Macron ou la commémoration permanente, quelques réflexions.

Hommage à Johnny, ode à la flèche de la cathédrale, nostalgie de Chirac, recueillement sur les victimes des attentats... Difficile de qualifier ces épisodes de commémorations présidentiels hautement médiatisés ou la mort et la perte guettent. Peut on contester leur incarnation sans se voir qualifié de cynique et d'insulter la mort ?

Peut on questionner l’indiscutable ? 

Macron s'était absenté des commémorations du 13 novembre de 2017 au Bataclan. Il confiait alors ne pas vouloir "être dans une commémoration permanente" [1]. Pourtant, 2 ans plus tard, les faits semblent lui donner tort : après la mort de Johnny, après la flèche de la cathédrale, après Chirac, après les commémorations des derniers morts des attentats, nous serions tentés de le contredire.

Ce n'est pas tant les commémorations qui gênent mais le fait que le rôle des institutions étatiques ne soient jamais posées dans celle ci... Le président est-il le plus à même de commémorer et doit il être au centre des événements ? La prérogative du président sur la formalisation ne participe-t elle pas à l'excès de pouvoir celui-ci a ? Peut-on penser le rôle qu'il revêt comme un pouvoir spirituel que même les rois ne pouvaient avoir ?

La mise en scène de l'unanimisme mémoriel

Chirac, la flèche de la cathédrale. A chaque fois la mort guette mais les endeuillés sont supposés être unanimes au nom d'une mémoire collective partagée. Chaque événement est l'occasion de faire (re)vivre virtuellement cette "communauté nationale" de montrer la fraternité que l'on voit sur les frontons des mairies. Le mythe républicain participe de cette fonction, et construit à travers la mémoire l'idée qu'à une mémoire partagée, aux émotions partagée, il y aurait une citoyenneté partagée faisant fi des inégalités économique, sociales, géographiques.  

La réification du mot "peuple", "français" bas son plein et l'on entends dire sur les ondes : "Les français sont tristes", "la France est endeuillée" 

La couverture médiatique pourrait presque faire croire qu'il n'y aurait plus de distance entre les morts et les endeuillés. Pire, elle pose l'idée que nous serions tous endeuillés de la même manière. Elle postule une égalité et un unanimisme, abolie toute distance, toute différente en terme de vécu, de ressenti ou d'expérience. A ce jeu le moindre recul d'un centimètre peut apparaître comme suspect, insultant. Dire quelque chose sur une commémoration serait insulter la mémoire des endeuillés (ou du moins celle que les médias leurs apprêtent. Chirac, le sympathique, le bon vivant ne peut exister en même temps qu'un Chirac voleur, extorqueur de fond).

Lors d'un enterrement civil, les termes de distanciations jouent et dessinent des expériences et des intensités émotionnelles différentes : liens familiaux (parenté, descendance, frère, sœur, cousins...), liens affinitaires (amis, potes, connaissance...), liens intimes (confidents, amoureux, amants, conjoints), liens professionnels (collègues, syndiqués...), liens intellectuels ou spirituels (mentors, parrains, marraines...).

La mise en scène médiatique sous Macron détruit toute distance, elle est totalisante. Elle décide de ne parler qu'au nom de l'ignominie des morts ou de l’unanimisme des peines. Elle tait la partition des ressentis dans le deuil. Elle prive de se demander pourquoi nous serions touchés ou non ? Que commémorons nous ? Que refléterait cette perte en nous ? Le journalisme en supplantif de la communication politique, agit comme ventriloque. Pourtant il y a des manières de commémorer la mémoire, les attentats du bataclan avaient par exemple créé une vague d'identification sur plusieurs motifs : géographiques, générationnels, culturels, au delà du simple fait que c'était des concitoyens. Blogs, témoignages de victimes... 

La mort de Chirac, celle de Johnny, la perte de la flèche de Notre Dame chantent les louanges d' images d'Epinal d'une "France" regrettée, autant de temps en suspension que nous ne saurions que contempler, à défaut de critiquer. La commémoration ne produit plus de sens mais idéalise, mystifie, émotionnalise, impressionne, créé de la distance. Bienvenue dans l'ère du trouble, de l'ébranlement, de la fascination, de l'éblouissement permanent. Au peuple apeuré par la peur de la répression que le pouvoir nie, à celui apeuré par la peur des "violences" que le pouvoir qualifie et quantifie comme tel, se retrouve le leitmotiv du peuple meurtri. La communion nationale est là pour seul salut et Macron joue le rôle de protecteur et garant. Le pendant commémoratif cherche à contrecarrer le temps protestataire par la ruse de l'"unité nationale", et les épouventails de l'émeute, (voir à l'extrême droite) de la guerre civile. La bourgeoisie aime à celà mettre en exergue les risques d'un embrasement, qui verrait à nouveau s'exprimer des inégalités, des singularités. Elle fait planer le doute que le risque d'embrasement vienne heurter tout un chacun : petit commerçant venant se faire casser la vitre, petit épargnant meurtri, petit smicard ayant lutté toute sa vie. C'est ici que la litanie commémorative joue : verser dans l'uninimisme mémorielle, décrétée une égalité émotionnelle à titre de pansement des crises.

Le présidentialisme au centre de la messe républicaine

Il y a bien une évidence qui se retrouve questionnée. Comment expliquer, justifier que le président se retrouve au centre et à l'initiative du dispositif mémoriel ? Comment se fait il que ça soit lui qui définit le périmètre des peines, en choisissant ou non de décréter le deuil national, lui qui inaugure les commémorations, lui qui prend la parole ?

Tout esprit se retrouve bloqué étriqué entre le rejet de la politique incarnée, et le sentiment de compassion envers les victimes. Car la posture présidentielle cumule par dessus tout tous les principes d'actions nommer, décréter, proposer, déclarer. La ou l'on cesse de parler de la séparation des pouvoir, le président contrecarre tous les principe. Sa posture en soit proscrit toute séparation des fonctions et des tâches. A l'incarnation d'une politique, à l'incarnation du "peuple", à l'incarnation du gouvernement (dont le 1er ministre est un pantin), à l'incarnation des armées (dont le pouvoir est de tuer), s’ajoute incarnation de la mémoire dont le rôle métaphorique en religion républicaine est de sauver les âmes et d'accorder la concorde. Car il faut bien s'accorder sur une idée, la république est indifférente à l'égard des religions mais elle ne cesse d'en être une.

Bienvenue dans l'enchevêtrement incestueux des rôles et des fonctions. Macron a compris que l'arme redoutable de la commémoration se trouvait là : dans ces moments là l'unanimisme mémoriel devrait faire taire toute conflictualité. 

Au delà de tout cela se cache un pouvoir, excessif et dangereux, incontestable : le pouvoir de dicter l'émotion, de la faire parler, de décréter le recueillement, de suspendre les esprits, de les mettre en silence, de dicter la mémoire, de suggérer le sens de l'histoire. 

 Même les rois n'avaient pas ce pouvoir là.

[1] https://www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/emmanuel-macron-ne-veut-pas-etre-dans-la-commemoration-permanente-5375853

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