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Billet de blog 26 févr. 2021

Harry Potter travaille chez EDF (et autres fabliaux amusants)

Il était une fois, dans un pays lointain, un jeune (ahem) garçon, qui reçut une lettre. Une lettre du Ministère. Cette lettre était signée d’un certain Nicolbus Sarkezore, et l’informait de son admission à l’école de Magie de Flamanville. Elle commençait par ces mots…

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LA MAGIE CA N'EXISTE PAS !

Les jumpscare (pardonnez-moi l’anglicisme) sont quand même moins rigolos à l’écrit qu’à l’oral, mais j’espère dans tous les cas que votre réaction ne se compare pas à celle du dirigeant d’EDF lorsqu’on lui présentât les coûts (réels) de l’EPR en construction à Flamanville. Ou ceux de n’importe quel dirigeant d’ailleurs, pour les coûts de n’importe quel projet industriel.

Je ne vais pas discuter nucléaire, ni même aménagement du territoire. Non, ce qui m’intéresse ici, c’est avant tout la gestion, et aussi, et surtout ce qu’elle dit de nous, de notre société, et de son échelle de valeurs. Et ça sera par le prisme particulier et involontairement hilarant que sont les grands projets industriels.

A tout seigneur tout honneur, commençons par les évidences. Un projet est risqué. Toujours. Quel qu’il soit, que ce soit la construction d’une fontaine à Niort, ou d’un réacteur nucléaire au Bengladesh (les deux sont de vrais projets, par ailleurs). Bon, mais le truc ici, c’est qu’il manque quelque chose, un point de comparaison. Car évidemment, un risque n’existe que par rapport à une situation où les choses sont sûres. Et ce mètre-étalon (il ne l’a pas toujours été) est ici, basiquement et pour la faire courte, ce que rapporte l’argent.

Donc, le risque coûte, et il coûte très précisément ce que je ne gagnerais pas en plaçant mon argent dans des ‘valeurs sûres’, dans des évidences. Qui elles, bien sûr, vont me rapporter tout de suite, et probablement plus. Mais alors, si ça coûte, c’est une mauvaise chose.

Eh bien oui, c’est donc pour ça que depuis un certain nombre de décennies (en fait depuis bien plus longtemps, mais bon, comparons ce qui est comparable), on développe des structures, des méthodes, des pilotages de plus en plus complexes et sophistiqués pour gérer ce risque.

‘Gérer’, un mot bien sympathique, que j’aurais pu, d’ailleurs, intégrer en bonne place dans mon article sur la novlangue. C’est bien, de gérer, ça évoque la certitude, la maitrise, tout ça, tout ça. Alors qu’à dire vrai, le risque ne se gère pas, ou mal (c’est d’ailleurs son principe même). Non, dans les faits, tout ce que l’on peut faire, c’est le subir (désolé ami smicard chez Amazon avec ton crédit). Ou l’externaliser (bien joué, ami trader qui a vendu des crédits toxiques de maison de smicards chez amazon). J’imagine à présent que vous me voyez venir, avec mes énormes sabots. Dans le cas de ces méga-projets industriels, le risque est évidemment au diapason. Comme la loi de Murphy, tout ce qui peut mal se passer va statistiquement mal se passer. Du coup on externalise. En grande quantité. Tout ce qui peut l’être. Tout ce qu’on n’externalise pas par la porte, on le fait par la fenêtre.

Mais intrinsèquement, le risque ne disparait pas. Evidemment. Et c’est la limite du fantastique. Le PDG d’EDF n’est pas Harry Potter, il ne peut pas faire disparaître. Mais il a sa propre baquette magique à lui. La sous-traitance. Le risque est découpé, et glisse lentement le long des chaînes de sous-traitance. Et ce jusqu’à une situation que n’aurais pas renié J. K. Rowling. Les grandes sociétés, les donneurs d’ordre ont pavé leur voie, écarté tout risque, l’ont graduellement vu redescendre tout au long d’une plomberie mondialisée pour retomber sur des entités plus petites, qui n’ont plus vraiment les moyens de le refuser. Ce qui leur permet de ce fait d’afficher une sureté de placement de bon père de famille, d’être les gestionnaires parfaits dont le marché rêve. Et peu importe si les petits boivent la tasse, ils sont là pour ça, non ? Et puis si l’on confie à son sous-traitant une tâche infaisable, tant pis pour lui. Il aurait dû la refuser, il avait le choix, dans ce beau monde libéral. Au moins, on saura pour la prochaine fois que c’était infaisable. Ou pas en fait, il y a tellement de sous-traitants.

Bon, mais au moins, on a in fine fait disparaître le risque de l’équation, non ? Evidemment pas, la seule chose qu’on ait faite, c’est de le faire porter non plus par les investisseurs du projet, mais par la société toute entière. Des collectivités locales, contraintes de gérer une faillite, des pertes d’emplois, au gouvernement contraint de renflouer des entités, lorsque ça prend l’eau, c’est tout le monde qui crache.

Bon, comment on fait alors ? Déjà, on essaie de décorréler la spéculation des projets concrets, d'arrêter de demander à des projets industriels d’afficher, et d’être gérés comme des placements financier. Et puis tant qu’on y est, on arrête de confier à des gestionnaires le soin de réaliser. Car le risque est une donnée fondamentale, et dans ce cas, le plus sûr moyen pour des gestionnaires de gagner de l’argent quand même, c’est de le mettre sous le tapis. Et de préférence le tapis de quelqu’un d’autre (Goldman Sachs, petit coquinou, tu aurais dû breveter, maintenant tout le monde le fait).

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