De quelles images sommes-nous faits?

Les questions posées ici prennent part au débat sur l’appropriation culturelle. Johannes Sivertsen fait une critique de la représentation dans l'art à travers l’orientalisme et l’iconographie. Fella Tamzali et Nawel Louerrad tournent le dos aux icônes et créent leurs propres images. Trois démarches iconoclastes, qui illustrent le rôle central de l’image, donc de l'art dans le mouvement des idées.

Overgaden Overgaden

Ma première réaction fut la surprise. Johannes Sivertsen (1), au nom si danois, préparait une exposition pour une galerie à Copenhague (2), « The Unnamed » (3). Cette exposition s’articulait autour d’images iconiques de femmes algériennes. L’intitulé était un nom tiré d’un de mes livres « Une femme en colère » (4). J’étais l’innomée, je ne répondais pas aux stéréotypes sur la femme arabe et algérienne véhiculés par certains discours intellectuels occidentaux, féministes aussi. Nous étions en plein débat sur l’appropriation culturelle, de plus Sivertsen choisissait un des sujets les plus sensibles en Algérie. « La Femme algérienne » était devenue une formule glorifiante qui masquait l’oppression des femmes, utilisant habilement leur héroïsme pendant la guerre de libération. Un des mensonges les plus réussis de la construction nationale post coloniale. C’était doublement audacieux. Outre le livre, il avait découvert que j’animais un centre d’art à Alger, les Ateliers Sauvages, et il me proposait d’être la co-curatrice d’« une exposition dans l'exposition », exposer une ou deux artistes algériennes pour « contester son regard et ouvrir son travail sur des choses qu’il ne pouvait pas penser ou peindre ». Cette proposition, la manière de dire, mettait en abîme mes réflexions sur l’art, comme fabrique et révélateur de l’imaginaire, s’adressant à nos intelligences, à nos émotions. C’était le moyen de libérer nos subjectivités du regard de l’autre, étranger ou algérien, - trop souvent intériorisé. L’art participait à la déconstruction de l’imagerie coloniale et post coloniale, particulièrement importante sur le sujet des femmes algériennes. C’est dans cet esprit que j’avais créé en 2015 à Alger, les Ateliers Sauvages. L’art contemporain en Algérie avait sa place dans le mouvement des idées et des questions politiques. Qui peut nous peindre ? De quelles images sommes-nous faits ? Dans son film « La Zerda ou le chant de l’oubli » Assia Djebar avait apporté une réponse à ces questions. À l’aide de documents d’archives, elle montrait comment les colons, les journalistes, les photographes traquaient sans retenue les Algériens dès le début de la colonisation, comment on leur avait volé leur image. Elle dénonçait la disparition des femmes et du peuple algérien en tant que sujets, alors que l’imagerie coloniale « indigène » abondait dans les arts plastiques, photographiques et littéraires de cette période. Un peuple invisible pris dans le regard de l’autre. L’arabe, l’innomé, comme dans « L’Étranger » de Camus. Je découvrirais combien la romancière et réalisatrice algérienne était présente dans la réflexion de Johannes Sivertsen. « La femme sans sépulture », en livre de poche, l’accompagnait pendant sa résidence d’artiste à Paris ; le sujet d’un de ses tableaux sortait de « La Nouba des femmes du mont Chenoua », long métrage qui reçu le prix de la critique à Venise en 1979.

D'après La Zerda ou le chant de l'oubli, peinture à l'huile sur toile, Johannes Sivertsen 2020 D'après La Zerda ou le chant de l'oubli, peinture à l'huile sur toile, Johannes Sivertsen 2020

Une résidence d’artiste sous le signe du Hirak et du Covid-19

Aux Ateliers étaient en résidence de création Fella Tamzali Tahari (5) et Nawel Louerrad (6), deux artistes plasticiennes qui avaient étudié, vivaient et travaillaient à Alger. Une résidence commencée au plus fort du Hirak (7), en décembre 2019. Depuis près d’un an le peuple algérien occupait la rue par milliers, millions, - le vendredi 8 mars 2019, journée internationale de la Femme, 20 millions d’Algériens de toutes les villes d’Algérie -. Dehors la foule comme un fleuve impérieux marche. La rue est devenue le lieu de rencontre des Algériens, de tous milieux sociaux, dans une mixité inhabituelle. Femmes et hommes avaient conquis ensemble l’espace public. On parlait de liberté. Sans vouloir établir de lien conjoncturel avec le soulèvement populaire, le projet de travail des deux artistes avait été pensé dans un temps de remise en question pour chacune et chacun d’entre nous.

