Les choix de Gisèle, les chemins de notre histoire

Mes combats et mes rencontres avec Gisèle Halimi. Amitié, admiration se sont tissées avec le temps, et sans doute avec de nombreuses affinités. Elle venait de Tunis, je venais d'Alger, plongées dans cette fabuleuse et internationale révolution qu'a été, qu'est et que sera, sans nous, le Féminisme.

Les choix de Gisèle, les chemins de notre histoire.

 Elle était séduisante et aimait séduire, mais ne reculait jamais devant un débat sur « la Cause des femmes ». Au Conseil Exécutif de l’UNESCO, elle était l’Ambassadrice de France en 1985/86, elle ignorait, souveraine, les regards entendus échangés entre les représentants hommes, - et parfois femmes. Elle était la seule à poser chaque fois qu’il le fallait, la question des femmes. Les autres membres, en général attendaient l’ordre du jour « Les Femmes » ou « La Femme » (sic), pour dire qu’ils étaient nés d’une femme, ou que les femmes étaient la moitié du ciel. Devant ce Conseil où comme fonctionnaire, je n’avais que le droit d écouter, elle m’aida à mener des batailles décisives pour mon programme contre les discriminations basées sur le sexe. Aujourd’hui on dit « genré » aux Nations Unies, il est plus aisé pour les diplomates de parler de genre, pensant que c’était une nouvelle manière de dire « femme », que de parler de sexe.

J’avais proposé, pour la première fois à l’USNECO, le thème de la prostitution des femmes. Tollé général ! Pourquoi ne pas parler de la pauvreté ! L’Ambassadrice comprit immédiatement l’enjeu. À la pause café, il suffit de trois ou quatre mots pour arrêter une argumentation. Brillante, avec  didactique et précise, elle en montra la pertinence dans le programme des droits de l’homme sur les discriminations basées sur le sexe. Même stratégie pour la question des mutilations sexuelles. Deux femmes, une venant de Tunisie, l’autre d’Algérie, qui connaissaient parfaitement la mécanique infernale des discriminations extrêmes contre les femmes, jusque dans leurs symptômes caricaturaux, comme elles peuvent l’être dans les pays qui se réclament du monothéisme, faisaient avancer la cause des femmes dans une organisation qui réunissait toutes les sortes de patriarcat, du plus primitif au plus « soft ».

 La première fois que j’ai rencontré G.H, c’était à Copenhague en 1980, à la Conférence internationale des femmes. Elle était l’Ambassadrice personnelle du Directeur Général de l’UNESCO, le Sénégalais Mokhtar M’Bow. Nous déjeunions, les 4 ou 5 fonctionnaires de la délégation de l’UNESCO, quand elle vint se présenter à nous. Pour montrer la pertinence de telles conférences, elle donna en exemple la trahison envers les femmes algériennes qui s’étaient battues et avaient subi tout ce qu’entraine inexorablement une guerre contre les populations civiles : torture, viol, prison, mort, déportation. Et, disait-elle avec force « à l’indépendance, elles ont été reléguées au rang de mineure à vie ». À un moment, j’ai cru bon lui dire que j’étais algérienne et que je partageais son point de vue. Elle ne me laissa pas finir, elle me regarda étonnée. Je voyais bien qu’elle essayait de me situer. Brusquement elle nous quitta pour un rendez-vous. Je la connaissais bien, je savais qui elle était, elle ne savait rien de moi.

 Les occasions de nous connaître se multiplièrent. Avant d’être Ambassadrice de France, la Présidente de « Choisir la cause des Femmes » organisa plusieurs rencontres à l’UNESCO, auxquelles je pris part. Contrairement à de nombreuses féministes, elle avait accès aux cercles institutionnels internationaux, aux médias. Elle avait à mes yeux la qualité de savoir maintenir la bonne distance avec « l’adversaire ». Une qualité essentielle pour mon travail au sein d’une organisation inter-gouvernementale : Savoir où on peut aller trop loin. Mener un combat minoritaire, mais jamais dans la marge. Je retrouvais là un des traits du féminisme maghrébin. Cela venait-il de notre difficulté de rompre avec nos sociétés ? Avec la famille au sens large ? Était-ce une stratégie de femmes qui évaluaient leur peu de pouvoir de changer la société ?  Notre ami et féministe, Noureddine Saadi disait, notre tâche est de déminer le terrain. Gisèle la Tunisienne avait ce talent, elle avançait avec le sourire sans rien abandonner de ses idées au milieu des champs de mines.

