Voici un conte très long que je ne publie pas en un seul billet, mais les suites suivront demain et après demain.
Il s'agit d'un conte russe (je ne suis pas une Baba Yaga pour rien !), que je ne raconte plus depuis au moins 20 ans car je ne dispose pas assez de temps et c'est bien dommage ! Il m'est revenu en mémoire à cause (ou grâce ?) aux propos "décomplexés" de celui qui n'est même pas président d'apparence.
En l'écrivant, je me suis rendue compte que les apparences sont le thème récurrent tout le long de cette histoire et qu'en fin de compte (et de conte !) il était d'une actualité brûlante étonnante. Je le retranscris de mémoire : le squelette du conte, sa structure est totalement respectée, les évènements aussi mais la chair, c'est à dire son apparence écrite est ma vision de ce récit.
Il y a bien longtemps de cela, en Russie, vivait un tzar dont la fille était la fierté : elle avait ce type de beauté qui laisse paraître la vivacité de l’esprit, ce qui lui donnait un charme piquant qui attirait les prétendants et le tzar rêvait d’une alliance prestigieuse avec l’un des princes des royaumes environnants. Cela tournait même à l’obsession chez lui : il soupesait les avantages et les inconvénients de chaque alliance et en parlait à sa fille. Mais celle-ci, guère pressée de se marier, s’en tirait toujours avec un mot d’esprit qui déstabilisait son père et sa femme avait ensuite bien du mal à calmer sa colère.
Cette princesse, aimait sortir en cachette du palais déguisée en servante, et se mêler à la foule du marché qui se tenait sur la place du palais. Elle prenait plaisir à observer la multitude colorée des gens du peuple. Elle avait ainsi repéré un jeune charbonnier au visage recouvert de suie qui lui donnait une apparence inquiétante et fascinante tout à la fois.
Cependant, elle avait été amenée à s’intéresser davantage à lui le jour où elle l’avait vu porter secours à une vieille femme en haillons qui ne s’était pas écartée assez vite lors du passage du carrosse d’un de ces agaçants prétendants venus rendre visite à son père. La vieille femme était tombée dans la boue, provoquant les quolibets des badauds, et aurait sans doute été piétinée par les chevaux sans l’intervention rapide du charbonnier. Elle s’était alors approchée pour l’aider à rassurer cette malheureuse vieille affolée et leurs regards s’étaient croisés. Ce qu’elle y avait lu l’avait profondément émue. Depuis, elle passait beaucoup de temps à l’observer par la fenêtre du palais qui donnait sur le marché et elle en vint à aimer jusqu’à cette apparence mystérieuse et donc troublante.
Un jour, son père s’est impatienté :
- « Ma fille, vous avez rejeté sous un prétexte ou un autre, tous les prétendants qui se sont présentés, me mettant en difficulté avec les familles des princes éconduits. J’ai donc décidé d’organiser une grande fête au cours de laquelle vous devrez obligatoirement choisir l’un d’entre eux. »
- « Mon père, ce sont tous des gens creux, prétentieux, qui ne se soucient que de leur apparence et font le malheur de leurs peuples »
- « Mais dans quel monde croyez-vous vivre ? Qui se soucie de la populace ? Savoir briller en société est ce que l’on attend d’un prince et vous-même en tant que fille de tzar on ne vous demande pas de vous préoccuper du bonheur de ceux qui n’existent que pour être à notre service ! Et qui vous demande d’être quand votre rôle est de paraître ?»
- « Bien, je vois que je n’ai d’autre choix que de vous obéir ! Quand cette fête aura-t-elle lieu ? »
- « le jour de vos dix-sept ans »
- « Mais… C’est la semaine prochaine ! »
- « Oui, et vous avez intérêt à vous y présenter sous votre plus belle apparence ! »
La princesse fut tellement surprise par cette annonce et le ton autoritaire de son père que pour une fois elle ne sut quoi riposter.
