Comme un baron en sa baronnie (partie 3)

Donc, où en étions-nous avec nos braves barons voleurs. Et bien quelques autres éléments peuvent illustrer ce fameux (discutable, discuté, mais pas disqualifié) parallèle entre leur époque et la nôtre. Plus sensationnellement, Mark Zuckerberg est-il le nouveau Rockefeller ? Vous le saurez en lisant ces lignes.

Cette fameuse dérégulation n’était naturellement pas sortie de nulle part. A l’époque comme aujourd’hui, les élites économiques et politiques étaient issues des mêmes formations, des mêmes écoles et universités, des mêmes quartiers. En conséquence, assez logiquement, une connivence s’est créée, s’est perpétuée entre ces élites qui fréquentaient les mêmes cercles, et avaient bien souvent des intérêts perçus comme convergents. Ce qui explique aussi que ces grands intérêts aient pu s’arroger l’intérêt national (soit pour l’utiliser dans leurs intérêts, je vous renvoie pour ce faire à l’excellent ‘De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, du non moins excellent Noam Chomsky, soit pour capter directement la commande publique, par exemple, et les plus curieux chercheront, les boîtes de conserves explosives de la guerre américano cubaine de la fin du XIXe). Autre temps, autre mœurs, enfin jusqu’à ce qu’on regarde les couts de revient des partenariats public-privé, dont sont friands les grands groupes français, une variante moderne du ‘’pile je gagne, face tu perds’’.

Une autre caractéristique commune des barons voleurs est qu’ils avaient bien souvent réussi à s’ériger en détenteurs quasi-monopolistiques sur un bien, typiquement Rockefeller et sa Standard Oil sur le pétrole, Carnegie et l’acier, et bien d’autres, si on y regarde bien une situation pas si éloignée que ça de la résultante de plusieurs décennies de corporate consolidation qui constitue la base du paysage économique actuel. Un exemple parmi de nombreux, mais Amazon est aujourd’hui, dans le cas du Cloud d’entreprise, en situation de quasi-monopole, ou duopole avec Azure, son concurrent, issu quant à lui de Microsoft.

Enfin, et comme au tournant du siècle dernier, un ensemble de changements techniques et technologiques brutaux ont remis en question, révolutionné la société dans laquelle l’humanité, ou tout du moins sa fraction recouverte sous le pompeux titre de ‘pays occidentaux’ vivait. Ce fut à l’époque l’émergence de l’industrie, les flux de travailleurs quittant les campagnes pour constituer une ‘classe ouvrière’, et autres évolutions. C’est de nos jours la société de l’information, la préséance de la donnée accessible, disponible et les mutations sociales qui l’accompagnent. Le fameux ‘village global’ si cher à M. MacLuhan. Et comme à l’époque, l’immense ‘rente de la donnée’ n’a pas profité à la société, du moins pas entièrement, loin de là, mais à quelques élus.

Dernier élément, et promis j’en conclus, mais comme au XIXe, il est de bon ton de donner aux bonnes œuvres. La philanthrope, si évidemment, on ne cautionne pas que l’état s’y livre, est un loisir de particuliers. Il n’y a pour ce faire qu’a constater les montants faramineux consacrés aux fondations, dont, rappelons-le d’ailleurs, la loi US n’oblige qu’a consacrer 5% de leur revenu à des actions à but non lucratif. Certes, pour une fondation comme celle des Gates, qui dispose d’un financement équivalent à celui de l’OMS, 5% sont déjà beaucoup, mais quand même.

Bon, trois épisodes de cette histoire, et quoi ? Qu’est-il advenu des barons voleurs ? Ou plutôt de leur époque. Evidemment et sinon nous n’en parlerions pas au passé, elle a pris fin. Mais quatre phénomènes ont accompagné sa fin, qui portent chacun une part d’explication, ou plutôt d’information. La fin de cette ère, plus précisément en 1894, fut marquée par la pire crise économique de l’histoire de l’Amérique, pire que 2008, pire que 1929. Les barons, dans leur majorité, s’en tirèrent sans dommage, ce qui ne fut évidemment pas le cas des travailleurs, entre soupe populaire et expulsions.  En second lieu à cela, révoltés par ce à quoi ils assistaient, venus d’Europe, mais suivis aux Etats-Unis, des intellectuel et des travailleurs s’unirent pour porter un autre projet de société. Sous ses multiples avatars, il s’agit de l’ancêtre du socialisme et du communisme moderne.En troisième lieu, les élections finirent par porter au pouvoir un homme qui avait su se détacher (plus ou moins) du milieu des affaires, Theodore Roosevelt, dont le mandats, et celui de ses successeurs directs, fut marqué par un ensemble de lois imposant un minimum social, et démantelant les conglomérats les plus considérables (le Sherman Act de 1912 entre autres, démantelant la Standard). Enfin, parce qu’il faut bien une fin, les rivalités économiques finirent également par déclencher des évènements bien plus grave, notamment la première guerre mondiale. Et aujourd’hui, j’ai beau regarder, Macron n’est pas Teddy Roosevelt…

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