Liberté, je crie mon «NON»...

Liberté, liberté... c’est le mot d’ordre qui rassemble tous les samedis depuis 2 mois un nombre de manifestant.e.s significatif (200 à 250000 sur toute la France pour les rendez-vous les plus récents), en plein été, période où il n’est guère facile de mobiliser.

Manifestations bigarrées, officiellement apolitiques, allant de l’extrême-droite aux libertaires en passant par de nombreux anti (masques, vaccins, pass...sans oublier Macron) se retrouvant pour défendre la Liberté et dénoncer la dictature sanitaire dans laquelle nous serions en train de sombrer...

Des manifestations qui ont du sens

Les atermoiements et les mensonges initiaux des gouvernements macroniens depuis début 2020 ont une part importante de responsabilité de même que l’infantilisation de la population et des priorités pas toujours comprises ou mal expliquées. On se souvient des alertes en provenance de Wuhan ou de l’OMS en janvier/février 2020, relayées par A.Buzyn, ministre de la santé, au 1er ministre de l’époque E.Philippe. Alertes non prises au sérieux et, alors que le virus ravageait l’Italie du nord, le gouvernement préférait finaliser la réforme des retraites en cours et organiser le 1er tour des élections municipales. Puis ce fut la cacophonie et le début des errements et des mensonges : sur les masques soit-disant inutiles, sur les tests, pour lesquels nous avions «une autre stratégie», sur les respirateurs et les lits de réanimation dont l’insuffisance était due aux gouvernements précédents... la vérité, c’est que nous manquions de tout et n’étions pas prêts contrairement à ce qu’affirmaient certains ministres. Bien sûr, aucun pays n’était prêt mais nous, nous avions la suffisance de nos gouvernants en plus. Le discrédit s’est alors installé et pour longtemps.

Les critiques du capitalisme et de la mondialisation sont également légitimes que ce soient celles concernant l’industrie pharmaceutique ou la dépendance de la France dans des productions essentielles, sanitaires ou autres. Les grandes entreprises pharmaceutiques, comme toutes les firmes multinationales, ne sont pas des philanthropes, mais, circonstances aggravantes, elles sont réputées jouer avec la santé humaine. Ce n’est pas une découverte ! «Big pharma», dénomination que la sphère complotiste s’est appropriée, sévit depuis longtemps mais avant la crise sanitaire, peu en Europe et en France en avaient conscience. Et pour cause, la bataille se jouait à l’OMS et devant les tribunaux internationaux sur des médicaments et des pathologies qui ne nous concernaient guère : paludisme, sida, tuberculose qui tuaient et tuent encore chaque année des millions de personnes et pour lesquelles, les malades étaient au sud mais les médicaments au nord. Et pendant que des ONG relayées par des pays du sud obtenaient la possibilité de fabriquer les médicaments nécessaires voire de les exporter en passant outre la protection des brevets, les plus grandes entreprises pharmaceutiques, portaient plainte contre les pays concernés (Afrique du sud, Brésil, Inde...) devant des tribunaux internationaux. On sait également que pour beaucoup d’entre elles, les brevets de leurs principaux blockbusters étant arrivés à échéance ou proches de l’être, elles doivent en trouver d’autres et de ce point de vue, les vaccins sont une aubaine !

Enfin, E.Macron, cible unanime des manifestant.e.s, touche là les dividendes pour l’ensemble de son œuvre jupitérienne depuis son élection en 2017 : la thématique des «premiers de cordée», le travail que l’on trouverait en traversant la rue, le ruissellement grâce au travail de «ceux qui réussissent» qui pourrait bénéficier à «ceux qui ne sont rien»... quand bien même cela coûterait «un pognon de dingue» ! La «réussite» s’expliquerait seulement par la volonté et le travail et l’échec par le fait de n’avoir pas fourni suffisamment d’efforts. Et toute la politique économique et sociale est allée dans ce sens, même si le mouvement des «gilets jaunes» a pu obtenir quelques résultats avant même que la pandémie ne survienne et que soit mis en œuvre le fameux «quoiqu’il en coûte», afin de ne pas laisser s’effondrer l’économie : les premières années du quinquennat (quasi-suppression de l’ISF, flat-taxe sur les revenus financiers, défiscalisation des heures supplémentaires, baisses de charges bénéficiant d’abord aux plus grandes entreprises au nom de la compétitivité, coupes dans les services publics et logique comptable y compris et surtout à l’hôpital public...) ont été très favorables aux plus riches (Le Monde du  février 2020 ou Alternatives Économiques de novembre 2019) et les premières réformes ou intentions (du Code du travail, de l’assurance-chômage, des retraites voire du lycée et du baccalauréat...), ajournées pour certaines par la pandémie, ont mis en musique cette partition néolibérale qu’E.Macron n’a pas initiée mais accentuée et totalement assumée.

Des liaisons dangereuses

Mais l’anti-macronisme n’est pas une politique et peut renvoyer à de nombreux modèles de société : les critiques d’un Philippot ou d’un Dupont-Aignan, très en vue dans les manifestations, peuvent être partagées par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche mais les projets de société non ! La timidité voire le silence des principaux partis politiques qui pourraient accéder au gouvernement de la France en 2022 est de ce point de vue éloquente : PR et PS sont opposés en tout ou partie au pass sanitaire ou comprennent les oppositions à ce pass mais sont favorables à la vaccination voire à l’obligation vaccinale... mais ils ne le claironnent pas ! M.le Pen qui continue de polir son image de présidentiable soutient du bout du lèvres les manifestations mais a bien du mal à se démarquer également. EELV et les Insoumis ont aussi du mal à se positionner même si JL Mélenchon a bien compris que pour gagner en 2022, il ne fallait pas se couper du peuple. Mais la plupart des partis, si l’on écarte les positionnements individuels qui n’engagent que des personnes, ont, semble-t-il, encore plus de difficultés que lors des manifestations des gilets jaunes, à se situer et espèrent, soit que les choses rentrent dans l’ordre, soit de pouvoir passer à d’autres débats et manifestations.

Par ailleurs, la critique de la mondialisation peut prendre de nombreux visages et malheureusement, celui de l’extrême-droite est le plus remarqué depuis le début de l’été : Philippot, Dupont-Aignan, Asselineau, Civitas à Nantes, les Zouaves à Paris, la Ligue du Midi à Montpellier quand bien même elle a été mise au ban de la manifestation du 21 août dernier... l’extrême-droite était prête ! Pour marginale qu’elle soit, cette représentation est forte et n’est pas inventée par les médias mainstream contrairement à une croyance partagée par celles et ceux qui participent aux manifestations et ne veulent pas être confondu.e.s avec elle. Elle a conduit aux débordements que l’on connaît à Metz, à Strasbourg, à Toulouse... et à la diffusion de messages antisémites, xénophobes et complotistes. Via les réseaux sociaux, cette petite musique se diffuse et convainc des personnes, sans doute de bonne foi, éloigné.e.s de la sphère extrême-droitière. Mais l’apolitisme n’est jamais bon conseiller et derrière de nombreux sites (La Rose Blanche), chaînes d’informations (Reinfoconvid), films ou vidéos (Holdup), sous couvert de bon sens, de chiffres et de démonstrations se cachent des personnalités et thématiques chères à l’extrême-droite. Le nier, c’est déjà le cautionner !

Et puisque le président s’est intronisé lui-même, épidémiologiste en chef, écoutant le fameux Conseil scientifique lorsque cela l’arrangeait mais n’en faisant qu’à sa tête début 2021 lorsque les membres dudit Conseil lui demandait de reconfiner ou de mettre tous les élèves de France et de Navarre en vacances simultanément dès février (ce qu’il se résoudra à faire 2 mois plus tard), il n’y a pas de raison que chacun.e n’y aille pas de ses propres croyances et couplets. La chloroquine du professeur Raoult a fait long feu ? Qu’à cela ne tienne, il y a désormais l’artemisia et l’ivermectine, séparément ou en cocktail si jamais, la vitamine D et une vie saine n’ont pas suffi pour ne pas contracter le virus. Il ne s’agit pas de prétendre que ce ne sont pas des pistes intéressantes, ou qu’une vie saine, des renforts vitaminés et certains médicaments ne peuvent produire des résultats mais là où le bât blesse c’est de croire qu’il s’agirait d’alternatives totales à la vaccination et/ou que ces médicaments ne seraient pas développés voire interdits pour faire plaisir aux entreprises pharmaceutiques et leur permettre d’engranger les bénéfices liés aux vaccins. Les médicaments cités ne sont pas interdits mais utilisés pour d’autres pathologies, les études concernant leur efficacité dans le traitement de la Covid-19 ne sont pas achevées ou concluantes (exemple de l’ivermectine) et les pays qui y ont eu massivement recours (Le Mexique, l’Inde ou le Brésil...) l’ont fait quand ils étaient à l’agonie, même désavoués par leurs propres autorités sanitaires. Les États-Unis ont même dû mettre le holà récemment face à l’automédication à l’ivermectine de personnes utilisant des médicaments dosés pour les chevaux ou les vaches (animaux pour lesquels il sert d’antiparasitaire) avec des conséquences graves sur la santé. Et cela ne signifie pas que ces médicaments et d’autres qui sont à l’étude ne peuvent servir, ne font pas partie de la solution ou que les vaccins ne devraient pas être un bien public mondial appartenant à tou.te.s et dont les bénéfices devraient échoir aux autorités publiques qui ont bien souvent financé en grande partie la recherche permettant leur découverte comme c’est le cas notamment pour le vaccin Moderna...