Le Hirak . Tous les vendredi du 29 février au confinement de mars 2020 toutes les rues de toutes les villes de l('Algérie était prise d'assaut. © Wassyla Tamzali Le Hirak . Tous les vendredi du 29 février au confinement de mars 2020 toutes les rues de toutes les villes de l('Algérie était prise d'assaut. © Wassyla Tamzali

Un laboratoire du temps

Toujours le travail de l’artiste est une expérience, une plongée dans l’inconnu, une rencontre violente avec son temps. Ici et maintenant. Le soulèvement massif des Algériens, le Hirak, le Confinement ; l’arrêt brutal de la vie comme elle est en train de se faire. Ces conditions exceptionnelles bouleversent tous les domaines de la vie, à fortiori ceux de la création. Si on fait sienne l’idée de Georgio Agamben, l’artiste contemporain est celui qui reçoit le présent comme un coup de poing dans l’estomac. En Algérie, le coup de poing est asséné deux fois, violemment, sans férir. L’ampleur et la force des évènements transformaient les Ateliers Sauvages en un laboratoire du temps. Fella TT., et Nawel L. en étaient les passeuses, comme de nombreux artistes dans l’Algérie réveillée. Leur travail alimentait déjà une histoire contemporaine.

Desirare, "Visite d'Atelier, juin/juillet 2020. Résidence Fella Tamzali. Nawel Louerrad Desirare, "Visite d'Atelier, juin/juillet 2020. Résidence Fella Tamzali. Nawel Louerrad

Fella Tamzali Tahari

Chaque vendredi elle sort marcher pour dire ses désirs de liberté, de changement. C’est ce qu’elle énonce dans son langage : « L’image peinte est le fruit d’une longue maturation où dans un état quasi-cathartique je laisse surgir les figures qui se distribuent les rôles dans la mise en scène ». Une nouvelle mise en scène des pouvoirs se met en place dans la rue. Comme sur sa toile.

Untitled. Fella Tamzali Tahari 2020; huile sur toile. 215X144 cm Untitled. Fella Tamzali Tahari 2020; huile sur toile. 215X144 cm

Untitled. Fella Tamzali Tahari 2020; huile sur toile. 187X160 cm Untitled. Fella Tamzali Tahari 2020; huile sur toile. 187X160 cm

Dans les travaux antérieurs de Fella Tamzali Tahari, les corps, de femmes pour l’essentiel, étaient empreints d’une tension contenue. Ses personnages étaient des femmes dans des scènes prosaïques, peintes dans des postures héraldiques telles des déesses archaïques. Ou encore, des femmes sans visage, dans des intérieurs bourgeois plongés dans l’ombre, le corps figé ; à leur pied un animal menaçant, cerbère découragent toutes approches. Autant de manières de raconter l’emprisonnement du corps des femmes en Algérie. Peintre, elle aime se définir ainsi, coloriste patiente et tenace, doutant toujours, elle se remet à l’ouvrage jusqu’à voir monter sur la toile l’exacte nuance recherchée. Elle confie à la couleur une belle part de son discours. C’est ainsi qu’elle passe des couleurs « sourdes » dit-elle, à « l’âpreté du pastel » pour reprendre des mots d’Hejer Charf (8) qui disent bien l’usure des forces de résistances. Un avant et un après Hirak. La tension qui contraint les corps cèdera, libérant une énergie salvatrice. Il y a un avant et un après Hirak dans la peinture de Fella Tamzali Tahari. Les rôles de la scène picturale se redistribuent et s’imposent avec force. Les personnages de l’artiste, femmes et hommes ici, expriment leur désir de se mesurer à la force aveugle de la vie. Derrière un premier plan de tournesols, des hommes nus à la stature puissante arrêtent un cheval sauvage dans sa course et tentent de le monter à cru. Ou encore, une petite fille au corps nu nappé de lumière sort du bois obscur ; elle se libère du geste protecteur de l’ainée, traverse la clairière, courre vers un cheval fougueux. Elle est attirée irrésistiblement par la force animale, une force organique dans laquelle il n’est pas difficile de lire celle de la rue. Chaque pièce est une action en train de se faire. Dans chacune il y aura un obstacle à dépasser et une volonté de le faire. Les couleurs ici sont franches, lumineuses quand il s’agit des paysages, le bleu de la Méditerranée est un bleu triomphant, elles sont chaudes et sensuelles pour les corps.

Fella Tahari Fella Tahari

Nawel Louerrad

La rue attire l’une, la rue fait naître chez l’autre une forme de scepticisme sombre ; le réflexe d’une individue qui prend ses distances avec la foule. Louerrad plonge en elle-même. En venant aux Ateliers Sauvages, passant de sa table de travail à un grand espace portant encore les traces de sa destination première - l’entrepôt des poutres de Gustave Eiffel pour la construction dans ce quartier de la nouvelle Alger au début du XX°- son désir d’expérimenter les grands formats et la peinture prend corps. Une expérience l’attendait qui dépassait les aspects formels de la BD. C’est de la nature même de la BD qui est de raconter des histoires que viendra la divine surprise. 

Square. Nawel Louerrad. 2020.encre et papier. 186x173 cm Square. Nawel Louerrad. 2020.encre et papier. 186x173 cm

La peinture et le grand format requièrent des gestes plus affirmés, plus amples entrainant une gestuelle nouvelle. Elle mesure alors que son «… dessin a toujours été compulsif, répétitif » et combien le mode narratif de la BD lui permettait de « me contenir en moi-même ». Se tenir à distance d’un trou vide creusé en elle par l’effroi des crimes de la guerre civile des années 90 qui marqua son enfance et son adolescence. Elle était absorbée par le mode narratif, elle expérimente la liberté de ne pas s’astreindre à raconter, dire, dessiner, peindre un monde compréhensible. Elle met fin à cette retenue, se révèle dans une arborescence d’images échappées, l’effroi extériorisé. Usant du noir comme d’une couleur aux nuances multiples, elle libère d’étranges figures, toujours différentes, toujours les mêmes, mêlant l’homme et la bête par des traits fugitifs. C’est à la bête que l’artiste confie le soin de porter les signes de notre humanité.

Untitled ,Nawel Louerrad 2020. huile et toile. 1mX75 cm Untitled ,Nawel Louerrad 2020. huile et toile. 1mX75 cm

 

Les Areignées. Nawel Louerrad, 2020. papier et encre. Les Areignées. Nawel Louerrad, 2020. papier et encre.

Les deux jeunes femmes entrent dans l’histoire par un chemin qui va de l’approfondissement de soi-même à l’oubli de soi, pour laisser venir à elles « cet être étrange ». Nawel L. parle « d’effroi extériorisé », Fella T., « d’image cathartique ». Elles font voler en éclats les images, les pratiques qui étaient les leurs. Iconoclastes assez, pour trouver leur place dans la longue suite d’idéogrammes qui font de nos corps et de nos imaginaires, des palimpsestes.

Johannes Sivertsen

C’est à la Cité internationale des Arts que je découvre le travail de Sivertsen. Ces peintures à l’huile étaient la reproduction appuyée, voir en trompe l’œil, d’images iconiques de femmes algériennes, telles que représentées dans l’imagerie de la guerre de l’indépendance. J’apprenais aussi que l’artiste était né et avait vécu à Paris dans la proximité des populations émigrées. Il avait été très tôt sensible aux discriminations à l’encontre des damnés de la terre, de Frantz Fanon. Je comprenais alors que Sivertsen s’appropriait les images des femmes algériennes pour faire en creux le procès de son monde à lui, la France ; l’occident plus généralement. Un monde qui refuse d’accepter dans l’égalité des droits et des chances, les femmes et les hommes émigrés, réfugiés, venus d’ailleurs. Pour illustrer son propos il part d’une figure ordinaire de la discrimination : la Femme. Il choisit celles des femmes algériennes, emblématiques à double titre, puisque appartenant aux peuples opprimés, et opprimées par leur peuple. Les femmes avaient occupé le devant de la scène internationale pendant la guerre d’indépendance. On les appelait « les Djamila », du prénom des plus connues d’entre elles. De nombreux artistes avaient contribué à la sensibilisation de l’opinion publique sur leurs luttes et les violences qu’elles avaient subies par l’armée française, torture sexuelles, emprisonnement, exécutions sommaires. Le portrait par Pablo Picasso de Djamila Boupacha, le tableau de Roberto Matta sur le martyre de la jeune infirmière torturée et violée par les parachutistes français, « Les paravents » de Genet, ou encore la sublime pièce vocale pour soprano solo de Luigi Nono, le maître italien de la musique contemporaine, intitulée « Djamila Boupacha », firent le tour du monde. Ces artistes de France, Cuba, Italie, Espagne, Iran, Vietnamiens se sont emparés du drame algérien. - Faut-il dire « se sont appropriés de l’histoire de ce peuple ? - Ils ont installé la tradition des artistes sans frontières, alliant l’art et leur engagement politique. Johannes Sivertsen s’inscrivait dans cette tradition.

