(Don’t) Trust me, I’m an engineer

Il semblerait que depuis quelques temps, notre société, à quelques rares exceptions près, soit en difficulté dès lors qu'il s'agit de mener à bien des projets d'ingénierie ambitieux (et ce sans préjuger, naturellement, de la pertinence ou non desdits projets). Phénomène récent, certes, mais ennuyeux, il se vérifie plutôt, mais plus intéressante est l'étude de ses causes, racines et origines.

Il y a bien longtemps que j’ai décidé de devenir ingénieur. Bien avant, en fait, de savoir ce que c’était qu’un ingénieur (ce qui, en réalité, en dit tout autant sur moi que sur le métier d’ingénieur, mais passons). Donc, qu’est-ce qu’un ingénieur ? Est-ce le mal (comme le professent certains technophobes) ? Est-ce le bien (comme le professent, de moins en moins, mais toujours quand même) certains technocrates ? Et bien nous n’allons naturellement pas répondre à cette question. En effet, poser la question de l’ingénieur, c’est avant tout poser la question de l’ingénierie. Qu’est-ce que l’ingénierie ? C’est de résoudre des problèmes concrets complexes en faisant appel à la technique et à la technologie (je vous prie par avance de m’excuser pour la brièveté de la définition, toute réclamation sera cordialement ignorée).  Et entendons-nous bien (avant la levée de boucliers qui devrait selon toute logique s’élever), je ne suis pas en train de dire que seuls les ingénieurs résolvent des problèmes concrets complexes en faisant appel à la technique et à la technologie, mais simplement que ceux qui le font s’adonnent, d’une certaine façon, à l’ingénierie.

Je vous passe le paragraphe où je me réclame des mânes de Gustave Eiffel, Ferdinand de Lesseps et autres, considérons que les bases sont posées, et que vous voyez de quoi je veux parler. Bon, mais alors, quel est le problème ? Car problème il y a, sinon je n’écrirais pas dessus. La vérité nous force aujourd’hui à constater que de plus en plus rares sont ceux qui parviennent à faire de l’ingénierie correctement. Même, et surtout, dans les entités qui y sont censément spécialisées. J’en veux pour preuve les jolis fiascos industriels qui ont émaillé l’actualité de ces dernières années (retards, surcoûts, incidents, etc ...). Évidemment, certains se réjouissent de ces déboires, que les fameux GPII (Grands Projets Inutiles Imposés) prennent l’eau, ça ne déçoit pas tout le monde. Et effectivement, certains méritaient indéniablement de couler. Couler, oui, mais pas pour de mauvaises raisons. Qu’on abandonne un projet car il est inutile, c’est logique, et relativement sain, qu’on l’abandonne parce qu’on est incapable d’en faire l’ingénierie intelligemment, ou même correctement, c’est une autre histoire.

Je vous passe la liste à la Prévert des échecs industriels de ces dernières années (décennies ?), juste quelques exemples : les réacteurs EPR (qui ont eu raison d’Areva avant de produire le moindre mégawatt), les derniers modèles de chez Boeing (Dreamliner comme 737 MAX d’ailleurs, je vous renvoie au passage vers cet excellent article qui avait été écrit sur le sujet, que j’essaierais sûrement de traduire un jour que j’aurais le temps, hypothèse improbable s’il en est), la SNCF et ses rames de TER trop larges pour les gares, ITER, et ses difficultés chroniques, les déboires récurrents de l’armée avec ses logiciels de versement des soldes (oui, c’est aussi de l’ingénierie), EDF et sa transition numérique à rallonge, ou, enfin, l’exemple le plus parlant peut être, la NASA et le space shuttle, mètre étalon d’une ingénierie ratée avec une réussite qui confine au génie.

Mais donc, plutôt que de se complaire dans un fatalisme de l’échec, pourquoi est-ce que tant des grands (et moins grands d’ailleurs) projet d’ingénierie accumulent déboires, retards et surcoûts ? Est-ce parce qu’on ne sait plus faire d’ingénierie ? La recherche n’a jamais été aussi avancée, on dispose aujourd’hui de moyen techniques et de calcul qui dépassent même l’entendement des ingénieurs d’il y a ne serait-ce que 40 ans. Est-ce parce que les projets sont devenus plus complexes, les contraintes plus nombreuses ? Oui et non, effectivement les contraintes réglementaires sont probablement plus fortes, et les parties prenantes plus nombreuses, mais parallèlement, nombre de contraintes techniques et logistiques ont tout simplement disparues. Est-ce parce que nous sommes incapables de gérer correctement un projet complexe, long et technologiquement diversifié ? Oui, très probablement, et les échecs que j’ai listé résultent tout autant d’un(e absence de) pilotage que de problèmes techniques.

Mais force est de constater autre chose, que ne sauraient expliquer pleinement l’absence de direction technique, la planification arbitraire, l’évaluation partisane, voire courtisane des coûts et une approche e la responsabilité proche du zéro absolu. Depuis quelques décennies, deux phénomènes, relativement complémentaires, sont à l’œuvre. Une logique de sous-traitance de plus en plus prégnante dans l’ensemble des domaines de l’ingénierie, issue d’une vision manichéenne de la spécialisation, et une approche de la moins-disance comme l’alpha et l’oméga des passages de marché. Aucun de ces deux éléments n’est en soi intrinsèquement mauvais, mais leur combinaison sans réflexion et sans rien pour contrebalancer conduit inéluctablement aux fiascos industriels listés ci-dessus.

Et ce pour deux raisons principalement. Le recours massif à la sous-traitance dans les projets créée en premier lieu les conditions d’une perte de compétence, notamment au niveau du donneur d’ordre et des instances de pilotage du projet (faire faire, ça n’est pas faire). Or, ces compétences perdues là ne sont certainement pas remplacées ici, ou en d’autres termes, la création de compétence au sein des sociétés d’ingénierie est beaucoup plus faible que leur perte au sein des donneurs d’ordre. Et (malheureusement) cette perte de compétence, ou plutôt leur non-création concerne au premier chef les jeunes ingénieurs, tout juste diplômés ou presque. Pour caricaturer (si peu), au bout de 3 mois, un ingénieur est confirmé sur son sujet, au bout de 6 mois, senior, au bout d’un an, expert et au bout de deux ans, il a déjà changé de sujet. Les quelques sachants de l’ingénierie en sont réduits à jouer les pompiers, à mettre des rustines sur un pneu poreux. En parallèle, la moins disance comme horizon absolu contribue, si besoin en était, à nourrir plus encore ce phénomène. En fait, pour économiser, on délègue, pour économiser plus encore, on délègue au moins cher, qui fournit un travail médiocre compte-tenu des conditions, que le commanditaire est contraint d’accepter, par manque de maîtrise technique ou de temps, et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un ouvre les placards pour y découvrir tous les cadavres. Et souvent, il est déjà trop tard.

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