Un art de Banksy possible montrant des enfants jouant en tant que pirates apparaît dans le parc Lowestoft avec le message « nous sommes tous dans le même bateau »

 Ne pas se tromper de combat

Tout cela se passe dans un contexte international qui ne cesse de mettre en exergue notre interdépendance quand bien même la mondialisation économique viendrait à reculer : flux migratoires, événements météorologiques extrêmes frappant n’importe où sur la planète en lien avec les bouleversements climatiques et l’effondrement de la biodiversité en cours (6e Rapport du GIEC), épidémies... nous sommes tou.te.s dans le même bateau comme en témoigne une œuvre récente de Bansky. Et ce bateau semble avoir de plus en plus d’avaries. Même si nous parvenions à détricoter en (grande) partie la mondialisation économique et financière, sauf à monter des murs comme de vulgaires Trump et à nous couper les un.e.s des autres, nous sommes désormais trop avancé.e.s pour nous sauver seul.e.s. La mondialisation est un phénomène total : économique et financière mais aussi politique, technologique, migratoire, culturelle, sanitaire et dans ce village global tout se partage, le meilleur comme le pire dont les problèmes environnementaux et les maladies à caractère pandémique. Revenir en arrière sur tous les plans sans se faire la guerre n’est pas une mince affaire et s’il est souhaitable de favoriser l’autonomie de chaque pays et de mettre de l’ordre dans ce chaos, nos destins sont désormais liés comme en témoignent les 18 mois qui viennent de s’écouler.

Certaines dimensions de cette mondialisation sont d’ailleurs liées comme le sont sans doute les crises sanitaire et environnementale et, quand bien même ce ne serait pas le cas cette fois compte tenu des incertitudes qui pèsent sur l’apparition de Sars-CoV2, elles finiront par l’être. Depuis une cinquantaine d’années, les maladies émergentes dont les zoonoses explosent (grippes A H1N1 ou aviaire H5N1, SRAS, chikungunya, SIDA, ébola, MERS, ZIKA... ). Jusqu’ici, nous ne nous sentions pas vraiment concerné.e.s car ces maladies restaient au sud ou en Asie et nous nous croyions à l’abri. Mais la mondialisation est passée par là comme nous l’avons évoqué. Le lien entre les zoonoses et la crise environnementale ? Agriculture intensive, disparition de milieux essentiels (zones humides, forêts...), urbanisation, pollution de l’air, de l’eau, du sol, déplacement volontaire ou non d’espèces animales et végétales... les activités humaines,sont non seulement à l’origine des modifications climatiques mais également de l’effondrement de la biodiversité dont on parle beaucoup moins. Résultat, nous sommes de plus en plus au contact de la faune sauvage dont les habitats disparaissent ou se rapprochent et nous, ou les animaux que nous élevons ou côtoyons, devenons des hôtes de virus qui jusqu’ici ne nous concernaient pas ! Et comme ces virus peuvent désormais faire le tour de la planète en quelques heures, il y a fort à parier que d’autres épidémies surviendront dans les années à venir si nous ne retenons pas les leçons de ce que nous vivons actuellement.

Alors si l’on fait un parallèle avec les oppositions actuelles et les dénonciations entendues dans les manifestations, il y a sans doute de quoi s’inquiéter. Qu’en sera-t-il quand il faudra (futur de plus en plus proche) véritablement s’attaquer aux crises environnementales si l’on reste sur les mêmes types de revendication de liberté et de dénonciation de la dictature ? Doit-on compter sur une prise de conscience qui ne vient pas ou pas assez rapidement ? Sur un signal-prix qui absoudrait les plus riches, dont la responsabilité est pourtant plus forte, de tout effort ? Doit-on prendre des mesures réglementaires comme durant cette crise sanitaire ? Et dans ce cas, quel sera le degré d’acceptation de la population ? On imagine déjà chaque catégorie particulière revendiquer : agriculteurs, transporteurs routiers, salariés des industries les plus polluantes ou de l’aéronautique, conducteurs de 4*4, de SUV ou de quad, propriétaires de logement devant faire des travaux etc... chacun pourrait y aller de sa petite musique et dénoncer la dictature... écologique. Les contempteurs de l’écologie punitive n’en sont pas très loin !

Ce que nous vivons depuis 18 mois n’est sans doute, à de nombreux niveaux, qu’une répétition de difficultés à venir. La crise sanitaire passera et nous l’oublierons. Nous finirons par acquérir une immunité suffisante pour passer à autre chose ou apprendre à vivre avec. Mais pour les crises environnementales, il n’y a pas d’immunité, pas de gestes barrière, pas de masques, pas de vaccins, pas de pass... et la question que pose la façon dont nous traversons la crise actuelle est fondamentale : sommes-nous capables de la surmonter ensemble et de continuer à faire société ?

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