de celle de cette région.

Bon, certes, formulé comme ça, ça parait simple. Deux points néanmoins, il s’agit d’éléments statistiques, il ne s’agit pas de prétendre à une exactitude au millième de pourcent, mais bien de fournir des éléments tendanciels. Parallèlement, il ne s’agit aucunement de démentir l’argument selon lequel ces catégories ne sont pas représentatives de la population française, ce dernier est (i) vérifié, (ii) vrai et (iii) de plus en plus vrai.

Bon, mais de quoi s’agit-il alors ? Principalement de mettre en évidence le fait que les déterminants d’accès ou consubstantiels de certaines catégories sont nombreux, multiples, complexes, et parfois simplement longs. Qu’ils dépendent, au premier ou à un ordre suivant d’éléments qui semblent apparemment dissociés. Qu’en conséquence, et parois en dépit de ce que cela peut sembler, lesdites catégories sont aussi représentatives que faire se peut de la population française. Qu’agir sur ces leviers peut réclamer de prendre des mesures apparemment lointaines et sans rapport, au détriment de mesure de court-terme.

Pour le plaisir du cliché, prenons l’absence de boursiers en école d’ingénieurs. Le temps nécessaire pour une formation d’ingénieur, et sa complexité, de l’ordre de 15 à 20 ans, nous dit deux choses. Premièrement que nous payons aujourd’hui les erreurs et renoncements de l’éducation nationale, non pas d’aujourd’hui, mais d’il y a 20 ans – et nous continuerons à les payer quoi que nous fassions, 20 ans encore. Deuxièmement qu’une politique monolithique, qui n’adresserait pas les complexités d’environnement technique, de débouché, d’accès à l’éducation, et ce de façon globale sur tout le territoire faillirait à régler autrement que superficiellement ce problème.

Donc, enfin, et surtout, cela veut dire que réduire ces sujets à un simple dimension monolithique, sur laquelle des mesures élémentaires permettraient d’agir, typiquement imposer des quotas de boursiers en entrée ou en sortie d’école (donc réduire cette fonction de transfert à une seule dépendance, à une seule variable – un taux) serait d’une inqualifiable stupidité. Ce serait à la fois une erreur (découlant d’un raisonnement erroné), et une faute (car résultant d’une volonté délibérée de privilégier ‘ ce qui se voit’ par rapport à ‘ce qui marche’). Car c’est le nœud du problème, tenir compte de cette fonction de transfert implique de la reconnaitre, de composer avec sa complexité et ses temps caractéristiques – parfois longs. Donc de renoncer à des effets d’annonce à deux francs, du genre de ceux qui font la une du JT. Et ça, ça n’est pas prêt d’arriver.

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