Travail, salaire, revenu, rente … Universels ?

L’autre soir, je suis (re) tombé sur cette photo de kebab partagée par Benoît Hamon au lendemain de sa défaite à la présidentielle. Et non, ce billet ne sera pas consacré à la gastronomie turque, à la présence ou à l’absence de chou dans les durum (absence, évidemment, hérésie), ou au grec de fin de soirée, autant de sujet qui pourtant mériteraient.

Non, ce que cela m’a rappelé, c’est l’un des propositions phare du, alors candidat, Ben Hamon. Le salaire universel. Boum. Grande idée. Mais malheureusement, et comme souvent les débats autour de l’idée ont globalement volé au ras des pâquerettes, uniquement pour parfois tomber plus bas encore.

Pour vous la faire courte (vous n’avez pas que ça à faire très franchement, et moi non plus), soit le salaire universel c’est le mal, et on va créer une génération d’oisifs assistés accros aux jeux vidéo et fumeurs d’herbe (Orelsan représente). Ou c’est naturellement le parachèvement de la finalité humaine, l’avènement d’une nouvelle ère et la juste récompense des cohortes qui triment aujourd’hui en silence.

Bien qu’inclinant plutôt vers la seconde vision, je ne pense pas (et ceux qui me connaissent voient où je veux en venir) que l’on puisse faire l’économie d’une analyse rationnelle du sujet. Donc quid du revenu universel. Et bien en premier lieu, entendons-nous sur les termes, Monsieur Hamon n’a pas parlé d’allocation universelle, de salaire universel, ou de rente universelle. Non, il a été plus vague, et c’est tout à son honneur, car la terminologie a ici tout son importance. Il convient néanmoins d’étudier ces trois cas, représentatifs des visions sur le sujet.

Le salaire universel. Vaste sujet, vaste problème. Tout travail mérite salaire, mais de la même façon, le terme salaire suppose un travail, il se mérite. En conséquence, l’idéologie derrière un salaire universel est fondée sur l’idée que tous les individus contribuent à la société dans laquelle nous vivons tous. A hauteur de leurs capacités, certes, et de leurs formations respectives, mais tous. Sans exception. Donc, tous méritent un salaire pour leur contribution à la société. Simple, clair, et relativement convainquant, d’autant plus qu’il s’appuie souvent sur un exemple du type Jean-Michel taille sa haie. S’il le fait pour un employeur, alors il touche un salaire, s’il le fait pour son père, par sens de la famille, alors il n’en touche pas. Injustice, scandale, brûlons l’Elysée !

Mais si l’on réfléchit plus avant sur le sujet, et, surtout, que l’on dissocie les typologies de travail suivant la classification qui est d’ailleurs celle des grands systèmes de pensée (communiste, capitaliste), alors la vision que l’on a peut différer. En effet, en premier lieu, nous avons le salarié. Il travaille pour une entreprise, éventuellement pour un patron, et perçoit un salaire pour le travail qu’il effectue, c’est tout à fait dans la logique du système. Car, et c’est là la clé de voûte, l’entreprise est assujettie aux taxes et impôt de l’état dans lequel elle existe, reconnu comme l’émanation de la société (la chose publique). Bon, d’accord, bien souvent dans notre système, elle n’y contribue pas tant que ça, ou pas autant qu’elle devrait, mais là, on est dans une expérience de pensée. Notre travailleur, donc, met sa force de travail au service d’une entité, qui contribue à la société. Il justifie donc son salaire. S’il est maintenant fonctionnaire, l’analyse est plus simple encore, l’entité qui reconnait son travail et lui verse un salaire est l’état, l’émanation de la société, il travaille donc directement pour la société. Mais, et c’est là que le bât blesse, s’il taille sa haie chez lui, ou dans sa famille, certes le travail réalisé est identique, une haie est taillée (c’est quand même bien mieux une haie taillée). Mais la finalité du travail diffère, et notablement. Là, Jean-Michel a réalisé un travail pour lui. Il ne va pas inviter l’état chez lui pour profiter de sa haie bien taillée. C’est donc effectivement un travail, mais dans la mesure où sa finalité n’est pas le bien commun, sa rémunération par la collectivité me semble pour le moins discutable. Oui, mais alors quid des retraites, est-ce un salaire, pas un salaire ? Ni l’un, ni l’autre mon capitaine, en tous cas pas sous cette forme, il s’agit d’un revenu indirect du travail, en d’autre termes inclus par essence dans le travail productif, donc cotisant via l’entreprise. Si l’on reprend notre exemple de tout à l’heure, si Jean-Michel veut une retraite, libre à lui de mettre de côté chaque mois, et de se verser une rente sur la fin de sa vie, mais il s’agit alors d’un choix en corrélation avec la finalité de son travail, donc individuel. Bien évidemment, on peut ergoter en plus, sur le bénévolat, sur l’associatif, etc … mais le fond de l’analyse ne bouge pas.

