Des bienfaits de H&M en général et du fascisme en particulier


« D'autant que l'Ethiopie a une longue tradition dans le textile, le cuir et la chaussure depuis l'invasion italienne en 1935. »

- Le Monde, L'Asie devient trop chère pour H&M, qui se tourne vers l'Afrique, 20/08/2013


« L'Ethiopie a une longue tradition dans le textile, le cuir et la chaussure, depuis l'invasion italienne en 1935. »

- L’Expansion, H&M va se fournir en Ethiopie, 20/08/2013


Par un beau mois d’août 2013 tombe sur ce petit écran, une annonce de délocalisation somme toute comme les autres. Une multinationale du textile choisit de s’installer dans un pays de la Corne de l’Afrique, afin, libéralement parlant, de mieux faire profiter ses employés de sa main (très) invisible.

Une annonce comme  les autres ? Pas tout à fait.

Une petite phrase glissée en fin de l’article du Monde, reprise d’ailleurs par tout un ensemble de moines copistes (tel St L’Expansion), et sans doute issue de la parole du très haut (l’AFP), donne très vite la chair de poule, pour qui relit à deux fois cette phrase.

Car oui, entendons nous bien : l'Ethiopie disposerait d’une «  longue tradition dans le textile, le cuir et la chaussure depuis l'invasion italienne en 1935 ». Sic.

Coquille à priori obscure pour certains, décortiquons un peu pour déguster la saveur du fruit.


Qu’est que l'invasion italienne de l'Ethiopie en 1935 ?

Rappelons que l’invasion italienne de l’Ethiopie en 1935, au delà de l'improbable apport, ne constitue nullement dans ses motifs une colonisation. Elle répond bien du coté italien à un besoin de conquête avec une politique raciale, mais elle constitue surtout une revanche face à la défaite d’Adoua au XIXème qui protégea le pays de toute forme de colonialisme [1].

Car non seulement, en tant que revanche, et en tant que menée par le fascisme à visage découvert, cette invasion se déroule dans la violence et la barbarie la plus crue - les italiens n’hésitant pas à user d’armements chimiques pour gazer des villages entiers, bombarder les hôpitaux et les ambulances [2] - mais une résistance intense se développe sur place en réponse à cette violence initiale [3].

Richard Pankhurst, historien du pays rappelle à ce propos les propos du beau-fils de Mussolini, Galeazzo Ciano, celui-ci rapporte le Duce est « très mécontent », de l’« insurrection totale » en Amhara, et que 65 bataillons italiens se retrouvaient forcés de vivre consignés dans des forts [4].

On voit mal comment ces quelques bataillons retranchés auraient pu apporter une quelconque tradition - hors celle de la pantoufle, pour certains, peut-être…

 

       Détail du monument Yekatit 12 dédié aux victimes du massacre de Graziani, Addis-Abeba, Éthiopie

Détail du monument Yekatit 12 dédié aux victimes du massacre de Graziani, Addis-Abeba, Éthiopie

 

Alors hors des pantoufles quel fut le leg de cette occupation ?

Barker en dresse le tableau en 1941 [5]:

-          275 000 morts au combat

-          78 500 patriotes Résistants tués pendant l'occupation

-          17 800 femmes et enfants tués par les bombardements

-          30 000 civils tués lors du massacre de Graziani en février 1937

-          35 000 personnes mortes dans des camps de concentration

-          24 000 patriotes Résistants exécutés par des juridictions sommaires

-          300 000 personnes mortes de privations à la suite de la destruction de leurs villages

A suivre :

-          la destruction de 2 000 églises,

-          la destruction de 525 000 maisons,

-          le massacre et/ou la confiscation de 6 millions de bœufs,

-          le massacre et/ou la confiscation de 7 millions de moutons et chèvres,

-          le massacre et/ou la confiscation de 1 million de chevaux et mulets et

-          le massacre et/ou la confiscation de 700 000 chameaux.

Notons sur le bétail, l’immense attention apportée par Mussolini au développement de l’économie du cuir…

 

Alors au delà de ces années noires d’où vient la tradition éthiopienne ?

Au delà du fait que le pays constitua pendant plusieurs siècles le grenier de la Corne de l’Afrique, on peut au moins faire remonter la tradition du textile au XVIIème siècle, c'est-à-dire à la période gondarienne, centralisant dans l'ensuite fortifiée du Fasil Ghebi de Gondar, les connaissances, l'histoire, l'artisanat et les enseignement des arts du pays [6].

Quelques portraits des empereurs de la dynastie salomonienne qui gouvernèrent l’Ethiopie au XIXème suffisent d’ailleurs  montrer que cette tradition est bien ancienne. En particulier quelques portraits des Rois éthiopiens qui… défirent les italiens à Adoua en 1896 ! [1]

 

Alors que conclure ?

Simple ignorance des moines copistes sans doute, mais que dire de l’auteur du passage initial de l’AFP, incapable d’imaginer l’existence d’une tradition authentiquement africaine sans la bénédiction de la main mussolinienne, et inventant de toute pièce une hypothétique origine qu'un début de connaissance du sujet aurait suffit à tuer dans l'oeuf ?

Après les bienfaits de la colonisation, voici venu le temps du temps béni du fascisme dans un article à priori ordinaire.

 

PS : petite note pour conclure et aller plus loin :

- au sujet de la tradition artisanale en Ethiopie, voir en particulier "Ethiopia : Tradition of Creativity", publié par Raymond A. Silverman

- au sujet de l'occupation mussolinienne, rappelons que la RAI a acheté les droits du documentaire « Fascist legacy » de Ken Kirby diffusé en 1989, contenants les images d’archives de l’occupation italienne, pour qu’il ne soit plus diffusé. C’est l’occasion de le découvrir en ligne.

 

On y découvrira avec goût tout le talent des fascistes de 1935 pour le développement des chemises brunes et des bottes de cuir, disons que pour le reste cela semble beaucoup moins évident.

 

Notes et références :

[1] : Pour le détail, voir en particulier :  l'article Bataille d'Adoua sur Wikipédia

[2] : Les ambulances à Croix-Rouge du CICR sous les gaz en Ethiopie, Le Temps, 13/08/2003, Bernard Bridel

[3] : Pour le détail, voir en particulier : l'article Résistance éthiopienne sur Wikipédia

[4] : History of the Ethiopian Patriots (1936-1940), The Graziani Massacre and Consequences, Dr. Richard Pankhurst, Addis Tribune

[5] : Barker, A. J., The Rape of Ethiopia 1936, p. 129

[6] : Pour le détail, voir en particulier : l'article Histoire de l'Ethiopie sur Wikipédia

[7] : Italiens, braves gens : à Reggio Emilia une "utilisation" différente de la mémoire historique, 18/01/2004

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.