Mais, comme elle était d’un naturel joyeux et insouciant et qu’à chaque jour suffit sa peine et sa joie, elle passa la semaine à s’amuser à essayer des robes, des coiffures avec l’aide de sa mère soulagée de la voir si insouciante et de sa nourrice qui, ne se fiant pas aux apparences, gardait une mine soucieuse. La robe choisie était une vraie splendeur : le tissu était d’une finesse arachnéenne mais suffisamment résistant pour supporter de délicates broderies de fils d’argent et d’or entremêlés ainsi que des incrustations de diamants et de pierres précieuses. Cependant la subtile frontière qui sépare le clinquant tape-à-l’œil du luxe raffiné avait été respectée.
Le grand jour arriva trop vite et tous les princes, plus somptueusement vêtus les uns que les autres, étaient présents, se regardant en chiens de faïence.
La princesse dut danser avec chacun d’eux et chacun d’eux reçut en échange un mot d’esprit bien senti qui le ramenait à sa propre vacuité mais tourné de telle façon qu’il ne puisse se déclarer offensé sans courir le risque mortel de se couvrir de ridicule.
A la fin du bal, le tzar réunit tout le monde et, s’adressant à sa fille, lui demanda :
- « Maintenant dites-nous parmi tous ces prestigieux prétendants lequel sied à votre cœur ? »
- « A mon cœur ? Aucun ! Ils sont tous plus fats, plus stupides plus imbus d’eux-mêmes les uns que les autres ! »
Et se tournant vers la fenêtre qui donnait sur la place du marché, elle ajouta, en forme de boutade :
- « Je préfèrerais mille fois me marier avec le charbonnier que je vois là-bas plutôt qu’avec l’un d’entre eux ! »
Le tzar, qui n’avait rien vu venir, se fiant aux sourires de convenance, enta alors dans une rage folle, il se mit à hurler :
- « Ah ! Ma fille, vous me couvrez d’opprobre. Vos paroles sont offensantes pour nos hôtes. Comment pouvez-vous traiter de façon aussi indigne de si prestigieux princes, les bafouer dans leur honneur et piétiner leur fierté ! Mais je vais vous prendre au mot : je vous chasse de ce palais et vous donne l’ordre d’épouser cet immonde charbonnier que vous n’avez cité que pour humilier ces glorieux princes qui ne sauraient vous excuser une comparaison aussi avilissante. Hors de ma vue, ingrate ! Partez d’ici immédiatement et n’emportez que ce que vous avez sur vous car j’interdis à qui que ce soit (disant cela il lança un regard féroce à la tzarine livide) de vous venir en aide car il mettrait ainsi sa vie en danger ! De plus, ce soir vous devrez avoir quitté le royaume avec votre crasseux mari car je vais donner l’ordre à mes soldats de vous tuer s’ils vous trouvent demain sur mes terres ! »
La princesse fut secouée par l’explosion de colère de son père dont elle n’avait pas imaginée un seul instant la violence. Elle se jeta dans les bras de sa mère pour lui faire ses adieux et quitta le palais le cœur en vrille.
Sa nourrice, ombre parmi les ombres, la rattrapa dans un couloir sombre et lui remis un petit sac tout en lui glissant furtivement quelques mots à l’oreille puis elle redevint une ombre que l’obscurité efface.
La princesse fit sensation sur la place du marché mais elle n’y prit pas garde et se dirigea droit sur le charbonnier qui la regarda d’un air éberlué qui ne s’arrangea pas quand elle le demanda en mariage ! Il voulut refuser - prétextant qu’il serait bien en peine de la nourrir et de la vêtir, ayant déjà du mal à assurer sa propre survie - mais quand il comprit la gravité de la situation, il décida de fuir avec elle.
- « j’habite de l’autre côté de la forêt qui sert de frontière entre le royaume de votre père et le royaume voisin dont le prince héritier, encore enfant, ne cherchera pas à se venger d’avoir été outragé. Mais ma cabane est trop misérable pour vous accueillir et…. »
- « Ne perdons pas de temps à discuter de ce que nous ne pouvons pas changer. L’heure pour moi est avant tout à la survie ! Mon père fait toujours ce qu’il dit !»
Ils ont marché toute une nuit et la jeune fille a pu apprécier la sollicitude et la délicatesse du charbonnier. De fait, ils ont découvert qu’ils se ressemblaient bien plus profondément que leur différence de statut social aurait pu le laisser supposer.
La cabane du charbonnier était faite de bric et de broc mais elle avait un petit quelque chose d’accueillant qui toucha le cœur de la princesse.
Dans le sac remis par sa nourrice elle trouva une petite bourse contenant quelques pièces qui devaient représenter toutes les économies de celle-ci. Et de sa robe, déchiquetée et salie par sa course nocturne en forêt, restait un large pan de tissu finement brodé et parsemé de pierres précieuses.
Ils purent donc aménager la cabane de façon plus confortable pour un couple et manger à leur faim. Le charbonnier ne sachant plus où exercer son commerce, consacra tout son temps à agrandir sa cabane et à l’aménager le plus confortablement possible. Le temps passa transformant peu à peu se qu’ils avaient pris pour de l’amitié en amour passionné.
Seulement tout a une fin (sauf la banane qui en a deux, mais c’est une autre histoire !) et l’argent de la bourse commençant à s’épuiser la princesse découpa le délicat tissus finement brodé d’or, d’argent et de pierres précieuses de sa robe pour le transformer en un magnifique châle.
Elle dit alors au charbonnier :
- « va au marché et essaye de vendre ce châle mais écoute bien ce que je te dis : ne le vend pas à moins de 3000 roubles, même si on te supplie, même s’il ne manque qu’un seul rouble. Par contre offre le de bon cœur à la personne qui te proposera d’elle-même de te l’échanger contre trois conseils. »
Le charbonnier trouva ces propos étranges mais il ne les discuta pas.
Sur la place du marché, bien vite les gens affluèrent pour voir le châle : toutes et tous voulaient admirer cette merveille.
Pourtant, bien que personne ne contesta le fait qu’il valait bien le prix demandé - et même certainement beaucoup plus, il ne se trouva personne qui disposa d’une telle somme.
Finalement sur le soir, le charbonnier se décida à retourner chez lui le foulard à la main.
Il croisa le chemin d’un vieil homme qui le pria de lui montrer le châle. Et, bien qu’il n’ait de toute évidence, d’après son apparence misérable, pas les moyens de l’acheter au prix demandé, le charbonnier y consenti de bonne grâce. Après l’avoir longuement admiré le vieil homme dit :
- « ce châle n’a pas de prix, il est donc impossible de le payer à sa valeur cependant je te propose de me l’échanger contre trois conseils qui eux aussi sont d’une valeur inestimable. »
Le charbonnier, respectant les recommandations de sa femme, accepta le troc.
Alors le vieillard lui dit :
- « Ces conseils, garde les bien en mémoire parce qu’ils te seront utiles au moment opportun qui peut être proche ou lointain. Tout d’abord, retourne au marché et va dans le caravansérail, là, offre tes services aux caravanes en partance demain mais n’accepte de partir qu’avec celle qui te proposera de te donner la moitié de ton salaire tout de suite et remets l’intégralité de cette somme à ta femme, tout tes besoins seront pris en charge pendant le trajet. Deuxième conseil : avant de parler ou d’agir réfléchis et ne te fie ni aux apparences ni à ce que l’on te dit. Troisième et dernier conseil : n’agit jamais sous le coup de la colère, cela pourrait te coûter très cher ! »
- « Merci, ce sont effectivement trois excellents conseils et je pense que ma femme aussi les trouvera judicieux. »
Le vieillard prit alors le châle, le plia délicatement et le mis dans une pochette qui semblait faite du même tissu.
Le charbonnier se rendit donc au caravansérail où il proposa ses services et effectivement il trouva des marchands qui lui offrirent beaucoup d’argent en échange et même de lui en donner la moitié dès maintenant si cela leur donnait l’assurance qu’il ne leur ferait pas faux bon.
