VpourVendredi
Ingénieur
Abonné·e de Mediapart

33 Billets

0 Édition

Billet de blog 31 mai 2021

A-t-on le bon type de peuple ? Le concept d’ennemi fédérateur

Dans un bouquin, au demeurant excellent, un auteur, anglais mais personne n’est parfait, en arrive sans tellement de préliminaires à la conclusion que les révolutions n’échouaient pas parce que les révolutionnaires n’avaient pas le bon type de gouvernement, mais parce qu’ils n’avaient pas le bon type de peuple.

VpourVendredi
Ingénieur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’ai déjà, en fait, cité ce brave garçon dans ces colonnes, lorsque je parlais des directeurs (braves gens, mouais, enfin, gens) et des présidents (gens, également). Bon, mais du coup, c’est quoi, le peuple. Nous sommes le peuple, scandaient dans la langue de Goethe des allemands de l’est mécontents. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ont profité d’un flou grammatical, l’affirmation serait osée, mais pour autant, personne n’a réellement été vérifier s’ils étaient le peuple, ces filous.

Parce qu’il aurait fallu pour ce faire s’essayer à définir cette notion complexe et protéiforme, et ça, c’est compliqué. Et c’est précisément ce qui va nous permettre d’introduire un concept, issu plutôt de la stratégie militaire mais qui prend ici toute sa pertinence. En effet (un peu de teasing n’a jamais tué), définir une audience, définir un périmètre, caractériser en fait les individus concernés par un discours, qui plus est électoral, c’est déjà limiter sa portée. En d’autres termes, si je dis que le peuple, c’est les ouvriers vivant dans les villes (Marx représente), de ce fait, mon électorat, et plus largement mon audience si mon discours n’est pas directement politique s’en trouve amoindrie (voir microscopique, en fait au diapason des scores du PCF, mais ce n’est pas le sujet).

Il convient donc, pour un idéologue quelconque, de trouver un moyen non limitant de définir son auditoire potentiel. D’où l’idée d’ennemi fédérateur, évidemment. Plutôt que de raisonner par similarités, raisonnons par opposition. Et si l’on reprend notre slogan de tout à l’heure, « nous sommes le peuple », c’est précisément ce qui se cache derrière. Pas « nous sommes l’entièreté de la population du pays », mais bien « nous sommes le groupe de personnes défini par son opposition au régime en place », lequel étant celui de la RDA. Et force est de constater, les années passant et la vie démocratique se mettant en place, que nombre des gens qui scandaient ce slogan n’avaient au final pas grand-chose en commun.

Et si l’on regarde bien, enfin plus attentivement, on constate (malheureusement) que ce type d’approche est très loin d’être isolé, voire qu’aujourd’hui, procéder par excommunication semble la façon la plus simple, la plus élémentaire et de très loin la plus répandue de faire de la politique. Entre une certaine gauche radicale vouant aux gémonies le cis white male et ses avatars, au point de le disqualifier lui, et tout argumentaire ne serait-ce que nuancé, et une certaine droite qui entretient sa haine de l’immigré (qui, d’où, comment, pourquoi… peu importe) au feu de sa haine de l’islamo-gauchisme (le concept est vide et creux mais finalement, l’ennemi fédérateur n’a pas besoin en réalité d’exister, juste d’être ressenti). Le couronnement, en fait, de cette politique étant bien évidemment incarné par M. Macron, lequel a construit son existence et celle de son parti sur l’opposition à ces deux extrêmes, les années passant ayant rendu ce vide idéologique particulièrement flagrant, mal masqué qu’il était par un pragmatisme en forme d’auberge espagnole.

Bon, certes, mais où est le problème à raisonner ainsi, par exclusion plutôt que par inclusion. En politique, il est des plus simples. Comme toute majorité, celles de coalition contre un ennemi commun ne permettent d’avancer réellement que dans la mesure des points d’accord de ses composantes (cf la leçon éclatante administrée par les Gilets Jaunes). Et le plus disparate elle sera, les plus réduits seront les points d’accord. En conséquence, et pour enfoncer une porte ouverte, si dans ma majorité, il y a des gens avec qui je ne suis d’accord que sur le prix du pain, et bien pour décider autre chose que le prix de la baguette, ça va être difficile. De plus, cette approche tend à focaliser le débat sur les points d’opposition avec l’ennemi fédérateur, laissant sous silence d’autres aspects, parfois plus essentiel mais ne permettant plus le consensus.

D’où la nécessité, pour faire émerger une alternative politique crédible, de caractériser proprement les catégories, et de sortir du vocabulaire des pouvoir(s). Une vision, malgré toutes les réserves que je peux avoir sur ces notions, en est fournie par l’intersectionnalité. Pour un spectre donné de la population, pour une grille de lecture donnée, elle fournit les moyens de définir et caractériser une audience. Son défaut majeur, et rédhibitoire en est qu’elle n’intègre que marginalement, partiellement et partialement la dimension socio-économique, qui pour autant est pour moi absolument fondamentale.

En conséquence, et même en actant que la division sociale selon Marx renvoie très clairement à une société qui n’est plus la nôtre, que les révolutions industrielles et numériques, ainsi que la mondialisation ont brouillé les contours des catégories qui autrefois structuraient la vie publique, un point me semble relativement clair, plutôt que la notion de peuple, floue, mouvante, incernable, il convient de privilégier la notion de prolétariat, renvoyant à des éléments et concepts clairs et mesurable (absence de patrimoine, absence de rente, …), permettant d’avoir une lecture du débat bien plus simple et claire que celles qui ont cours aujourd’hui.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
par Martine Orange
Journal — Politique économique
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
par Romaric Godin
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie
Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon
Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema