Nous ne sommes pas dupes ! Entretien avec l'artiste à l'origine de l'appel des 1400.

Emmanuel Leduc, initiateur du collectif Yellow Submarine et de l'appel des 1400, revient longuement sur "Nous ne sommes pas dupes !", cette tribune du monde de la culture publiée dans Libé le 5 mai 2019. À visionner ou à lire, cet entretien aborde tous les sujets sans détour : Gilets Jaunes, E. Béart, le silence des stars, la macronie, la manipulation médiatique ou encore les actions à venir.

Ci-dessous la retranscription des principaux passages de cet entretien. Vous pouvez également le visionner dans son intégralité en vidéo en cliquant sur :

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Emmanuel Leduc, initiateur dans le monde de la culture de l'appel des 1400 en soutien aux Gilets Jaunes © Wolf Wagner Emmanuel Leduc, initiateur dans le monde de la culture de l'appel des 1400 en soutien aux Gilets Jaunes © Wolf Wagner


Wolf Wagner : Bonjour Emmanuel Leduc, merci d'avoir accepter cet entretien. Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est exactement l'appel des 1400 ?

Emmanuel Leduc : Depuis 6 mois, même si certains ne veulent pas l'accepter, on assiste à un mouvement social que l'on a jamais vu. Il y a eu un réveil populaire qui a dépassé tout le monde.
Et on voit bien la réponse du gouvernement qui est largement dépassé et qui ne sait répondre que violemment.

Que s'est-il passé dans la société civile à ce moment là (ndla : aux débuts du mouvement) ? Dans ce que l'on appelle la société civile, la vraie. Pas celle que nous vend le gouvernement avec ses députés, mais la véritable société civile. Les gens ont été soit tétanisés, soit abasourdis. Et le silence du monde de la culture : les artistes, les penseurs et même les philosophes ? On va pas non plus dire que BHL est un philosophe...



W.W. : Et Luc Ferry ? Qui a appelé à tirer à balles réelles sur les Gilets Jaunes, c'est un philosophe ?

E.L. : Il sourit. Oui et Luc Ferry qui appelle à tirer à balles réelles ! On voit que les seuls à s'exprimer dans "le monde de la pensée" sont des gens qui appellent à tuer, à écraser un mouvement social. On entend des choses délirantes. Et par contre, un silence assourdissant du reste du monde culturel. Où sont les comédiens ? Où sont les écrivains ? Où sont les réalisateurs ?

J'ai vécu ce mouvement dès le départ, en regardant les médias libres comme Brut. J'ai été complètement estomaqué par la détermination des Gilets Jaunes. Avec au départ cette révolte sur l'essence, c'est pour cela qu'au début les "bobos" ne se sont pas sentis concernés.

Pourtant dès la première manifestation, on voit qu'il y a quelque chose de différent qui se joue. On voit un combat contre un système qui nous amène dans le mur. Les gens qui sont censés être un peu des lumières dans cette société ne se rendent pas compte de cela. Comment est-ce possible ?

C'est parce que le gouvernement fait une propagande absolument ignoble en divisant les gens. En manipulant la peur. L'antisémitisme est réel, l'homophobie est réel, mais vouloir réduire les gilets jaunes et toute contestation d'un système, une demande de justice sociale et de démocratie... le réduire à : "Attention, il y a 3 homophobes dedans, il y a 2 antisémites et 3 racistes", c'est du mensonge. C'est stigmatiser ce mouvement.

L'appel des 1400, c'est donc cela. Nous sommes là pour dire : stop au mensonge ! Stop à cette manipulation médiatico-politique ! On voudrait que cet appel apporte un nouveau souffle aux Gilets Jaunes. Parce que les Gilets jaunes, c'est l'impulsion d'un changement. Il se passe quelque chose avec ce mouvement. On ne peut pas dire que : "allez c'est des gens énervés dans la rue. Et puis c'est des cons". Qui peut dire ça aujourd'hui ?

L'appel des 1400, c'est ça. Ce sont des gens qui se sentent responsables dans cette société. Il y a des gens célèbres et des moins célèbres, mais tous ces gens là sont des gens qui font du théâtre, des gens qui écrivent, ce sont des gens qui diffusent des paroles.



1400 artistes qui soutiennent les GJ, ce n'est pas rien !



W.W. : Quelle est la genèse du collectif Yellow Submarine et de cet appel ?

E.L. : On est plusieurs. Je n'aime pas dire cela, mais disons que j'ai impulsé l'idée au départ. J'ai téléphoné à des copains il y a quelques mois. Ça a pris du temps. J'ai été catastrophé de me rendre compte que très peu de gens dans mon réseau, dans mes amis, dans ma famille, postaient des choses sur les Gilets Jaunes. Comme si ces gens-là vivaient dans une autre dimension.
De là, j'ai donc téléphoné à mes contacts. Il a fallu déjà commencer par déverrouiller la peur des gens de s'exprimer. Vu la stigmatisation, beaucoup refusaient de s'exprimer.

J'ai contacté Christian Pfohl et Delphine Maury qui sont producteurs. Eux étaient déjà dans le mouvement depuis le départ. Christian avait participé à plusieurs actes. Puis on s'est réuni pour essayer de faire signer le plus de gens possible. Jusqu'à des stars. C'est vraiment quelque chose qui est remonté de la base.



W.W. : La presse a très peu relayé votre appel. Le parisien a paraphrasé la tribune sans apporter d'explication. Il acquiesce. LCI en a parlé mais en caricaturant le contenu. Il confirme. Plus surprenant, 20 minutes a proposé un papier plutôt riche sur la question en comparaison avec les autres.

E.L. : J'étais extrêmement étonné, comme toi, de voir effectivement que dans 20 minutes, ce qui est normalement un peu "une feuille de chou", oui il y avait un article un peu plus de fond. Et ce qui m'a choqué, c'est de voir le traitement de cet appel qui n'est pas rien : 1400 personnes qui travaillent dans la culture et qui disent "on soutient les Gilets Jaunes". Ce n'est pas rien !

Et ça a été traité par parfois de manière sexiste concernant Emmanuelle Béart dans certains journaux importants. Il y avait du sarcasme. On est pas sérieux ? Mon père était journaliste, je sais ce qu'est le journalisme. C'est un travail de fond. Hier j'ai accepté une interview avec Marianne, quelle que soit leur vision politique, parce qu'ils font un travail de fond sur ce mouvement. Ils vont en manif. Ils vont voir les gens.

Maintenant, je dialogue avec des personnes sur internet. C'est incroyable ! Ce qui est frappant, c'est que ce mouvement a permis à des gens de se mettre en collectif. De partager des idées. Et même de changer leur idées. Je pense que des gens qui étaient racistes il y a 6 mois ne le sont plus.

Alors que les médias nous racontent exactement l'inverse ! Les médias du pouvoir nous disent "Attention, c'est des populistes !". Je pense que c'est l'inverse. Peut-être que certains l'étaient il y a 6 mois, mais plus aujourd'hui. Aujourd'hui les gens ont compris que ce n'est pas ça le problème.

C'est là où on a un rôle à jouer. Continuer cet esprit de fraternité et de collectif. Il ne faut pas oublier que le jeu des pouvoirs libéraux et des pouvoirs ultra-libéraux, leur but est de diviser. C'est de séparer les gens et d'en faire des individualistes. C'est comme cela qu'ils peuvent le mieux faire appliquer leur politique.



Béart a déjà perdu un contrat de plusieurs millions avec Dior



W.W. : En plus des médias, la twittosphère a aussi ciblé Emmanuelle Béart et Juliette Binoche. Leur reprochant principalement l'antinomie qu'il y aurait à pouvoir jouir d'un système que les Gilets Jaunes condamnent. Qu'avez vous à répondre à leurs détracteurs ?

E.L. : Je ne les connais pas personnellement.
Concernant Emmanuelle Béart, j'ai appris de ses proches, et cela est vérifiable facilement, qu'il y a quelques années (ndla : en 1996) elle avait milité pour les sans-papiers de l'église Saint-Bernard à Paris. On se souvient tous de cet événement. A cette époque là, elle avait un contrat de plusieurs millions avec Dior et elle s'est faite virée. Ça raconte tout.

Ce qu'il faut expliquer, c'est qu'Emmanuelle Béart, Juliette Binoche, et peut-être d'autres signataires gagnent très bien leur vie. C'est tout à fait possible, mais est-ce parce que l'on gagne bien sa vie, qu'on ne doit pas être conscient du monde qui nous entoure ? Est-ce parce que l'on gagne bien sa vie, qu'on ne veut pas que les gens vivent bien ? Est-ce parce que l'on gagne bien sa vie, qu'on ne veut pas un monde sans pollution ?

Est-ce que parce que l'on gagne bien sa vie, qu'on a envie de voir des gens qui sont dans la misère la plus profonde ?

C'est ça la vraie réponse. Ce sont juste des humanistes. Et le mouvement des Gilets Jaunes, dans son ensemble, c'est quelque chose de très humaniste.



W.W. : Ce qui est rarement notifié dans les critiques exprimées à l'encontre des signataires de cet appel, c'est que dans les 1400, il y a surtout des petites mains. Des Gilets Jaunes de la culture en quelque sorte, non ?

E.L. : Absolument. Je suis content que ce soit toi qui le dises, mais c'est vrai que c'est la réalité. À la base, ceux qui ont lancé cet appel sont des invisibles.

Dans les signataires, il y a des décorateurs de cinéma. Des menuisiers. Des petits artisans. Les machinistes. Ceux qui font du repérage. Même un directeur de casting ne gagne pas des mille et des cents. Il y a des poètes. Il y a des clowns. Des circassiens. Toutes ces personnes sont effectivement des petites gens et leurs professions sont des métiers de la culture.