Il retourna donc voir sa femme le cœur lourd à l’idée d’une séparation à l’idée de laquelle ni elle ni lui ne s’était préparé et en même temps heureux de l’argent qu’il rapportait.
Sa femme se montra très heureuse qu’il ait échangé le châle contre trois conseils et trouva les deux derniers plus sages que le premier. Lui, au contraire voyait l’utilité du premier mais ne voyait pas l’intérêt pratique des deux autres qui lui paraissait d’une grande banalité. Elle lui demanda alors en riant de ne pas les oublier car parfois la vérité se cache derrière une apparente évidence.
Le lendemain matin, après avoir partagé avec sa femme les larmes de la séparation, il rejoignit la caravane qui était fin prête à partir et il constata que tout le monde sembla heureux et soulagé de le voir arriver. Il mit cela sur le compte de l’argent avancé.
Pendant le voyage, il se demanda souvent à quoi il était payé : non seulement on ne lui demandait aucun travail, mais tout les caravaniers étaient d’une extrême sollicitude à son égard et répondait à ses besoins avant même qu’il n’eut le temps de les éprouver !
Après de longs jours de marche, ils firent une halte en plein milieu d’un désert. Le chef des marchands vint le voir et lui dit :
- « Voilà venu pour toi le temps de te rendre utile : nous ne pouvons traverser ce désert d’une seule traite et nous arrivons à la fin de nos provisions d’eau. Or le seul puits se trouve ici, dans cette région particulièrement désolée. C’est un puits étroit qui demande quelqu’un de mince et de souple pour y pénétrer car l’eau y est en profondeur. Nous allons te donner un seau et tu vas descendre dans le puits au bout d’une corde, y puiser l’eau et nous renvoyer le seau. C’est un travail extrêmement pénible, c’est pour cela qu’il est si bien rétribué. »
Le charbonnier attacha donc une corde autour de sa taille et descendit au fond du puits qui était effectivement fort étroit et profond. Le fond du puits allait en s’évasant et débouchait sur une espèce de plate-forme au centre de laquelle se trouvait une source. Il y puisa l’eau et renvoya le seau de nombreuses fois aux caravaniers. Mais, tout à coup, le seau ne lui revint pas et la corde à laquelle il était l’attaché lui tomba sur la tête. Il n’entendit plus un seul bruit venant de l’extérieur et, prenant peur, se mit à appeler. Personne ne lui répondit. La peur fit place à la colère puis à la terreur. Il en était à l’abattement quand il lui sembla entendre une lamentation qui provenait d’une espèce de galerie vaguement éclairée qu’il n’avait pas vue auparavant. Il ne trouva pas cela très engageant mais il se dit que rien ne pouvait être pire que de mourir d’inanition en restant sur place.
Il pénétra donc dans la galerie qui allait en s’évasant et se retrouva à l’entrée d’une grotte immense, splendidement décorée, confortablement meublée et bien éclairée, au centre de laquelle se trouvait un jeune homme, le plus beau qu’il lui ait été donné de voir, qui tenait délicatement sur sa main une visqueuse grenouille. Et c’était ce jeune homme qui se lamentait les yeux rivés sur ceux, globuleux, de la grenouille.
Tout à coup, le jeune homme sembla prendre conscience de sa présence et en eut l’air peiné.
Le charbonnier s’excusa en expliquant ce qui lui était arrivé et le jeune homme prit un air affligé et s’adressa à lui d’un ton las :
- « Bon, puisque votre mauvais destin vous a conduit jusqu’en ce lieu funeste, je vais devoir vous poser une question. Si vous y répondez correctement vous pourrez quitter ces lieux, sinon vous serez transformé en caillou. Alors dites-moi qui de la grenouille ou de moi-même est le plus beau.
A suivre.....
La suite ici :
Autour de la notion d'apparences : un conte russe : les trois grenades suite 1
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