Roberto Matta, La question, 1958, fait référence à la Question d'Henris Alleg. Il réalisera également en 1960 "Le suplice de Djamila" Roberto Matta, La question, 1958, fait référence à la Question d'Henris Alleg. Il réalisera également en 1960 "Le suplice de Djamila"

 L’appropriation culturelle

Loin de l’image cathartique de Tamzali Tahari ou celles nées de l’effroi extériorisé de Louerrad, Sivertsen prend comme modèle des documents photographiques anciens, images trouvées dans des blogs, illustrations de récits historiques, images de propagande. Il en accentue les effets de mise en scène : sujet figés, posés, regardant et /ou regardés par un objectif derrière lequel l’artiste s’efface. Il met en scène la réduction des femmes à des « images » muettes. Des femmes ingurgitées par le récit national. La distribution des rôles dans le pays libéré s’est faite sans elles, et contre elles. Une dénonciation peut en cacher une autre. La première est dirigée contre l’oppression sexiste, la deuxième contre l’appropriation culturelle. Dépassant la critique de la représentation faite habituellement, c’est à une critique de l’art de la représentation que Sivertsen nous engage « Le fil de la peinture, de l’Histoire et des constructions sociales à travers lesquelles nous apprenons à voir le monde et dans lesquelles s’opère et se perpétue une définition des rôles bien définis ». De prime abord c’est la question que l’on pouvait faire à Johannes Sivertsen. Il choisit un sujet, la guerre d’Algérie à travers des images de femmes algériennes qui ne lui appartient pas, pour reprendre les arguments du mouvement lancé au Canada et reprit en France. La réponse de l’artiste franco-danois ne se plie pas facilement devant cette critique. « En tant qu’artiste occidental j’ai la légitimité de critiquer l’appropriation culturelle ».

Scène tiré du film "La zerda ou le chant de l'oubli". Peinture à l'huile. Johannes Sivertsen Scène tiré du film "La zerda ou le chant de l'oubli". Peinture à l'huile. Johannes Sivertsen

 Sa cible c’est la peinture Orientaliste. Ne livre-t-elle pas à notre regard des hommes et des femmes réifiés pour faire de belles images, au point de les rendre inexistants ? « Allez peuples ! Emparez-vous de cette terre, prenez-la. À qui ? À personne ? » dira Victor Hugo. Pour dénoncer l’appropriation culturelle des Orientalistes il va s’emparer de la technique de peindre du XVIII siècle, la peinture au plomb et, du cadrage de la peinture Romantique du XIX° siècle. Les épopées impérialistes modernes ont séduit plus d’un peintre, écrivain et poète, et des plus inattendus.  Le tableau où l’on voit une jeune femme brandir un drapeau algérien, inspiré d’une photo de presse sur le soulèvement populaire à Alger du 11 décembre 1960, est par son cadrage, un pastiche de « La liberté guidant le peuple » de Delacroix. 

Johannes Sivertsen, 2020, peinture sur toile d'après une photo de presse prise le jour de l'indépendance de l'Algérie. Johannes Sivertsen, 2020, peinture sur toile d'après une photo de presse prise le jour de l'indépendance de l'Algérie.

Le travail de Fella Tamzali Tahari et Nawel Louerrad se place là où Sivertsen arrête sa démonstration sur l’appropriation culturelle coloniale. Il peint les images « documentaires » du passé. Ses personnages sont pris dans le regard de l’autre, ils ne disent rien de leur histoire. Elles, elles laissent arriver jusqu’à elles, puis jusqu’à nous, des images portées par leur subjectivité, avec le pouvoir de la peinture « de représenter dans un seul regard des volumes littéraires entiers », dit Etel Adnan dans son texte sur Heiner Muller et le Tintoret De la série de personnages de Sivertsen retenus figés dans le regard de l’autre, s’échappe la jeune fille de dos qui regarde la mer. Une image volée au film d’Assia Djebar « La Nouba du Mont Chenoua ». L’artiste met en scène la subjectivité de la jeune femme, il nous fait pénétrer dans ses pensées, ses rêveries, son désir d’évasion. C’est la fiction de Djebar qui a rendue possible cela. Cet exemple montre combien le récit est important. Avoir le droit de raconter son histoire est un privilège que les artistes contemporains algériens nous aident à conquérir. Chacune et chacun a le droit de dire sa place dans la tragédie humaine.