 Dans la société française plongée dans la guerre d’Algérie, elle sut jusqu’où on peut aller trop loin, et réunir autour d’elle le nec plus ultra de l’establishment, Simone de Beauvoir, Germaine Tillon, Lucie Faure, Gabriel Marcel, Aragon, Sartre, Aimé Césaire, Françoise Sagan, et d’autres encore, pour mener un procès radical contre la justice coloniale française, le procès de Djamila Boupacha, accusée d'avoir déposé une bombe  à la Brasserie des Facultés (septembre 1959 ) et désamorcée par l'armée. Picasso l'Espagnol et Matta le Chilien feront les images nécessaires à tout combat. Le portrait de Boupacha par Picasso pour le livre sur le procès, édité par Gallimard, sera largement diffusé et repris par tous les journaux. Le beau et terrible tableau de Matta sur la torture de la jeune femme, offert par le peintre au Musée des Beaux Arts d’Alger à l’indépendance, a lui aussi porté le combat de celle qui deviendra une des icônes de la guerre de libération algérienne. Ajoutons la magnifique et peu connue pièce vocale pour soprano solo de Luigi Nono, le maître italien de la musique contemporaine. Cette œuvre sera présentée au public en 1961 dans un hommage auquel participa Maurizio Pollini, l’illustre pianiste.

Gisèle Halimi était ce que l’on appelle une locomotive. Elle avait ce don de sortir de l’ombre une question, de la poser face aux opinions publiques comme aux politiques. En matière de violence contre les femmes, et dans ce cas extrême, de torture sexuelle, la première étape est de rompre le silence. Djamila B. avait été arrêtée à Alger, mise au secret, torturée et violée pendant de longs jours par les parachutistes. Gisèle H. va rompre le silence sur deux sujets tenus au secret, la torture et le viol. -  À ce jour le viol des femmes pendant la guerre d’Algérie est difficile à aborder. Lorsqu’elle découvre à Alger le corps martyrisé de la jeune femme, l'avocate décide de faire éclater la vérité. De retour à Paris elle crée un « Comité pour Djamila Boupacha » présidé par Simone de Beauvoir. La presse est convoquée. Devant le scandale « on » propose à Djamila Boupacha de la faire passer pour folle, en échange de la vie sauve. La jeune femme refusa et accompagnée par Gisèle Halimi, elle mènera un combat politique décisif, celui de la vérité sur la torture, et plus précisément la torture des femmes. Un combat contre la justice et la politique coloniale française complices. Le procès aura lieu à Caen en juin 1961. Simone Weil, Magistrate déléguée au Ministère de la Justice l’avait fait transférer en France pour la mettre en sécurité. Elle sera condamnée à mort. La France coloniale ne désarmait pas. Il faudra attendre les Accords d’Évian, elle sera alors amnistiée ; et seulement là, la France coloniale ne reconnaîtra jamais ses torts. Ce qui sauve ce pays, se sont ces Français qui se sont élevés contre lui, les Justes. Gisèle Halimi la Française était une de celles-là, de ceux-là.

Djamila Boupacha mena au risque de sa vie, pleinement consciente de son acte, une action politique qui concourra d’une manière certaine à l’effondrement de l’idéologie coloniale. Djamila Boupacha et Gisèle Halimi chacune avec leurs armes ont marqué une étape dans la fin du système honni. Deux femmes qui firent plus pour la politique que les politiques patentés. À cette époque les femmes dans tous les pays étaient maintenues loin de la politique politicienne : ce n’était pas leur place. – Les combats féministes en France et en Europe en général, ont été menés par des avocates, des médecins, des universitaires, des syndicalistes, pas par des leaders politiques. Côté Algérie même dévaluation du rôle des femmes, on a présenté souvent les militantes comme de « petites jeunes filles » utilisées parce qu’anodines aux yeux des forces répressives, exécutant les ordres et s’exprimant peu. La décision de Djamila Boupacha est un haut fait politique de la guerre de libération de l’Algérie. Deux femmes contre un système, deux femmes politiques. Deux féministes ? 

