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Billet de blog 30 avr. 2021

La rue est à vous toutes ... ?

Un billet qui traine dans mes tiroirs depuis ... des années, mais bon, espérons qu'il se soit bonifié avec le temps. Il date, en fait, de l'époque où l'on pouvait circuler dans les rues, une époque lointain, et révolue

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Dernièrement, on a vu fleurir sur les trottoirs de Paris tout un imagier de graffitis et de pochoirs. Plus que d’habitude, j’entends. Une quasi fresque, pour quiconque se donnant la peine de lever (ou plutôt baisser, en l’occurrence) la tête, ce qui je vous l’accorde en ces temps de déplacements à pied forcé ne doit pas représenter grand monde. Certains de ces dessins (au sens large du mot) étaient sympathiques, voire rigolos (qu’est ce que vous voulez, un cœur pastel sur un trottoir gris, ça m’égaie, et un passage clouté arc-en-ciel au milieu du Marais, ça me fait rire... je suis une personne simple). D’autres, en revanche, étaient complètement cons (oui, c’est bien à toi que je m’adresse, jeune catholique formé à la Manif pour tous). Remarquez, il y a dans ce dernier cas une cohérence avec le niveau d’analyse politique du message, au ras du sol, et je suis plus qu’heureux de piétiner ces âneries idéologiques.  Mais un dernier message, cryptique, m’a laissé songeur. ‘Le 23/11, la rue est à nous toutes’, sans plus de détails. Laissons de côté le 23/11, je n’étais d’ailleurs pas dans la capitale ce jour-là, tout occupé que j’étais à me mettre au vert, quelque peu contraint et forcé par mon employeur, en terres tourangelles (bon vin, bonne chère, une ville fort agréable qui ne souffre, en somme, que e n’être pas Paris, mais j’arrête à avant d’être taxé de parisianisme forcené, accusation dont la vérité me blesserait). Donc, affirmer que le 23/11, la rue est à elles-toutes, c’est reconnaître implicitement que ce n’est peut-être pas le cas les autres jours. Mais alors, à qui est-elle ?

Et bien évidemment, pas à elles-toutes (si, naturellement, on entend par elles toutes les femmes prises comme une catégorie unique et indifférenciée, ce qui est déjà, en soi, problématique). Si d’aventure il était besoin de prouver ce fait, les multiples exemples de harcèlement de rue, de sollicitations et d’agressions conduisant celles qui doivent emprunter l’espace public à des stratégies d’auto-défense en fournissent à mon sens une démonstration amplement suffisante.

Bien, la rue n’est pas à elles toutes. Une réponse logique serait alors de dire que la rue est très probablement à eux tous. Même si quelques arguments peuvent être avancés en sa faveur, par exemple la relative sérénité de la population masculine à l’égard de l’usage de l’espace public, ou ledit climat instauré dans certains lieux, cette thèse ne résiste pas à l’épreuve des faits. Les violences policières, les contrôles d’identité aléatoires, le statut des sans-abri sont autant d’élément illustrant que le simple fait d’avoir un chromosome Y ne vous garantit nullement l’accès à l’espace public.

Écartée du même coup l’idée ô combien naïve que l’espace public serait à tous, sans discrimination d’âge, de religion, de sexe ou d’ethnie. La rue serait donc à quelqu’un, ou à quelques uns.

Une autre réponse logique serait de dire que, la rue étant l’espace public, elle appartient à la res publica, la chose publica, l’état donc. Encore une fois, aussi séduisante que cette idée soit, légalement déjà, et jacobinement en plus, quelques faits la démentent. L’utilisation, voire la captation de cet espace par des groupes ou entreprises, que ce soit aussi trivialement que par un parti politique en campagne ou aussi lucrativement que par la première entreprise de trottinettes en libre-service venue illustrent l’absence à tout le moins d’appartenance de cet espace à la chose publique.

Une logique communautaire, et ce quelle que soit la communauté considérée (catholique, musulman, juifs, noirs ou blancs, spéciale dédicace, on a tous une histoire), fournit un élément de réponse. on assiste effectivement aujourd’hui à une logique d’appropriation de l’espace public. Le passant lambda ne peut en effet que constater la multiplication des signes d’appartenance marquant symboliquement le passage de telle ou telle portion de l’espace public sous la domination de tel ou tel groupe (les furtifs, quand tu nous tient). Dont le graffiti qui nous a amené à ces extrêmes n’est d’ailleurs qu’un symptôme. De quoi s’agit-il ? De la publicité pour une quelconque merde hors de prix qui macule un monument historique en rénovation, de la logique commerciale qui sous-tend de plus en plus d’aménagements urbains, de la sectorisation de plus en plus ouverte qui transforme les mosaïques ethniques et culturelles constituant l’héritage de nos métropoles en damier figés à l’égal du Berlin occupé et subdivisé en quartiers comme une orange en 1945.

En effet, trêve de question rhétoriques, pour moi (et ce n’est que mon avis), le vrai propriétaire de l’espace public, en Europe tout du moins, c’est l’histoire, qui nous a légué ce patrimoine, façonné, forgé comme on hérite un opinel de son grand père. Et malheureusement, la logique d’appropriation (inhérente, d’ailleurs à la logique libérale-capitalistique, qui transforme l’espace en ressource à exploiter), et son corollaire non moins malsain, la logique de quota, de répartition (ou, si l’on transforme cette vision, de ségrégation), tend à transformer nos villes, dans le meilleur de cas en juxtaposition de zones, sans âme et surtout sans mixité réelle, et au pire en zone de conflit pour le contrôle de l’espace urbain (ce que l’on constate d’ailleurs, via la transformation longtemps encouragée des centres villes en espaces musée à ciel ouvert).

Je reconnais, naturellement, l’évolution de l’espace public. Il s’adapte, change, reflète, en somme, la société. Il se doit aussi de refléter les nécessité réelles, le changement climatique et ses impacts sur les énergies et les mobilités en constituant la première. Mais de grâce, ne faites pas de l’espace public, ni une ressource, ni un protagoniste des guerres politiques, économiques ou idéologiques à venir. La seule certitude, c’est que tous ses usagers en seraient perdants. C’est à dire tout le monde, en fait.

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