Le mythe du marché parfait

Le marché parfait, la concurrence libre et non faussée … Notion changeante, située quelque part entre un idéal quasi mystique (pour nos amis libertariens, salut à eux), une jungle primordiale consacrant irrémédiablement la loi du plus fort (pour nos amis communistes, salut à eux), et une expérience de pensée inaccessible (une sorte de chat de Schrödinger en version capitaliste) pour les réalistes.

Reprenons donc un chouïa les bases (en priant les économistes de me pardonner, je ne fais pas partie de cette coterie). L’objectif du système économique dans son entier est d’assurer une répartition optimale (pas juste, pas écologique, non, optimale) des ressources à disposition. Pour ce faire, la théorie libérale postule l’impossibilité de réaliser, ou plutôt d’ajuster suffisament réactivement cette répartition par un cadre étatique centralisé (d’où la fameuse sortie de Milton Friedman, si le gouvernement était en charge du désert, il y aurait pénurie de sable en quelques mois - comme d’habitude, je cite de mémoire, pardonnez - ou pas, mes inexactitudes). D’où question, comment répartir les ressources (i.e. la richesse des nations, si chère à Adam Smith) entre les individus ?

Le système libéral-capitaliste postule que la meilleure répartition ne peut être obtenue que par l’existence d’un moyen d’échange universel et neutre (donc l’argent, ou l’un de ses succédanés), et un libre échange permettant un équilibrage efficace et rapide entre l’offre et la demande (la fameuse ‘main invisible’, du même Smith, toujours dans les bon coups - en même temps et à sa décharge, il était écossais).

Ladite main invisible repose sur ce qui n’est ni plus ni moins qu’un principe de modération que l’on retrouver fréquemment en physique ou chimie, si le bien est plus demandé, alors son prix augmentera, ce qui rendra sa production plus intéressante, et donc la dopera, une baisse de la demande ayant l’effet inverse. Si, en revanche, la production d’un bien devient plus complexe, alors son prix augmentera, sa demande baissera, et patati et patatère…

La beauté de la chose est que la fonctionnalité de cette théorie fait passer au second plan les aspects idéologiques. Si un élément est rentable, il se trouvera des entreprises pour s’intéresser au marché, et produire ce service quel qu’en soit le prix (haut ou bas, d’une école pour le peuple à un jet pour les milliardaires), et une entreprise n’a aucun intérêt à ne pas répercuter un cout sur le prix, quel qu’il soit. Si personne n’est en mesure ou ne souhaite payer le juste prix pour un bien, alors ce bien n’a pas a être produit.

Tout cela est fort séduisant d’un point de vue théorique, mais malheureusement je me suis bien gardé d’en donner certaines hypothèses structurantes (ce qu’Adam Smith avait en réalité fait - un type malin tous comptes faits). En effet, la fonctionnalité de ce système de pensée repose sur un paradigme, qui est le paradigme initial auquel nous nous étions juré de revenir, celui de la concurrence libre et non faussée. En d’autres termes, pour que le marché permette d’équilibrer l’offre et la demande d’un bien par le biais du marché, il faut effectivement que le prix dudit bien soit une mesure de son offre et de sa demande. Une hypothèse si simple et évidente qu’elle semble aller de soi, ce qui n’est naturellement pas le cas.

Deux exemple, et puis je poursuis la démonstration. La Standard Oil, de Rockfeller contrôlait à tel point le marché du pétrole au tournant du XXe qu’elle était libre d’en fixer le prix unilatéralement, sans tenir compte de l’offre (qu’elle définissait) ni de la demande (qu’elle choisissait ou non, de satisfaire). En conséquence, le prix ne constituait pas le compromis offre-demande, mais juste la demande de profit de notre ami John D. (un philanthrope, s’il en est - charité bien ordonnée commence par lui-même). Autre temps, autres mœurs, un consensus existe aujourd’hui sur la nocivité des émissions de gaz carbonés dans l’atmosphère, toutefois - et ce fut le cas pendant des années, cette dimension fut absente du prix des produits (notamment l’électricité faite à base de charbon) alors même qu’elle constituait une dimension fondamentale de son coût pour la société. On pourrait en citer un paquet d’autres, l’industrie du vêtement, devenu jetable par la non prise en compte des coûts humains et environnementaux, l’agroalimentaire, et ses produits ultra-transfomés, …