C'est pour cela que ce sont des Gilets Jaunes. Ils ont les mêmes revendications.



On veut apporter un second souffle. Pour nous ce n'est pas un jeu.



W.W. : C'est dans cette optique que vous avez décidé de vous adresser directement aux Gilets Jaunes sur La France en colère !!! (le groupe facebook d'Éric Drouet), afin de leur expliquer que le monde de la culture n'était pas nécessairement synonyme de hauts revenus ?

E.L. : Exactement ! Si je prends mon exemple, je suis scénariste. Çà va j'arrive à vivre, mais ce que je veux dire, c'est que dans mon statut, j'ai pas de chômage, j'ai pas de congés payés, j'ai pas d'heures supplémentaires. Je travaille parfois des mois sans être jamais payé. Et ça c'est ma réalité.

C'est pour ça que je suis allé mettre ce post sur La France en colère !!!.

Pour dire ce qu'on souhaite apporter à ce mouvement. C'est un second souffle. La rue, elle est là. Les gens ils tiennent la baraque depuis 6 mois. Ils sont d'un courage exceptionnel ! On a jamais vu ça. (...) Respect à ces gens là.

Là, on veut apporter un souffle nouveau pour aider ces personnes qui se battent dans la rue. On est pas les seuls à lancer un appel : il y a un appel des chercheurs, il y a un appel des journalistes, il y a un appel des psychanalystes, il y a un appel des ophtalmologues...

Des gens qui pensent. Des gens qui sont payés pour réfléchir. Tous ces gens là sont en train dire au gouvernement : "Ça suffit ! Arrêtez ! Écoutez les Gilets Jaunes si vous voulez stopper cette crise.". C'est le gouvernement qui peut l'arrêter. En écoutant les revendications et en écoutant son peuple. Quand toutes ces personnes font une tribune. Quand le peuple est dans la rue. C'est l'évidence !

On voit que la macronie, c'est 20% de personnes en France. Et encore... C'est là où on peut commencer à se permettre de parler de dérives autoritaires. De dictature. Même 20% de gens qui dirigent pour tous les autres, c'est de la dictature !



W.W. : Vous dites vouloir apporter un second souffle au mouvement, mais avez vous conscience qu'une partie importante des Gilets Jaunes attend certainement de vous que vous lui permettiez de toucher l'opinion ?

E.L. : Parfaitement. On va agir comme lors de la sortie de la tribune. Ça a été une surprise pour tout le monde. Pour les Gilets Jaunes et sans doute pour le gouvernement. On va donc refaire des "coups culturels". Il va se passer des choses. Je n'ai pas envie de les révéler aujourd'hui. L'effet de surprise sera plus fort. En discutant avec les gens on se rend compte qu'il y a beaucoup d'attente.

Les artistes, ils sont là pour faire du spectacle, pour faire la surprise. On a joué le jeu du spectacle. Ils aiment le spectacle, on leur a donné du spectacle. On va leur en redonner.

Les gens attendent de nous que des personnalités qui peuvent diffuser le fasse. C'est ça que l'on va essayer de faire. Les Gilets Jaunes peuvent se rassurer là-dessus. Nous on vient sérieusement. Pour nous ce n'est pas un jeu. Je n'ai qu'une hâte, c'est qu'on règle les problèmes. Moi, ça me prend du temps sur mon temps de travail sur mon temps personnel, sur mon temps de vie avec mes enfants... et c'est comme ça pour tous les Gilets Jaunes.

Ce qui est en train de se passer, c'est l'avenir. C'est l'avenir de nos enfants. C'est notre avenir à tous.
Ce n'est pas que la France, c'est planétaire. On voit bien qu'il y a des Gilets Jaunes partout dans le monde entier. Des gens ont mis des gilets jaunes, ils ont inventé un concept, c'est : "on est en danger, l'humanité est en danger. Je prends mon gilet jaune". Les gens ont envie de le poser leur gilet jaune. C'est ça que je ressens. Les gens n'ont qu'une envie, c'est de se dire : "ça y est le travail est fait, donc on pose notre gilet jaune".

Mais pour qu'on puisse le faire, il faut que l'on continue à lutter. À ne pas se laisser endormir, à ne pas laisser ce... ces... en fait tous les gouvernements du monde sont en train d'écraser les gens. En faire des numéros. En faire des adresses mail. Ce n'est pas possible !

On va dans le mur écologiquement, on le sait. Et pour régler ce problème, il faut changer le système. Point barre.



Entretein avec Emmanuel Leduc, l'artsite à l'orgine de l'appel des 1400 et de la tribune "Nous ne sommes pas dupes !" © Wolf Wagner/coolcmoi



Nous ne sommes pas dupes. Le collectif du monde de la culture, Yellow Subamrine, défilait à Paris, le 11 mai 2019 © Wolf Wagner Nous ne sommes pas dupes. Le collectif du monde de la culture, Yellow Subamrine, défilait à Paris, le 11 mai 2019 © Wolf Wagner



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