 C’est grâce à G.H que j’ai rencontré pour la première fois Djamila Boupacha qui comme la plupart des résistantes algériennes, avait disparu d’espace public à l’indépendance. Gisèle H connaissait bien et entretenait des relations d’amitié avec celles qui restèrent dans la vie publique, peu nombreuses au regard des femmes engagées dans la guerre de Libération. Celles qui avaient gardé une place dans la vie publique, une dizaine, Gisèle Halimi les rencontrait dans des manifestations internationales où elles représentaient l’Algérie, avocates, diplomates, présidente d’organisations officielles, notamment de l’organisation de masse des femmes algériennes, l’UNFA, Gisèle la féministe avait sans doute plus d’une fois tenté de comprendre de la bouche même de ces femmes qui s’étaient battues au risque de leur vie, la situation inexplicable des femmes algériennes. Cela n’avait pas dû être facile, mais son amitié pour elles était plus forte que tout. Comme pour beaucoup de « français de gauche » la guerre de libération de l’Algérie a été une grande aventure, parfois une aventure initiatique, « forgeant des vocations politiques », dira un jour Lionel Jospin à Ait Ahmed, alors qu’il nous recevait au Ministère de l’Éducation pour un petit déjeuner d’échanges. C’est par fidélité à eux-mêmes plus qu’à ce pays que les « français de gauche » gardèrent leurs amis FLN. Gisèle H. aussi.

Gisèle avait été invitée au Salon du livre d’Alger pour présenter son livre « La Kahina ». Elle avait demandé que je modère la séance.  Ce livre venait après La Cause des femmes où elle retrace ses combats féministes, et Le Lait des Orangers où elle raconte son enfance, « J’ai voulu clore ce cycle autobiographique par la Kahina », dira-t-elle étrangement, révélant ainsi la fascination/identification qu’exerçait sur elle l’héroïne juive berbère, cette reine des Aurès qui résista jusqu’à la mort à l’invasion arabe. Le grand père racontait ce récit fabuleux dans les soirées de la Goulette à la petite Zeita, le premier prénom de Gisèle. « Elle était belle et avait les cheveux longs, bouclés et de miel » ; comme les portera Gisèle Halimi jusque dans ces dernières apparitions publiques.

 L’enfant n’a pas fait que rêver, très vite elle acquiert une conscience aigue des injustices. Dans « la Cause des femmes », elle révèle son attachement au socialisme comme un espoir de justice sociale. Dans la vie, il y a deux catégories de personnes, les boursiers et les héritiers, disait-elle. Elle gardera le souvenir et une certaine fidélité à sa condition de « boursière ». Elle s’indignera contre toutes les injustices. La liberté et l’égalité pour les femmes, les luttes anticoloniales pour les damnés de la terre, deviendront ses champs de bataille où s’exprimeront les nuits de la Goulette, les rêves de justice de la petite fille, et les luttes de la jeune étudiante qui « monte à Paris » et qui sut très vite qu’elle devra tout conquérir par elle-même. « L’homme est son enfant » pour le dire avec Adamov. Dans chacune des causes qu’elle défendra, elle mettra une part d’elle-même, sa passion et sa raison. S'il le fallait prendre les opinions publiques à rebours. C’était une femme publique qui dérangeait souvent. Qu’elle dérangeât ne la dérangeait pas. Le chanteur Enrico Macias en a fait l’expérience à ses dépends dans un échange télévisé où le Constantinois tentait de se faire passer pour « le peuple juif », expliquant qu’il avait été refusé en Algérie parce que juif. « Non, c’est parce que vous soutenez Israël ! Il s’agissait d’une mesure politique ». Elle lui rappela que le MOSSAD avait aidé à la répression des résistants algériens. C’était la première fois que j’entendais cela sur les ondes françaises dans une émission grand public.

 Au salon du livre d’Alger, dans la salle, une dame légèrement voilée se tenait au 3 ème rang : Djamila Boupacha. Je l’observais pendant que Gisèle racontait comment et pourquoi elle avait écrit ce livre sur la Kahina. Je me demandais si elle aborderait devant le public algérois pudibond, pour pas dire coincé, l’amour passionné et charnel de la Kahina pour Khaled, le très jeune neveu du Général de l’armée Omeyade envahissante. La partie du livre la plus inspirée où la fiction s’envole du roman historique. Gisèle grande amoureuse ? J’aurais voulu la lancer sur cet aspect de la vie de la Kahéna, amoureuse d’un jeune homme, plus jeune. L’icône de la résistance à l’invasion arabe et musulmane était aussi une femme libre dans ses amours. Gisèle savait parler d’égalité, mais aussi de liberté pour les femmes. Elle effleura le sujet, sans plus. Je n’insistais pas.

