A-t-on le bon type de peuple ? Le concept d’ennemi fédérateur

Dans un bouquin, au demeurant excellent, un auteur, anglais mais personne n’est parfait, en arrive sans tellement de préliminaires à la conclusion que les révolutions n’échouaient pas parce que les révolutionnaires n’avaient pas le bon type de gouvernement, mais parce qu’ils n’avaient pas le bon type de peuple.

J’ai déjà, en fait, cité ce brave garçon dans ces colonnes, lorsque je parlais des directeurs (braves gens, mouais, enfin, gens) et des présidents (gens, également). Bon, mais du coup, c’est quoi, le peuple. Nous sommes le peuple, scandaient dans la langue de Goethe des allemands de l’est mécontents. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ont profité d’un flou grammatical, l’affirmation serait osée, mais pour autant, personne n’a réellement été vérifier s’ils étaient le peuple, ces filous.

Parce qu’il aurait fallu pour ce faire s’essayer à définir cette notion complexe et protéiforme, et ça, c’est compliqué. Et c’est précisément ce qui va nous permettre d’introduire un concept, issu plutôt de la stratégie militaire mais qui prend ici toute sa pertinence. En effet (un peu de teasing n’a jamais tué), définir une audience, définir un périmètre, caractériser en fait les individus concernés par un discours, qui plus est électoral, c’est déjà limiter sa portée. En d’autres termes, si je dis que le peuple, c’est les ouvriers vivant dans les villes (Marx représente), de ce fait, mon électorat, et plus largement mon audience si mon discours n’est pas directement politique s’en trouve amoindrie (voir microscopique, en fait au diapason des scores du PCF, mais ce n’est pas le sujet).

Il convient donc, pour un idéologue quelconque, de trouver un moyen non limitant de définir son auditoire potentiel. D’où l’idée d’ennemi fédérateur, évidemment. Plutôt que de raisonner par similarités, raisonnons par opposition. Et si l’on reprend notre slogan de tout à l’heure, « nous sommes le peuple », c’est précisément ce qui se cache derrière. Pas « nous sommes l’entièreté de la population du pays », mais bien « nous sommes le groupe de personnes défini par son opposition au régime en place », lequel étant celui de la RDA. Et force est de constater, les années passant et la vie démocratique se mettant en place, que nombre des gens qui scandaient ce slogan n’avaient au final pas grand-chose en commun.

Et si l’on regarde bien, enfin plus attentivement, on constate (malheureusement) que ce type d’approche est très loin d’être isolé, voire qu’aujourd’hui, procéder par excommunication semble la façon la plus simple, la plus élémentaire et de très loin la plus répandue de faire de la politique. Entre une certaine gauche radicale vouant aux gémonies le cis white male et ses avatars, au point de le disqualifier lui, et tout argumentaire ne serait-ce que nuancé, et une certaine droite qui entretient sa haine de l’immigré (qui, d’où, comment, pourquoi… peu importe) au feu de sa haine de l’islamo-gauchisme (le concept est vide et creux mais finalement, l’ennemi fédérateur n’a pas besoin en réalité d’exister, juste d’être ressenti). Le couronnement, en fait, de cette politique étant bien évidemment incarné par M. Macron, lequel a construit son existence et celle de son parti sur l’opposition à ces deux extrêmes, les années passant ayant rendu ce vide idéologique particulièrement flagrant, mal masqué qu’il était par un pragmatisme en forme d’auberge espagnole.

Bon, certes, mais où est le problème à raisonner ainsi, par exclusion plutôt que par inclusion. En politique, il est des plus simples. Comme toute majorité, celles de coalition contre un ennemi commun ne permettent d’avancer réellement que dans la mesure des points d’accord de ses composantes (cf la leçon éclatante administrée par les Gilets Jaunes). Et le plus disparate elle sera, les plus réduits seront les points d’accord. En conséquence, et pour enfoncer une porte ouverte, si dans ma majorité, il y a des gens avec qui je ne suis d’accord que sur le prix du pain, et bien pour décider autre chose que le prix de la baguette, ça va être difficile. De plus, cette approche tend à focaliser le débat sur les points d’opposition avec l’ennemi fédérateur, laissant sous silence d’autres aspects, parfois plus essentiel mais ne permettant plus le consensus.

D’où la nécessité, pour faire émerger une alternative politique crédible, de caractériser proprement les catégories, et de sortir du vocabulaire des pouvoir(s). Une vision, malgré toutes les réserves que je peux avoir sur ces notions, en est fournie par l’intersectionnalité. Pour un spectre donné de la population, pour une grille de lecture donnée, elle fournit les moyens de définir et caractériser une audience. Son défaut majeur, et rédhibitoire en est qu’elle n’intègre que marginalement, partiellement et partialement la dimension socio-économique, qui pour autant est pour moi absolument fondamentale.

En conséquence, et même en actant que la division sociale selon Marx renvoie très clairement à une société qui n’est plus la nôtre, que les révolutions industrielles et numériques, ainsi que la mondialisation ont brouillé les contours des catégories qui autrefois structuraient la vie publique, un point me semble relativement clair, plutôt que la notion de peuple, floue, mouvante, incernable, il convient de privilégier la notion de prolétariat, renvoyant à des éléments et concepts clairs et mesurable (absence de patrimoine, absence de rente, …), permettant d’avoir une lecture du débat bien plus simple et claire que celles qui ont cours aujourd’hui.

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