By the sea (After Assia Djebar).Johannes Sivertsen, 2020.oil on canvas.92X73 cm By the sea (After Assia Djebar).Johannes Sivertsen, 2020.oil on canvas.92X73 cm

                                 
Les choix de scénographie

La curatrice Aukje Lepoutre Ravn a choisi d’installer le travail des trois artistes dans deux salles séparées et de faire un accrochage antinomique : un espace muséal pour Sivertsen et un espace « working in progress » pour les deux plasticiennes algériennes. Les œuvres de Sivertsen occupent tous les murs de la première salle. Elles sont parfaitement intégrées dans le dispositif institutionnel. Pour présenter le travail des artistes algériennes on a installé une structure en forme de boite au centre de la deuxième salle. Tableaux, dessins et vidéos sont accrochées à l’intérieur et sur les parois extérieures. Les murs sont laissés vides ici. Deux scènes artistiques sont données à voir, Copenhague et Alger. La première est le fruit d’un long processus menant du Cabinet de l’amateur à la blancheur du White cube, l’autre est au stade de la fabrique dont le bruit et le foisonnement contraste avec le silence minimaliste des murs vides qui les entourent. Les œuvres des algériennes semblent déborder et vouloir sortir de l’espace qui leur est assigné pour prendre leur place sur les murs de l’institution. Ceci reflète bien la situation tendue de la scène culturelle algérienne, tant sur le fond, la création, que sur la place des artistes. Les artistes algériens sont des citoyens engagés dans un combat pour faire reconnaitre leur place comme artistes au sein d’une société en crise. Deux scènes artistiques et deux parcours. Avec le premier, les œuvres exposées se livrent dans leur ensemble. Le regardant est invité à un trajet linéaire, il passe d’une œuvre à l’autre, dans un ordre donné, un trajet balisé. Dans l’autre salle, le regardant est pris dans une circumnavigation, deux faudrait-il dire. Le parcours s’effectue sur deux faces, l’une invisible à l’autre. Pour tout voir, il doit faire le tour, et refaire le tour. Les œuvres se découvrent comme on le ferait avec d’une statue, sans fin.
 

instala © Installation en ronde-bosse.  . instala © Installation en ronde-bosse. .
L'installation n ronde-bosse. L'installation n ronde-bosse.

Des pièces rapportées...

On pouvait craindre de voir l’intention conceptuelle de Johannes Sivertsen se refermer sur le travail de Fella Tamzali Tahari et Nawel Louerrad qui seraient alors vues comme les pièces rapportées d’une démonstration, pareillement à un masque africain dans une exposition de premiers modernes. Ce qui ne veut pas dire que l’exercice de confrontation d’œuvres d’époques, d’esthétiques, de régions différentes soient condamnables. Le travail de Aby Warburg avec son Atlas Mnémosyne suffirait à montrer la pertinence de cette démarche. Ce qui peut être préjudiciable dans cet exercice c’est qu’il se réduise à une instrumentalisation qui dépouillerait les pièces « rapportées » de leur sens propre. De ce point de vue les œuvres des artistes algériennes auraient pu restées silencieuses, pour reprendre le fil de la démarche de Sivertsen.Le choix scénographique de deux espaces séparés, en même temps qu’il met en scène la binarité de l’exposition, a la vertu de présenter les œuvres des deux artistes algériennes dans leur intégrité créatrice. Ces œuvres tracent un parcours autonome dont l’espace en ronde bosse amplifie l’énergie et la vitalité. Le choix de Aukje Lepoutre Ravn lève définitivement nos craintes.

Ne sommes-nous pas les intrus les uns pour les autres…

De chaque point de vue de l’exposition « Unnamed » on revient à la question de l’appropriation culturelle. Les trois artistes nous montrent par leur démarche esthétique et intellectuelle que l’appropriation culturelle est inhérente à l’art et la culture, comme aux civilisations. Ne sommes-nous pas les intrus les uns pour les autres ? Johannes s’est approprié la peinture des Orientalistes et les visages des femmes algériennes, Fella Tahari la figuration. « La figuration est en soi un choix politique en terre d’Islam », Nawel Louerrad, le Grand art occidental, en intruse. « La Leçon d’Anatomie » de Rembrandt, œuvre iconique de la peinture Européenne est squattée par la plasticienne. Elle en tire un personnage de Mickey, troublant et subversif. Que l’artiste algérienne le fasse avec ironie et dérision pour tempérer les désirs que fait naître le présent, n’efface pas le sens de cette démarche vers ce qu’il faut bien appeler l’art universel.