 En réalité ce qui m’occupait l'esprit c’était Djamila Boupacha. J’étais impatiente de lui parler. Je cherchais à la contacter. Les Temps Modernes m’avaient demandé un articlepour un numéro sur le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir. Je voulais parler de ces trois femmes, Simone, Gisèle et Djamila. Je voulais lui demander si elle avait imaginé ce qu’aurait pensé Simone de Beauvoir de la condition des femmes algériennes aujourd’hui, et si elle avait eu des échanges sur ce sujet après 1962 et savoir de cette manière ce qu'elle pensait du féminisme. Je savais qu’à une question plus directe Djamila m’aurait répondu comme les autres résistantes qu’elle ne s’était pas battue pour les femmes mais pour libérer la Nation. Mais j’espérais un mot, un geste sur ses rencontres avec les deux féministes qui m’auraient donné matière à penser l’impensable qu’était la situation des femmes dans mon pays. À la fin, après que Gisèle et Djamila s’embrassèrent émues de se retrouver, je demandais à Djamila Boupacha un rendez-vous. Spontanément, elle me donna son numéro de téléphone. Je l’ai appelé en vain, elle repoussait sans cesse notre rencontre sur divers prétextes. Pour arrêter ce dialogue aveugle, je lui dis « Je voudrais vous parler de Simone de Beauvoir » Alors enfin elle fut claire, « je ne veux plus parler de cette période. C’est trop douloureux ». Je ne pouvais que comprendre.

 Il est une chose que je regrette, c’est de ne pas avoir posé de question à Gisèle sur ce point, même si le combat anticolonialiste a précédé de quelques années le combat féministe et que c’était plus ou moins anachronique de les mettre côte à côte. Mais la superposition des images de Djamila Boupacha, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi suscitait ce type d’interrogation. Pour Halimi et Beauvoir qui avait écrit le Deuxième Sexe en 1949, n’y avait-il pas en filigrane du combat anticolonialiste une révolution qui libèrerait certes un peuple mais aussi les femmes des entraves de la coutume, de la tradition, de la religion. Une révolution qui ferait tomber la société patriarcale féroce et archaïque qu’était majoritairement la société algérienne quand elle arrive devant l’histoire moderne portée par le mouvement de libération nationale ? Frantz Fanon décrit si bien cela. Comment n’y auraient-elles pas pensé, comment ne l’auraient-elles pas espéré devant cette jeune femme martyrisée, courageuse qui voulait continuer à se battre, et à dénoncer l’appareil de cette justice qui prétend la juger ? Devant tant de maturité politique de la part d'une très jeune femme (22 ans) ?  Ce que pensent Simone de Beauvoir, ce que pense Gisèle Halimi, ce que je pense n’a pas beaucoup de poids devant le silence de Djamila.

Gisèle Halimi s’en est allée. Sans jamais être réduite au silence, sans baisser les bras devant aucune injustice. C’est pour la Palestine et le peuple Palestinien que la grande avocate mena son dernier combat. En 2014 alors que les Israéliens bombardaient Gaza, elle pousse "un cri"« Je ne veux pas me taire ». « Je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues, et celles que l’on ne veut pas entendre. ». Faisant allusion sans doute à celles qui se sont tues, consciences de gauche qui surent s’élever contre l’état colonial français et qui se taisent devant le massacre des Palestiniens. Elle inscrivait cette question dans son parcours de militante politique et dans une mémoire plus personnelle « Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive des Barbaries », dit-elle. Gisèle la Juste. Les mots de Doria Chafik, poète Égyptienne finiront ces quelques évocations, témoins de mon admiration et mon amitié pour Gisèle Halimi, « Héroïne d’un combat donné pour perdu il y a moins d’un demi-siècle. Gisèle Halimi tient de la Kahina ». Ces mots te feraient sourire Gisèle, la Berbère.

Sao-Polo, 1986. Rencontre des Experts de la Commission pour l'Élimination des discriminations contre les femmes, le CEDAW invités par le Président de la République du Brésil Giselle Halimi, Ambassadrice de France à l'UNESCO et Wassyla Tamzali,  Directrice des droits des Femmes .@Wassyla Tamzali. Sao-Polo, 1986. Rencontre des Experts de la Commission pour l'Élimination des discriminations contre les femmes, le CEDAW invités par le Président de la République du Brésil Giselle Halimi, Ambassadrice de France à l'UNESCO et Wassyla Tamzali, Directrice des droits des Femmes .@Wassyla Tamzali.


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