Si on parle maintenant de rente universelle, le postulat de base est très différent. En effet, loin de postuler un travail, utile ou inutile, une rente suppose la possession. D’une terre, d’une maison, d’un titre boursier. Parler de rente universelle reviens donc à dire que tout individu ‘’possède’’ une partie de la société, et qu’en tant que propriétaire, il est à même d’en exiger une rente. Sur le papier, l’idée semble séduisante, la collectivité est la somme des individus, etc … Mais sur le fond, elle semble plutôt effrayante. En effet, il s’agit là ni plus ni moins que de faire rentrer le loup dans la bergerie, avec un faire-part doré, et sans même exiger de tenue correcte. J’ai écrit (un paquet de fois d’ailleurs) sur la disjonction nécessaire des aspects stratégiques et régaliens et ceux économiques, arguant du fait que le marché, par nature non démocratiques, n’était pas à même de faire tendanciellement émerger des solutions dans l’intérêt de tous. Or cette logique conduit directement à considérer le bien commun, la société, l’état, comme une marchandise soumise au marché (qui dit rente dit valeur marchande). Donc niet.

Passons à l’allocation. La réponse sera relativement simple, c’est tout simplement le système actuel. En effet, le RSA ne récompense pas un travail, il n’est pas une rente. C’est une allocation, accordée par l’état, au titre de la solidarité. A la différence, d’ailleurs, de l’assurance chômage, laquelle tomberait plutôt en réalité dans la catégorie du salaire, suivant le même raisonnement que celui pour les retraites.

Si on se résume un peu, on a un salaire universel, mais plutôt dérangeant sur le fond, une rente universelle qui s’assimilerait à une privatisation de l’état (et pour les curieux, la privatisation par pans, ou par bons, d’un état a déjà été tentée, en Russie en 90-95 par exemple, et on ne peut pas réellement parler de franc succès). Mais de ce fait, pourquoi vouloir faire changer de nature les allocations ? Il s’agit d’une somme octroyée par l’état pour permettre à chacun de subvenir à ses besoins. Et à ceux qui me répondent que ce n’est pas le rôle de l’état, je leur dirait qu’il me semble pourtant l’avoir vu écrit sur la mairie du XIVe la dernière fois que je suis passé devant. Donc la France, tu l’aimes ou tu la quittes, comme le disait un petit penseur. Non, un vrai argument est de constater le non fonctionnement (ou du moins non optimal) du système. La France consacre une part non négligeable de sa richesse à la redistribution (plus importante, dans l’absolu, qu’elle ne l’a jamais été), dispose d’avancée technologique majeure, et pourtant semble impuissante à résoudre des problèmes de pauvreté endémiques.

Et si la réponse n’était pas de changer non pas la nature des vecteurs de redistribution (salaire, rente, …), mais la façon dont ils sont versés. L’objectif de ces allocations et d’assurer à tous les membres de la population française des conditions de vie décentes (laissons de côté l’égalité des chances). Donc logement, alimentation, soins, sécurité, eau, énergie. Dans ce cas, pourquoi ne pas considérer une allocation purement ‘en nature’, sous forme de logements gratuits, charges comprises ? Revenir, en fait, à une forme de solidarité sociale telle qu’elle avait pu être mise en place durant les trente glorieuses. Les briques de cette vision, agences d’état, dispositifs juridiques, associations, existent aujourd’hui, ne reste en réalité plus qu’à arrêter de les assécher financièrement, les réunir, et en faire un vecteur efficace de redistribution. Le combat, pour anecdotique qu’il puisse sembler, entre ces dénominations, traduit en réalité une divergence de vision entre une vision individualiste (tout travail est pris en compte par l’état, qui le récompense individuellement quelle que soit sa finalité), une vision capitaliste (l’état comme bien de marché, caractérisé par une rente, donc une rentabilité), et une vision solidaire (la collectivité se doit d’assurer des conditions de vie décentes à ses membres).

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