Bon, nous avons donc une théorie, très sympathique, et des faits, qui en pratique la démentent et la remettent notablement en question. Ce qui nous dit donc une paire de choses, parmi lesquelles le fait que le marché parfait t doit assurer une juste répartition des ressources, mais que la réalité empêche en pratique le marché parfait de s’installer (barrières à l’entrée, externalités de long terme, etc …). D’où la conclusion qui est celle de nos gouvernants depuis des décennies, il faut corriger la réalité du marché pour la faire correspondre aux hypothèses théoriques. En d’autres termes, le marché assure une répartition optimale des ressources, il constitue donc un but en soi, il faut donc prendre les mesures pour garantir la concurrence libre et non faussée (je vous résume ici 30-50 ans de convergences idéologiques, outre-atlantique d’abord puis dans nos contrées).

Comme mentionné au-dessus, je n’attaquerais pas ce paradigme sur un plan idéologique, d’ailleurs il ne l’est pas (attaquable). Non, à mon sens l’infâme connerie dans ce raisonnement, c’est sa mise en pratique. En effet, il est acté que dans de multiples secteurs de l’économie (santé, énergie, défense, transport, pour n’en citer que quelques-uns), le marché est notablement imparfait (monopoles naturels, …). Il l’est, en réalité, à des degrés moindres pour l’ensemble de l’économie. En conséquence, deux possibilités s’offrent à une société, (outre la remise en cause du modèle, mais il va sans dire que ça n’est pas à l’ordre du jour). Soit acter de cette imperfection, ce qui signifie qu’on renonce en réalité aux conséquences attendues de l’économie capitaliste (donc on vise une société intrinsèquement arbitrairement inégalitaire, ça en découle, mais c’est toujours sympa de le rappeler), soit on essaie de corriger les biais du marché par des dispositifs réglementaires divers, visant généralement à faire rentrer de force dans les calculs de prix des coûts qui n’y étaient pas pris en compte (le prix du CO2, par exemple).

Mais, et c’est là que le drame se joue, ces dispositifs sont a priori conçus et définis par la puissance publique. Laquelle puissance publique dispose dans un système capitaliste de moyens considérablement plus limités que les marchés qu’elle entend réguler. Nous sommes donc dans une situation où nous avons des moyens limités pour réguler une situation imparfaite qui a beaucoup plus d’intérêt à ne pas l’être. Plus prosaïquement, au niveau des individus, tout marché privé sera en mesure de mobiliser des dizaines de fois plus de ressources, de les approvisionner des dizaines de fois mieux que toute entité publique. Et le problème est (évidemment) qu’il ne s’agit pas simplement d’un nœud gordien pouvant être tranché par la force (à Alexandre, déso gros). A partir du moment où nous sommes des individus libres vivant dans un état de droit (et ça serait cool que ça reste le cas, dans les limites où c’est vrai aujourd’hui), alors l’intervention de l’état est codifiée par la loi (donc, a priori pas d’expropriation de BlackRock par un régiment de la Légion étrangère), lesquelles lois sont précisément écrites par des gens qui auraient mille fois plus d’intérêt personnels à changer de camp. Lequel autre camp a de toute façon les moyens d’enrôler cent fois plus de gens pour détricoter et exploiter les failles de la régulation.

Certains m’argumenteront probablement le contre-exemple américain. Ou comment, aux Etats-Unis les grandes corporations sont aux ordres de l’état fédéral. Mais, à y regarder de plus près, l’argument ne tient pas, et en réalité, la situation est inversée. Nous ne sommes pas, (comme cela a en réalité pu être le cas sous les deux présidents Roosevelt, Theodore et Franklin), dans le cas d’un état égalitaire qui contraint les corporations, mais plutôt dans celui d’une connivence ou les intérêts des corporations et ceux de l’état apparaissent confondus. C’est-à-dire un renoncement de l’état à son rôle de promoteur d’une répartition optimale des ressources, ou plus simplement comment le moyen (la recherche individuelle de profit) destiné à une fin (une répartition optimale des ressources) est devenu une fin en soi.

Pas de remède miracle (ni même pas miracle) cette fois, juste le constat de la défaillance d’un système sous le poids de ses contradictions, même si effectivement le fait de les montrer, de les démontrer, de les argumenter (lesdites contradictions) est plus que jamais nécessaire, de rappeler la nécessité de l’intervention d’une puissance publique dans le marché, dans les marchés, de réguler et d’assurer que le moyen reste un moyen et la fin une fin. A tous les niveaux, d’ailleurs, de la puissance publique, local, national, international.

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