Prési-danse : Ces médias complaisants qui nous ont mal-menés

A l'issue du second tour, on peut dire que le catch entre Le Pen et Macron a battu son plein et rempli nos écrans. De cette agitation médiatique, une information essentielle transpirait à peine : ce choix que nous avons eu le 7 mai 2017 n'était pas satisfaisant pour une majorité de Français. Et les médias aux yeux braqués sur les deux prétendants au titre ont contribué à nous conduire jusque là.

Nous y voilà. Des deux finalistes du grand jeu Présidentiel 2017, engagés dans une lutte sans merci pour la première place, Emmanuel Macron l'a emporté. A la télé, à la radio, sur internet et les réseaux sociaux, on ne parle que de ça, la réponse à la question qu'on nous a rabâchée pendant deux semaines entre le premier et second tour, à savoir qui d'Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen allait l'emporter... quels électeurs allaient être récupérés à droite ou à gauche ? On nous a servi des pronostics et des paris sur le bon ou le mauvais cheval... Et voilà, M. Macron est le grand gagnant de cette émission à succès présentée sur TF1 et d'autres chaînes quasi-indépendantes...

Au milieu de tout ça, on en oublirait un son de cloche qui a tant peiné à se faire entendre : pour une grande majorité de ces fameux 55% d'électeurs n'ayant voté ni pour Macron ni pour le Pen au premier tour, pour ces électeurs que les deux prétendants au titre ont tenté par tous les moyens de "rallier à leur cause", le choix n'était pas satisfaisant. VRAIMENT pas. A tel point qu'on a craint que le Front National ne l'emporte à cause des abstentions, des votes blancs et nuls. Pour une bonne part de ces 55%, il s'agissait de voter "contre", plutôt que voter "pour". Certes ce n'est pas la première fois. Pour autant, force est de constater que presse, télévision et radio n'y ont accordé une fois encore qu'une importance minime : oui, savoir quelle proportion de Mélenchonistes se sont ralliés à Le Pen, à Macron ou à aucun des deux a animé énormément nos chers médias. Oui, ils écriront que l'explosion du vote blanc et nul est spectaculaire, qu'un Français sur trois a voté blanc, nul ou s'est abstenu. De là à remettre en cause un système électoral dans lequel plus d'un tiers des Français se trouvent contraints de voter pour des candidats dont ils ne partagent absolument pas la vision et les mesures, il n'y a qu'un pas. Mais peu le feront, ou alors pas vraiment. Peu se mettront vraiment "en marche" pour un vote représentatif, pour un changement de gouvernance...

Car on le sait, mais on l'oublie : la quasi totalité des médias français sont détenus par des grands patrons politiquement orientés. Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart et co-auteur du livre sur les nouvelles censures "Informer n'est pas un délit", annonçait dans une interview fin 2015 sur le site Ozap : "Sept milliardaires dont le coeur d'activité n'est pas l'information - c'est de vendre des armes, de faire du BTP, de la téléphonie mobile, de la banque, Bolloré c'est un peu tout - ont entre leurs mains 95% de la production journalistique. Et leur chiffre d'affaires dépend pour partie de leurs rapports avec le gouvernement français ou les Etats étrangers."

En réponse à la question "Que comptez vous faire pour que les conflits d'intérêts évidents cessent entre les patrons de presse et leurs journaux ?", posée par un lecteur de Mediapart aux candidats à la Présidentelle, Jean-Luc Mélenchon écrit "Nos médias sont bien malades : de l’argent, de la recherche du sensationnalisme et de la tyrannie du buzz". Pour les soigner, le leader de la France Insoumise propose la création d'un « Conseil national des médias » à la place du Conseil supérieur de l’audiovisuel pour en faire un véritable contre-pouvoir citoyen garantissant le pluralisme des opinions et des supports ainsi que la qualité de tous les médias. Jean-Luc Mélenchon proposait également de "combattre la «sondocratie» : interdire les sondages dans les jours précédant les élections et adopter la proposition de loi sur les sondages votée à l’unanimité par le Sénat en 2011 et enterrée depuis." De toute évidence ces sondages influencent fortement nos choix et laminent notre réel pouvoir de décision citoyen.

Philippe Poutou, quant à lui, proposait de "revenir sur la privatisation de TF1, et de créer, comme le demande entre autres Acrimed, un Conseil national des médias qui remplacerait le CSA et serait à même de gérer et de contrôler le système en refondant le paysage et l'attribution des chaînes". De son côté, Benoît Hamon annonçait qu'il voulait "porter une nouvelle loi anti-concentration pour les médias, créant un statut de média indépendant à but non lucratif et protégeant les sources des journalistes" tandis que Nicolas Dupont-Aignan, sans s'engager sur une mesure particulière, écrivait "Je pense qu’il est urgent d’interdire à un grand groupe dépendant des commandes d’État de détenir un média". Emmanuel Macron n'a pas répondu à cette question qui lui était également adressée.

Les médias traditionnels ne reviendront guère sur le fait inadmissible que le système électoral laisse insatisfait une part énorme de la population française ; ils parleront encore moins de leur propre rôle et très certainement pas de leurs propres intérêts dans le jeu politique. Pour eux, il s'agit de livrer à la population les sensations fortes de l'affrontement entre deux finalistes, qu'importe que les deux rivaux soient ou non appréciés du public tant que les foules ne remettent pas profondément en cause la légitimité de ceux qui, devant les caméras ou derrière les comités éditoriaux, leur servent le spectacle sur un plateau.

 

Pour aller plus loin sur ce sujet :

Les réponses des candidats à la question "Que comptez vous faire pour que les conflits d'intérêts évidents cessent entre les patrons de presse et leurs journaux ?" sur le site whybook.org (qu'est-ce que whyboOk ?) 

Le documentaire Les nouveaux chiens de Garde, le "film qui accuse les médias" de Yannick Kergoat et Gilles Ballastre, basé sur un essai de Serge Halimi (voir également l'interview de Yannick Kergoat (15mn))

Mais aussi, dès 1998, le documentaire "Pas vu pas pris" (Pierre Carles) montrant les relations étroites qu'entretiennent les vedettes du journalisme et les hommes politiques, et dénonçant la « fausse impertinence de certains journalistes ».

L'interview de Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart et co-auteur du livre sur les nouvelles censures, "Informer n'est pas un délit" (Ed. Calmann-Lévy).

Et aussi cet article de M. Mondialisation dressant la liste des conflits d'intérêts chez les candidats

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