La leçon d'anatomie. Nawel Louerrad, 2020 La leçon d'anatomie. Nawel Louerrad, 2020

Ce qu’ils ont en partage

L’universalité ne peut être simplement énoncée. Elle doit conduire à penser ce que Fella Tamzali Tahari, Nawel Louerrad et Johannes Sivertsen ont en partage. C’est la seule manière de penser l’universel, toujours à faire, comme le dit Jean-Paul Sartre. L’exposition « Unnamed » répétons- le est la scénographie d’une querelle qui est le reflet du monde que nous avons en héritage. Ce choix est conduit par des binômes dialectiques : présentation/contestation, continuité/rupture, dialogue/soliloque, que la scénographie matérialise radicalement. Une scénographie nécessaire à notre démonstration. Et en ce sens les choix de la curatrice sont efficaces.

Il reste cependant à poser la question de ce que les trois artistes ont en partage. Ils ont une démarche libérée des inhibitions nées du cloisonnement du monde : le monde occidental et les mondes autres. Les trois artistes plasticiens, franco-danois l’un et algériennes les deux autres, partagent la même confiance en l’art pour prendre leur place dans le monde. Avec audace, intelligence, savoir, il et elles sont savants, ils s’emparent des images, ils puisent dans l’histoire des mondes qui ne sont pas les leurs. S’il nous reste une chance de dépasser cette querelle et le monde dont elle est le reflet, nous le devrons à l’art et à ses artisans.

Photo d'une maquette, proposition de scénographie présentée par Nawel Louerrad et Fella Tamzali. Photo d'une maquette, proposition de scénographie présentée par Nawel Louerrad et Fella Tamzali.

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1. Johannes Sivertsen : artiste visuel, né à Paris, Franco-danois, vit à Copenhague

2. “The Unnamed », Overgaden Institut for Samtidskunst, Copenhagen, jusqu’au 8 novembre.

                                       https://overgaden.org https://www.facebook.com/overgaden

                                       https://www.facebook.com/312965232209/posts/10158889477517210/

3. https://youtu.be/QFnyYOxsPZE

4. Une femme en colère - Gallimard 2007

5. Fella Tamzali Tahari : née le 26 novembre 1971 à Alger, diplômée de l’école polytechnique et d’architecture d’Alger (1995) et de l’école supérieure des beaux-arts d’Alger (2014), option peinture ; vit et travaille à Alger. Participe à la première biennale d’art contemporain de Rabat.https://www.facebook.com/FellaTamzaliTahari/ https://www.youtube.com/watch?v=gR7TWLp861M

6. Nawel Louerrad : Née à Oran en 1981 ; auteure de bande dessinée vit et travaille à Alger. Architecte et scénographe de formation, elle se consacre essentiellement à l'illustration et à l'écriture. Elle publie ses bande dessinées "Les vêpres algériennes" (2012), "Bach to Black (2013) et "Regretter l'absence de l'astre" (2015) aux éditions Dalimen en Algérie. https://www.speleographies.com/residences/2017/nawel-louerrad/

7. Le Hirak : soulèvement du peuple algérien contre la 5e réélection du Président de la république, commençait le 22 février 2019. Les marches du vendredi se poursuivront jusqu’à l’apparition de la pandémie du coronavirus (Covid-19) en Algérie, en mars 2020.

8. Hejer Charf, productrice, réalisatrice et scénariste de cinéma canadienne d'origine tunisienne. http://www.hejercharf.com/Nadja_productions/francais.html

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Les Ateliers Sauvages sont un centre de création et de résidence d’art contemporain, 38 rue Didouche Mourad Alger. Directrice Fondatrice Wassyla Tamzali. Ouverts en 2015. C’est une résidence d’artiste qui accueille des artistes algériens et d’ailleurs. Essentiellement un lieu de création. Les Résidences sont terminées par « Une visite d’Atelier », des portes ouvertes au public pour la rencontre avec les artistes.

Médias

  1. https://www.facebook.com/watch/?v=528770014517008
  2. https://www.facebook.com/Les-Ateliers-Sauvages-481674092010289
  3. https://www.youtube.com/watch?v=gk-Xb7b48vc
  4. https://www.youtube.com/watch?v=u1vTnNGuMo0
  5. https://www.youtube.com/watch?v=u1vTnNGuMo0
  6. https://www.facebook.com/312965232209/posts/10158889477517210/

 

 

 

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