La génération Z’

Un grand penseur (un vrai cette fois), partait du principe que le poisson pourrit par la tête (avant de donner son nom à des virée alcoolo-culturelles dans toute l’Europe, mais ça, c’est une autre histoire). Et naturellement, forts de cette sagesse ancestrale, nous allons non pas faire de la biologie, mais (évidemment) parler élites.

Ou pas, en réalité. Car avant ça, il convient de se clarifier un peu les idées. Déjà, en premier lieu, posons le périmètre de l’analyse, la fonction publique. En son sein, et pour en faire une découpe à la serpe, trois grandes catégories (je vais en faire hurler beaucoup, mais tant pis). Premièrement, avec les guillemets qui vont bien, les fonctionnaires du rang. Formés dans des écoles dédiées, ils constituent ceux qui font le travail de terrain, au quotidien. Professeurs, infirmières, policiers, employés, … Ils constituent un groupe, certes disparates socialement, économiquement, géographiquement, … mais qui partage le fait qu’ils sont rarement en position hors démarche groupée, d’influencer les politiques de leur administration. En second lieu, et pour le plaisir du cliché, les énarques, issus de l’énarchie triomphante. Adeptes, bien souvent, des passerelles entre public et privé, profitant des ors de la République, ils sont les décideurs de la fonction publique (cace-dédi à mon poteau JMB ! – blague, je précise).

Bon, du coup nous sommes condamnés à ce manichéisme, à cette dualité yin/yang en forme de haut/bas ? Bien évidemment non. En effet, en troisième lieu, nous avons les cadres de l’administration centrale. D’ordinaire issus d’écoles plus généraliste, ou de l’ENA (dont ils forment en réalité les gros bataillons, mais considérablement moins médiatisés que leurs collègues plus télégéniques qui gravitent dans les hautes sphères), ils constituent l’ossature des directions ministérielles ou interministérielles, des administrations. Même s’ils ne sont que rarement amenés à réaliser du travail de terrain, ils sont chargés de décliner opérationnellement des directives parfois apparemment tout droit tombées de la stratosphère, et de planifier les choses de sorte que tout se passe bien. Et comme tous ceux qui sont chargés de faire en sorte que les choses tournent, personne n’en parle jamais.

Bon, cette découpe en trois est fort sympathique, elle permet d’employer des mots comme déclinaison opérationnelle au premier degré et sans ironie, ce qui est toujours cool, mais en soi, elle n’a que peu d’intérêt. Plus intéressant, en revanche, est le constat de désaffection actuel pour la fonction publique. En un mot comme en cent, la carrière de fonctionnaire ne fait plus rêver. Les raisons en sont simples et multiples.

La perspective d’un emploi à vie dans la même entité, ou presque, d’une carrière bien tracée, d’une stabilité advienne que pourra, tout ça n’attire plus tant que ça, en ces temps d’individualisme, de volonté d’unicité, de parcours personnalisé. En parallèle, une certaine forme de soft power américain, mais pas que, promeut depuis un paquet de décennies l’idéal de la réussite individuelle, du self-made-man qui construit seul son entreprise, et l’a rendue indissociable de l’esprit d’aventure et de l’innovation à l’opposé d’un secteur public vu comme ennuyeux, plan-plan, sans relief. Enfin, bien évidemment, si les conditions salariales et sociales d’un emploi de fonctionnaires pouvaient sembler attractives (et elles l’étaient) il y a un demi-siècle, c’est loin d’être le cas aujourd’hui. Dans certaines villes, les salaires d’entrée ne suffisent même plus à se loger décemment. Entre ça, et une sous-dotation chronique en moyens humains, financiers et matériels, seuls les plus acharnés, ou ceux chez qui la vocation est la plus forte survivent. Et encore une fois, je n’invente rien, une pléthore de témoignages issus de tous les secteurs (éducation, hôpital, police, …) l’ont dit, redit et répété avant moi, avec plus de force, de vigueur et d’authenticité.

Du coup, entre une désaffection pour la fonction publique ‘de base’, et un rejet des élites issues des formations publiques, car déconnectées, et à l’occasion légèrement corrompues, quel salut possible ? Il convient déjà de constater que si ces élites autoproclamées ont choisi la fonction publique, elles ne l’ont pas fait par goût du bien commun, mais plutôt pour l’exposition médiatique et le réseau que cela conférait, voilà pourquoi tant ‘passent au privé’.

Mais si l’on s’intéresse, du coup, à notre troisième catégorie, les sans-grade des élites, ceux qui sortent des écoles d’administration en milieu fin de classement, ou pire, ceux qui n’ont pas fait l’ENA, mais les IRA. On constate qu’eux, à la différence des majors de promo, et autres bottes, correspondent en fait à la mission initiale de ces écoles de former l’administration de l’état. Et on constate également, avec une certaine surprise, un certain attachement au bien commun, un sens de la mission, une volonté d’œuvrer pour tous, et non pas simplement pour eux. En d’autres termes, si la proportion de ceux qui visent l’ENA, l’inspection générale des finances ou la Cour des Comptes pour se faire une place au soleil (appelons les les Emmanuels, tiens) elle ne change pas, les autres, eux, s’attachent à une idée du bien commun.

Ce qui fait, du coup, de la suppression de l’ENA, à la fois un coup de communication sans réelle finalité (ce qui, soyons honnêtes, connaissant le gouvernement n’a rien de surprenant), mais aussi une double connerie. Une connerie parce que cela décourage ceux, majoritaires, qui visaient réellement le service public, et qui devront maintenant passer par des débouchés plus dévolus au privé. Une connerie également parce que cela prive l’Etat d’un vivier d’administrateurs compétents dont il a bien besoin, le condamnant à recruter au sortir notamment d’écoles de commerce…

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